DEUX KRACHS SUCRIERS
Plaquette qui fut offerte, le 26 octobre 1901, à M. Ernest Cronier,
«à l'apogée de sa carrière industrielle», par la Société Say et le personnel
des raffineries et sucreries.
La crise des magasins du Printemps, qui avait eu sa cause première dans les spéculations malheureuses sur les sucres faites par M. Jules Jaluzot, vient de se dénouer heureusement. Lundi dernier, l'assemblée générale des actionnaires, réunie à la salle des Ingénieurs civils, rue Blanche, a reçu et accepté la démission donnée par M. Jules Jaluzot de ses fonctions de gérant statutaire de la Société; elle lui a accordé quitus de sa gestion. Enfin, elle a élu comme gérant, à sa place, M. Gustave Laguionie, de la maison Laguionie et Anfrie, membre de la Chambre de commerce de Paris. M. Laguionie est essentiellement ce qu'on appelle un fils de ses oeuvres. Né à Lanouaille (Dordogne), il a conquis de haute lutte, à force de travail et d'énergie, la grosse situation commerciale qu'il occupe. Il avait déjà fait partie du personnel du Printemps. Il y débutait comme petit employé en 1866. Rapidement, il était devenu chef de rayon à la soierie, puis, en fin de compte, fondé de pouvoir de M. Jaluzot. En 1883, il s'était associé à une grande maison de soieries qui devint par la suite la maison G. Laguionie et A. Anfrie.
M. Laguionie, le nouveau directeur du
Printemps.
Ce même jour où la perte de M. Jaluzot était consommée on apprenait que la spéculation venait de faire une nouvelle victime,--et il n'est malheureusement pas certain que ce soit la dernière!
Dans la nuit de samedi à dimanche, M. Ernest Cronier, président du conseil d'administration de la Raffinerie Say, se tuait dans son cabinet de toilette, d'une balle au coeur, après avoir, tant il était décidé à mourir, absorbé du cyanure de potassium.
Comme M. Jaluzot, M. Cronier avait joué sur les sucres, --joué et perdu des sommes considérables qu'il est difficile de chiffrer exactement, mais qu'on a évaluées aux environs de 100 millions. Il était le liquidateur de la succession de M. Henry Say, et la majeure partie de la fortune des héritiers Say serait, à ce qu'on assure, engloutie dans la catastrophe.
Cependant M. Ernest Cronier jouissait de la confiance, de l'estime, de l'affection générales. Le 26 octobre 1901, les administrateurs de la Société des Raffineries Say, tout le personnel des usines, offraient à leur président, arrivé «à l'apogée de sa carrière», disait la dédicace d'une photographie qui lui fut remise, une double plaquette en or et en argent due au médailleur M. O. Roty, et qui n'est d'ailleurs pas son chef-d'oeuvre. On entendait fêter l'homme qui avait conduit la maison Say à la victoire à l'Exposition de 1900, le philanthrope qui avait secondé M. Henry Say dans la fondation des oeuvres d'assistance en faveur des employés et ouvriers des usines. Et les devises modelées par M. Roty aux deux faces de son oeuvre célébraient la Prévoyance, la Solidarité, et aussi l'Initiative, la Justice et la Bonté. Enfin le maître graveur avait repris, au bas de l'allégorie où la Reconnaissance apportait des fleurs à M. Cronier, une phrase appliquée par M. Henry Say à son collaborateur: «...Son génie n'a d'autre rival que son coeur...» Hélas!... comme dit le grand tragique grec: «Ne proclame jamais un homme heureux qu'après sa mort...»
L'assemblée extraordinaire des actionnaires du Printemps, le 28 août.
M. Ernest Cronier.--Phot. Nadar.