JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
... Au Luxembourg. La paix des grandes vacances enveloppe les jardins et il y a comme du repos dans l'air déjà moins brûlant qu'on respire. Une brise passe, en coups d'éventail légers, sous les arbres pleins d'ombre, et les feuilles sèches qui en tombent (comme l'automne vient vite à Paris!) font de petites taches brunes sur le sable des allées. Pour deux sous, donnés à la loueuse de chaises qui m'a reconnue et me sourit, je savoure, après des mois de vacarme et de fièvre, la volupté de vivre dans du calme; cela est doux comme la sensation de souffrance abolie qui suit une rage de dents, et deux petits vers chantent en moi:
Ah! qu'il est doux de ne rien faire
Quand tout s'agite autour de nous...
Cependant, le personnage qui exprima dans Galatée cette opinion se trompait... Il y a une contagion du besoin d'agir ou de flâner; et c'est surtout quand rien ne s'agite autour de moi qu'il m'est très doux de ne rien faire.
Et l'on s'agite si peu, depuis huit jours, autour de moi... Il est cinq heures. Les galeries de l'Odéon sont désertes et, le long des grilles du jardin, déambulent paresseusement des fiacres vides. Le vieux théâtre est fermé; le Sénat est sans sénateurs et nous sommes, à quelques mètres de là, cinquante flâneurs à peine, attroupés autour du kiosque où la musique d'un régiment de ligne nous joue des airs...
Des airs connus, que l'esprit suit sans effort: Samson et Dalila, Louise, la Marche indienne de Sellenik, un peu de Massenet: «N'est-ce pas que Manon est une jolie chose?» Je me retourne. C'est mon libraire, qui est venu prendre le frais sous les arbres du Luxembourg et m'invite à m'y promener avec lui. Ancien professeur, journaliste un peu, mêlé à diverses entreprises de propagande politique et sociale dont il aime à me démontrer les bienfaits, mon libraire--une des figures les plus populaires du Quartier latin--est un aimable bavard, informé de tout, qui a le goût des idées générales et sait, à l'occasion, dévider un paradoxe avec esprit.
--Vous êtes seul à Paris?
--Tout seul, madame.
--Au moins vous avez fait le pont?
--Pas même. Ma femme et mes enfants sont aux eaux, j'en profite pour voir un peu Paris que je connais mal, et m'y reposer de la banlieue que je connais trop.
--Vous n'aimez pas la campagne?
--Je la déteste, madame. Je la déteste pour deux raisons: la première, c'est qu'on y est mal et que, pour de modestes bourgeois comme nous, la vie s'y complique et s'y attriste de toutes sortes de petites incommodités qui en rendent, à la longue, le séjour insupportable; la seconde, c'est que j'aime la justice, et que je suis irrité du tort inique que fait la campagne aux beautés rustiques de cette ville-ci. J'en veux aux arbres du Vésinet de m'avoir fait ignorer si longtemps--et mépriser--les arbres du Luxembourg.
» Arrêtez-vous, madame, et regardez, je vous en prie. Regardez là-bas cet effet de soleil couchant et la prodigieuse couleur de ciel que cette pièce d'eau reflète. Admirez la somptuosité de forme de ces vieux arbres, la beauté caressante de ces feuillages qui font au-dessus de nous des dômes transparents d'ombre fraîche et la suavité de tons de ces pelouses en velours vert... Est-ce qu'en ce moment aussi l'air que nous respirons n'est pas d'une idéale fraîcheur? Eh bien, supposez-vous transportée à trente kilomètres de Paris et soudainement mise en face de ce spectacle-ci; imaginez cette couleur de ciel et cette odeur de brise retrouvées. Vous penseriez: «Voilà bien ce qu'on ne peut rencontrer qu'à la campagne...»
--Et je penserais une bêtise, en effet.
--Vous l'avez dit, vous penseriez une bêtise, madame. Car il n'y a pas de cité au monde à l'intérieur de laquelle tant de paysages délicieux soient rassemblés. Il ne nous reste qu'à les connaître, à apprendre l'art d'en jouir. Si nous comprenions quelles «villégiatures» charmantes sont les jardins de Paris, ses parcs et les deux forêts qui le bordent à l'est et à l'ouest, nous n'éprouverions pas le besoin--en attendant l'annuel voyage à la mer ou dans la montagne--de nous en aller geler ou rôtir, du mois d'avril au mois de juillet et de septembre à la Toussaint, dans des maisonnettes de banlieue. Avez-vous pratiqué la villégiature de banlieue, madame?
Je fis signe que non, et mon libraire devint véhément:
--Eh bien, dit-il, je vous en félicite. J'ai une villa, moi: la «Villa des Roses». Je l'ai achetée, il y a quelques années, sur les conseils d'un médecin qui me recommandait fortement, pour les miens et pour moi, «de la distraction, du repos, du bon air».
»La maisonnette est gentille et le pays n'est pas mal. Mais il y fait si chaud que nous avons dû, cet été, sans l'avouer à nos amis, venir coucher à Paris plusieurs fois pour respirer un peu. Et s'il n'y faisait que chaud, madame! Il y fait surtout ennuyeux. Ma femme est, dans cette maisonnette, éloignée de sa famille et de ses amis, et cet isolement la rend acariâtre. C'est une joie pour elle, pendant ces mois d'été, de s'apercevoir, de temps en temps, qu'un indispensable objet de toilette ou de ménage lui manque et d'en tirer prétexte pour venir passer une demi-journée à Paris. Cette «Villa des Roses»! c'est devenu pour elle une espèce de prison où elle ne vit plus, comme le potache au lycée, que dans l'attente des jours de congé.
» Pour moi, c'est pire. Et l'on ne se figure pas, si l'on n'en a pas fait l'expérience, la somme de corvées, d'incommodités, de dérangement, de petites servitudes que représente, pour un bourgeois parisien, marié et père de famille, cette chose si naïvement désirée par tant de gens: une maison de campagne.
»C'est, le matin, l'ennui de s'habiller vite pour ne pas manquer le train du départ; c'est, le soir --pour ne pas manquer le train du retour--a nécessité de bâcler ses affaires, de mettre à la porte l'ami qui vient vous voir ou de ne l'écouter que la montre à la main; d'ajourner au lendemain telles besognes urgentes qu'on eût souhaité de liquider la veille. C'est l'ennui de déjeuner au restaurant pendant trois mois et d'errer seul dans un appartement poussiéreux, d'aspect tragique, au milieu de meubles habillés de housses, et de lustres, de vases, de tableaux, enveloppés de papier...
» Et puis il y a les «commissions». Vous savez qu'au point de vue culinaire la campagne est, par définition, un endroit «où l'on ne trouve rien». Le devoir s'impose donc, au mari qui vient à Paris tous les jours, à en rapporter, plusieurs fois par semaine, le melon, la langouste ou les fruits que la famille attend. En sorte que l'époque de la canicule est le moment de l'année où je vis le plus fiévreusement, le plus tristement, et où j'ai le plus de paquets à porter.
» Mais ceci n'est rien encore, et le temps approche où tous ces ennuis s'aggraveront d'un petit supplice nouveau. En mai, en juin, en juillet, je quittais le matin la campagne à l'heure où précisément il eût été délicieux d'y rester. A partir du mois prochain --les jours étant redevenus courts et les nuits fraîches--j'y reviendrai, chaque soir, à l'heure exacte où l'on commence à regretter de s'y trouver.»
Mon ami conclut:
--Le goût des voyages, heureusement, nous aura bientôt délivrés de l'ennui des villégiatures suburbaines. A présent, on met le temps des grandes vacances à profit pour changer d'air et d'horizon, courir la montagne et «lézarder» sur le sable des plages; on se déplace plus facilement qu'autrefois; on a des curiosités que n'avaient pas nos grands-pères. Mais cela coûte cher. Il faudra donc, petit à petit, s'habituer à choisir entre la villa de Seine-et-Oise et la chambre d'hôtel en Normandie, en Bretagne, dans les Pyrénées. Cinq mois de banlieue ou deux mois de tourisme? On préférera le tourisme, et ce sera le krach des maisons de campagne. Alors, les Parisiens auront le temps d'admirer chez eux des choses comme celle-ci...»
Il me montrait, en disant cela, la délicieuse fontaine de Médicis, blottie au fond de sa niche de verdure et d'eau. Nous étions seuls. Et il me sembla que le cyclope Acis et Galatée considéraient d'un oeil surpris notre visite...
Sonia.