LE NOUVEAU CANON ALLEMAND

Comment nous avons pu nous procurer la photographie du nouveau canon à tir rapide et à bouclier que les Allemands construisent pour l'opposer à notre 75, alors que l'artillerie allemande cache son nouveau matériel à tous les yeux, aussi soigneusement que l'artillerie française dissimulait autrefois son canon actuel, c'est ce que nous croyons inutile de faire connaître. Philippe de Macédoine prétendait jadis qu'il n'existait point de ville si bien gardée où ne pût entrer un mulet chargé d'or; nous donnons aujourd'hui la preuve qu'il ne se trouve point de quartier ou de champ de manoeuvres où ne puisse pénétrer le photographe chargé de renseigner les lecteurs de L'Illustration.

Cette nouvelle pièce est destinée à remplacer le canon à tir accéléré que les Allemands adoptèrent en 1896, sur les renseignements erronés que leur fournit à cette époque leur service d'espionnage habilement aiguillé sur une fausse piste par le général Deloye, alors directeur de l'artillerie au ministère de la Guerre. Persuadés que nous allions construire un canon de ce genre, ils réarmèrent en quelques mois toute leur artillerie, et quel ne fut pas leur désappointement quand ils nous virent, un an après, adopter un canon très supérieur au leur et surtout quand ils eurent pu constater en Chine les qualités si remarquables de ce matériel[1].

[Note 1: Voir L'Illustration du 30 août 1902]

Un «secret militaire»: le nouveau canon, à tir rapide et à
bouclier, adopté par l'armée allemande.
Photo. X.

Aussi, depuis cinq ou six ans, leurs ingénieurs et leurs officiers d'artillerie n'ont-ils cessé de travailler à la construction d'un véritable canon à tir rapide, mais leurs recherches avaient été si mal orientées dans les débuts qu'ils n'ont pu encore rattraper les dix ou douze années d'études qui constituaient notre avance.

On sait en quoi consiste le problème du tir rapide. Il s'agit de construire une bouche à feu qui, après chaque coup tiré, revienne exactement à la même position, si bien qu'on n'ait pas besoin de la repointer. Pour y arriver, le meilleur procédé jusqu'ici a paru être de réunir le canon proprement dit, le tube, à son affût par un frein et un ressort. L'affût est fixé au sol par une bêche qui le maintient immobile; au départ du coup, le canon recule seul en glissant sur l'affût; il est retenu dans ce mouvement par un frein et il comprime en même temps un ressort. Quand il a fini de reculer, le ressort, qui s'est bandé, le ramène à sa première position et l'on peut tirer à nouveau.

Le système en lui-même n'était pas nouveau; il avait déjà été appliqué aux canons de marine, pour lesquels il est facile de trouver des points d'attache. Mais dans l'artillerie de terre il n'en est point de même; la bêche qui fait partie des nouveaux affûts ne peut maintenir ceux-ci immobiles qu'à une condition, c'est que l'effort exercé par elle sur le terrain ne soit pas trop grand, sinon elle laboure le sol en reculant. Il faut donc que le canon ne tire pas trop fort sur l'affût par l'intermédiaire de son frein. Comment arriver à ce résultat? Tout simplement en allongeant le frein. Au lieu de faire reculer le canon de 60 centimètres en exerçant un effort de 2.000 kilos, on le fait reculer d'une longueur double et l'effort devient de 1.000 kilos seulement. Dans ces conditions, la bêche ne bouge plus, et l'affût pas davantage. Ce n'est pas tout, il faut encore que l'affût ne se soulève pas au choc du départ, il ne faut pas qu'il se cabre, sinon il se détériorerait en retombant et, de plus, se dépointerait. On l'empêche de se cabrer en le faisant suffisamment lourd et suffisamment long.

Le canon à tir rapide diffère donc des bouches à feu précédentes en ce que son affût est long, bas et peu incliné; il doit être de plus suffisamment lourd, résultat qu'on obtient en partie en faisant asseoir dessus deux hommes pendant le tir.

Sur l'affût devenu immobile, on peut alors fixer ce que l'on veut, en particulier des boucliers en acier à l'épreuve de la balle, sans que ceux-ci risquent d'être détériorés par le tir. On obtient ainsi le canon à tir rapide et à bouclier. (Ce bouclier s'aperçoit sur la figure entre les deux canonniers assis sur les sièges d'affût. Le haut et le bas se rabattent pendant la marche sur la partie centrale qui est peu élevée et par suite peu visible.) Le ressort ou récupérateur qui ramène à chaque coup le canon à sa place peut être soit un ressort en caoutchouc, soit un ressort en acier, soit même un ressort en air. La première solution est celle des Russes, la seconde celle des Allemands, la troisième est celle du matériel français. Or, jusqu'ici, le ressort en caoutchouc s'est montré carrément mauvais; le ressort en acier est lourd, fragile et peu puissant; le ressort en air est aussi léger que puissant et peu encombrant, mais il ne peut être employé qu'à condition d'avoir trouvé un truc, un tour de main, un joint empêchant l'air de se sauver malgré la pression énorme à laquelle il est soumis. Ce truc, qui constitue le secret du 75, les Allemands ne l'ont pas et ils ont dû remplacer notre matériel à pneumatiques par un matériel à ressorts. Or leurs ressorts sont aussi bons qu'on peut les faire, ils cassent rarement et sont du reste très faciles à remplacer, mais ils ramènent lentement le canon à sa place et sont exposés à ne pouvoir le faire si les glissières sont sales ou détériorées et le canon très incliné. Ce manque de puissance des récupérateurs des Allemands empêche leur canon de 75 d'atteindre la puissance du nôtre. Il possède une vitesse initiale légèrement moindre, un projectile plus léger (soit 13 livres au lieu des 14 livres 1/2 du nôtre), des balles moins lourdes et, par suite, moins efficaces.

Sa rapidité de tir, dans de bonnes conditions, est comparable à celle de notre 75, vingt-cinq coups au maximum, quinze à seize coups en temps normal. Encore faut-il que le canon allemand se trouve dans de bonnes conditions, c'est-à-dire que le canon soit pointé dans la direction exacte de l'axe de l'affût. S'il se trouve tant soit peu à droite ou à gauche, l'affût se déplacera de plus en plus latéralement à chaque coup et il faudra refaire le pointage, ce qui ralentira le tir.

Pour tous les autres détails, les Allemands ont copié notre matériel. Ils ont adopté notre cartouche à obus, notre caisson blindé qu'on place près de la pièce pour avoir les munitions sous la main, nos sièges fixés à la flèche d'affût, notre ligne de mire indépendante, nos galeries porte-sacs, placées contre les dossiers des coffres, etc. Ils étudient nos méthodes de tir qu'il faut s'attendre à les voir démarquer.

Tout cela n'est pas pour nous inquiéter, car, tout compte fait, ils n'arrivent qu'à imiter à peu près ce que nous avons. Mais ce qui doit par contre nous préoccuper, c'est la supériorité numérique écrasante qu'aura bientôt l'artillerie allemande sur la nôtre.

Les Allemands auront en effet, en 1906, 144 canons par corps d'armée alors que nous n'en avons que 96, c'est-à-dire qu'ils disposeront d'un nombre de bouches à feu supérieur de moitié au nôtre.

Dans ces conditions, la lutte ne serait pas possible.
X.