SCÈNE II

CRAINQUEBILLE.

Cipal!... Cipal!... Hein? Cipal... Y a seulement quinze jours, si on m'avait dit qu'il m'arriverait ce qui m'arrive. Ils sont polis, ces messieurs. Ils ne disent pas de gros mots, c'est une justice à leur rendre, mais on peut pas s'expliquer avec eux. On n'a pas le temps. C'est pas leur faute, mais on n'a pas le temps, c'est-il pas vrai? Pourquoi que vous ne répondez pas? (silence.) On parle bien à un chien. Pourquoi que vous ne parlez pas? Vous ouvrez jamais la bouche. Vous n'avez donc pas peur qu'elle pue?

LEMERLE, à Crainquebille.

Eh bien, mon ami... nous n'avons pas trop à nous plaindre. Nous aurions pu avoir pire.

CRAINQUEBILLE.

Ça, c'est encore possible.

LEMERLE.

Qu'est-ce que vous voulez... Vous n'avez pas suivi mes conseils. Votre système de réticences était d'une insigne maladresse. Vous auriez mieux fait d'avouer.

CRAINQUEBILLE.

Mon garçon, je demandais pas mieux. Mais qu'est-ce qu'il fallait avouer, (pensif.) Tout de même, c'est pas ordinaire ce qui m'arrive.

LEMERLE.

N'exagérons rien. Votre cas n'est pas rare, loin de là!... Allons, bon courage.

CRAINQUEBILLE, les gardes l'emmènent, il se retourne et dit:

Vous pourriez pas me dire où qu'ils m'ont étouffé ma voiture?

AUBARRÉE.

Qu'est-ce que tu fais là?

LERMITE.

Je finis mon croquis. Pendant l'audience, je suis obligé de dessiner dans le fond de mon chapeau. C'est pas commode... Maintenant, je relève quelques petits détails...

AUBARRÉE.

C'est le président Bourriche, que tu as mis là?

LERMITE.

C'est lui qui vient de condamner le marchand des quatre saisons?

AUBARRÉE.

Oui, il s'appelle Bourriche.

LERMITE.

Tiens, comme ça se trouve.

LEMERLE, à l'huissier.

Lampérière; savez-vous si l'affaire Goupy, à la troisième chambre, est remise?

L'HUISSIER.

Elle est retenue.

LEMERLE.

Nom d'un chien, il faut que je file!... Je reviendrai tout à l'heure à la reprise de l'audience. J'ai une remise à demander au président Bourriche.

LERMITE, timide, gauche, cherchant dans sa poche, appelle Lemerle qui ne l'entend pas et sort.

Monsieur Lemerle... J'aurais un mot à vous dire. Tiens! il est parti...

AUBARRÉE.

Il reviendra à la reprise de l'audience. Qu'est-ce que tu peux bien avoir à lui dire à cet oiseau-là?

LERMITE.

Rien. Je... rien... Dis donc, mon vieux camarade, c'est tout de même fort la condamnation de ce pauvre marchand des quatre saisons.

AUBARRÉE.

Crainquebille... C'est fort, si tu veux. Ce n'est pas extraordinairement fort... (Regardant.) Tu vas faire un petit tableau d'après ce croquis?

LERMITE.

Oui, les scènes du palais, c'est assez demandé... J'ai vendu, ce matin, deux avocats cent francs; j'ai le billet dans ma poche.

AUBARRÉE.

Tu n'as pas besoin de le sortir comme ça...

LERMITE.

Tu as beau dire, Aubarrée. Que les juges aient condamné ce pauvre homme sans preuves...

AUBARRÉE.

Sans preuves?...

LERMITE.

Au mépris de la déposition du professeur David Mathieu, sur le témoignage de l'agent, ça me passe, je n'y suis plus...

AUBARRÉE.

C'est pourtant bien facile à comprendre.

LERMITE.

Comment, à la parole désintéressée d'un homme du plus grand mérite, de la plus haute intelligence, préférer le braiment de cet être ignare, sombre et têtu. Croire l'âne plutôt que le savant, tu trouves cela naturel, toi? Mais c'est monstrueux. Ce président Bourriche est facétieux et sinistre.

AUBARRÉE.

Ne dis pas cela, Lermite, ne dis pas cela. Le président Bourriche est un magistrat respectable qui vient de donner une nouvelle preuve de son esprit juridique.

LERMITE.

Dans l'affaire Crainquebille?

AUBARRÉE.

Sans doute. En opposant l'une à l'autre les dépositions contradictoires de l'agent 64 et du professeur David Mathieu, le juge serait entré dans une voie où l'on ne rencontre que le doute et l'incertitude. Le président Bourriche a l'esprit trop juridique pour faire dépendre ses sentences de la raison et de la science, dont les conclusions sont sujettes à d'éternelles disputes.

LERMITE.

Alors, un juge doit renoncer à savoir?

AUBARRÉE.

Oui, mais il ne doit pas renoncer à juger. A vrai dire, le président Bourriche ne considère pas Bastien Matra. Il considère l'agent 64. Un homme est faillible, pense-t-il. Descartes et Gassendi, Leibnitz et Newton, Claude Bernard et Pasteur, se sont trompés. Mais l'agent 64 ne se trompe pas. C'est un numéro. Un numéro n'est pas sujet à l'erreur.

LERMITE.

Ça, c'est un raisonnement.

AUBARRÉE.

Irréfutable. Et puis, il y a autre chose. L'agent 64 est un dépositaire de la force publique. Toutes les épées d'un État doivent être tournées dans le même sens. En les opposant les unes aux autres...

LERMITE. On trouble l'ordre public. J'ai compris.

AUBARRÉE.

Enfin, si le tribunal jugeait contre la force, qui donc exécuterait les jugements? Sans les gendarmes, le juge ne serait qu'un pauvre rêveur.

Entre Lemerle.

LEMERLE.

Aubarrée, on vous attend à la quatrième... Comment, l'audience n'est pas encore reprise?

AUBARRÉE.

Mais non.

LEMERLE.

L'huissier n'est pas là?

LERMITE.

Pardon, maître... La condamnation à l'amende entraîne, en cas de non-paiement, une prolongation de peine?

LEMERLE.

Oui.

LERMITE.

Alors, voudriez-vous être assez aimable pour remettre cinquante francs à ce marchand des quatre saisons.

LEMERLE.

Crainquebille?

LERMITE.

Oui, sans lui dire d'où vient cet argent.

LEMERLE.

Volontiers, monsieur.

LERMITE.

Seulement, je n'ai que cent francs.

LEMERLE, se fouillant.

Voyons, j'ai peut-être... non... trois louis... ah! si! voilà dix francs, quarante et dix cinquante. Voici, monsieur.

LERMITE.

Merci.

LEMERLE.

C'est moi qui vous remercie pour lui.

LE DOCTEUR MATHIEU, entrant, à Lemerle.

Maître, c'est vous qui avez plaidé pour Crainquebille? Je vous cherchais.

LEMERLE.

Oui, monsieur... le docteur David Mathieu. Vous avez témoigné pour nous.

LE DOCTEUR MATHIEU.

Pourriez-vous remettre ces cinquante francs à votre client pour acquitter l'amende?

LEMERLE.

Avec grand plaisir. Mais j'ai déjà reçu cinquante francs de monsieur (il montre Lemerle.) pour la même destination.

LE DOCTEUR MATHIEU.

Ah!... Monsieur.

Inclinations. Silence.

LEMERLE, tenant dans chaque main les cinquante francs de Lermite et les cinquante francs du docteur.

Qu'en pensez-vous, messieurs?

LE DOCTEUR MATHIEU.

Eh bien... cinquante francs pour l'amende.

LERMITE.

Oui, et cinquante francs quand il sortira.

LEMERLE.

Parfait! Comptez sur moi, messieurs...

Il salue et sort. Petit silence. David et Lermite se saluent sympathiquement. David va pour sortir, suivi à quelques pas de Lermite. David s'arrête sur le seuil presque, se retourne vers Lermite qui est près de lui. Les deux hommes disent ensemble, la main tendue: «Voulez-vous me permet...» Ils sourient, se serrent cordialement la main, avec, toutefois, un peu de mélancolie. David sort.

L'HUISSIER, annonçant.

Le Tribunal!

LERMITE.

Ça recommence.