LE CAP NORD

Samedi 16 juillet.--Nous arrivons au cap Nord. Nous avons vu d'autres montagnes aussi noires, aussi désolées, aussi hautes et imposantes. Mais celle-ci est la dernière, et, à bord, on est un peu fier de voir que notre Europe finit bien. On se propose de faire l'ascension du rocher, trois cents mètres pénibles, afin de pouvoir dire qu'on est monté là et surtout pour y mettre, dans une boîte aux lettres levée tous les huit jours, des cartes postales naturellement, qui porteront le timbre du cap et feront la joie des collectionneurs. Il y en a un véritable chargement. Certain passager en expédie quarante pour sa seule part. Beaucoup les ont confiées aux commissaires du bord; d'autres les gardent dans leur poche pour les expédier eux-mêmes. Comme on le verra, ce fut une précaution malheureuse.

La mer ne paraît pas très forte aux yeux inexpérimentés des passagers, qui retiennent plus ou moins les manifestations de leur mécontentement lorsque le bruit court que l'on ne débarquera pas. En présence de cette attitude, l'excellent commandant, afin de nous donner une leçon de choses, donne l'ordre de mettre la pétrolette à la mer. Dès qu'elle est dégagée des palans, les plus obstinés commencent à montrer moins d'empressement. L'embarcation, soulevée par les lames, fait au pied de l'échelle des différences de niveau de deux à trois mètres. La démonstration semble faite. Ce n'est pas l'avis des officiers du bord, qui embarquent non sans difficultés. Parmi eux est le commissaire porteur du paquet de cartes postales. Le prétexte donné à la petite promenade est de s'assurer si le débarquement à terre serait possible. Il est possible, en effet, pour des marins, et les cartes postales partiront. Au retour, la mer a un peu grossi et c'est par l'échelle de corde destinée aux pilotes que les officiers, un peu malicieusement peut-être, reviennent à bord. Cette fois, personne ne demande plus à partir et la pétrolette est hissée sans protestation.

Mais la désolation est sur bien des visages.

Être venu de si loin, s'en approcher autant et ne pas mettre le pied sur le cap Nord! Des lamentations encore.

--Et nos cartes postales! nos cartes postales! nos cartes postales!

Une barque est prochaine, montée par trois ou quatre pêcheurs venus nous attendre avec du Champagne qu'ils comptaient vendre là-haut à bon prix. Si on les chargeait des cartes postales! Mais le moyen de les leur faire parvenir? La mer est trop forte pour qu'ils puissent approcher de l'échelle... Pauvres cartes postales!

Un passager alors a une idée ingénieuse. Il collecte les précieuses cartes postales, fait une quête et enferme le tout dans quatre ou cinq journaux. Ce paquet, ficelé, est ensuite attaché à une bouteille bien bouchée, le tout jeté à la mer et recueilli, avant que l'épaisseur des journaux ait pu être traversée, par les Norvégiens qui s'éloignent à force de rames et donnent des signes de joie surprenants pour ce pays. On se croirait dans le Midi. Et pourtant...

Nous partons. Il est une heure du matin, le ciel est couvert. Il fait plein jour, on ne se lasse pas de le répéter. Nous perdons ici le besoin du sommeil. On ne peut se résoudre le soir à regagner sa cabine. On reste sur le pont, malgré le froid, et l'on admet difficilement qu'on puisse aller dormir avant la nuit.