Journal d'une étrangère

Internat ou externat? Je vois que la question préoccupe. Plusieurs correspondants inconnus m'ont écrit à ce sujet d'amusantes lettres. L'une d'elles m'est adressée par un «papa» (c'est le substantif dont il la signe), qui veut bien approuver mes récentes observations sur l'éducation des garçons, et qui ajoute:

«... Il faut essayer d'être juste en tout. Si le régime de l'externat présente des avantages nombreux, je lui reconnais quelques inconvénients graves, notamment celui de fournir au régiment d'assez déplorables troupiers. Les hommes de mon âge, élevés pour la plupart au «bahut», quittaient le dortoir pour la chambrée et ne semblaient pas souffrir outre mesure d'un régime qui n'était, en somme, que la continuation de l'internat dont ils avaient l'habitude. Nous passions du lycée au régiment comme on passe d'un lit d'hôtel dans l'autre, sans en ressentir cette impression de dépaysement, d'étouffement, si je puis dire, dont se plaignent aujourd'hui nos fils.

» C'est qu'ils ont fait au lycée, comme externes, un apprentissage précoce de la liberté. Ils ont vécu, dans leurs familles, une vie facile, infiniment douce quelquefois; ils n'ont connu ni les étroites couchettes, un peu dures, où leurs papas avaient dormi (et fort bien, je le jure!), ni les menus, un peu monotones et dépourvus de raffinement, des réfectoires de l'Alma mater. Nous portions la même tunique un an de suite; à seize ans, mon fils a des notes de tailleur qui m'effarent.

» Aussi la vie militaire apparaît-elle comme une très douloureuse et très humiliante épreuve aux petits bourgeois de maintenant. Ils sont, au régiment, beaucoup mieux traités, de toutes les façons, que ne le furent leurs anciens, aux temps déjà lointains du «volontariat». On les nourrit mieux; on les fatigue moins; et je pourrais, madame, vous citer une caserne (dans les Vosges) où j'ai vu nos troupiers passer sous la douche après l'exercice, puis chausser des pantoufles et prendre le thé. Vains égards; politesses inutiles! J'ai dans ma famille deux jeunes gens «de la classe» qui partiront pour le régiment dans quelques jours. Ils vont là comme on va au martyre; et déjà la perspective de cette année de détention affole leurs pauvres mères. Tout cela n'est-il pas un peu comique, et doit-on considérer comme décidément parfaite l'éducation familiale qui produit de ces effets-là?»

Autre lettre. Celle-ci est d'un philosophe joyeux, qui prend--un peu ironiquement--son parti des moeurs nouvelles.

«... La mode est, en effet, m'écrit mon correspondant, de donner à nos enfants plus de liberté qu'on n'en donnait à ceux d'autrefois. Mais cette mode n'est-elle point l'effet d'un état d'esprit nouveau--d'une sorte d'horreur des disciplines anciennes qui sévit sur les «grandes personnes» aussi bien que sur les enfants et dont les maîtres les plus vénérés donnent l'exemple à leurs élèves? Car enfin nos potaches ne sont pas seuls, madame, à ne vouloir plus entendre parler d'internat. M. Lavisse n'accepta naguère la direction de l'École normale qu'à la condition qu'on ne l'obligeât point à y coucher... Plus récemment, M. Bonnat, nommé directeur de l'École des beaux-arts, décidait également d'y laisser vide l'appartement de son prédécesseur. Plus récemment encore--M. Théodore Dubois ayant pris sa retraite et abandonné le logement (peu commode et pas joli, je le reconnais) qu'il occupait au Conservatoire--M. Gabriel Fauré, son successeur, notifiait aux pouvoirs publics son désir de n'y point loger. M. Gabriel Fauré, comme M. Choufleury, «restera chez lui»,--boulevard Malesherbes. Tous externes!

»Est-ce un bien? Est-ce un mal? Je vous laisse, madame, le soin d'en décider...»

Jamais de la vie! Mon incompétence est absolue en d'aussi délicates matières.

Mais je connais une femme qui, si cette question lui était posée, n'hésiterait point à y répondre. C'est la reine Ranavalo.

«Ces hommes illustres ont raison, dirait-elle. Il n'est si glorieux ni si confortable logis d'où l'on ne soit heureux de décamper, quand c'est par ordre ou par devoir qu'on l'habite. Et c'est pour cela que j'éprouve tant de joie à m'échapper de temps en temps de la jolie case algérienne où m'ont installée mes vainqueurs, pour venir respirer l'air de Paris ou de sa banlieue.»

Elle a eu d'ailleurs une très bonne «presse», cette petite reine déchue, et son retour en France a été salué fort gentiment par tout le monde. Les reporters parisiens l'ont interviewée sans ironie et les bonnes gens de Saint-Germain, sur son passage, ont ôté leurs chapeaux. Visiblement, cette femme est populaire. La foule française, qui a si bon coeur, respecte en elle une vaincue qui ne fait point de bruit et chez qui la résignation se rehausse d'une sorte d'élégance, de dignité souriante et un peu sauvage... Au surplus, il me semble que, cette année surtout, elle a (sans s'en douter) bien choisi le moment de visiter Paris. Elle y arrive au lendemain d'événements dont le monde colonial s'est fort ému et qui y ont déchaîné de lamentables polémiques. Elle a trouvé dans nos journaux --si on les lui lit--de graves nouvelles: Brazza mort à la tâche, Gentil malade et diffamé, deux chefs «blancs» frappés par la justice pour l'usage criminel qu'ils avaient fait là-bas de leur puissance... Et elle a pu penser qu'à Madagascar, aussi bien qu'au Congo, certaines victoires se payent cher, et que, même en face de «sauvages» désarmés, le métier de conquérant n'est pas rose tous les jours.

Je ne dis pas qu'à cette pensée Ranavalo, qui est une personne sans méchanceté, se réjouisse. Mais, simplement, elle compare... Prisonnière, elle observe ses geôliers, les écoute, retient le récit de leurs déboires et, sans doute, y trouve de quoi se consoler de sa propre infortune.

Et puis cette terrasse de Saint-Germain, sous le soleil d'automne, est tellement jolie! Et le tumulte de la «rentrée» fait de nouveau nos boulevards si amusants! N'y a-t-il pas aussi les magasins de nouveautés, dont la dernière page des journaux nous annonce les grandes «expositions» d'hiver? Ranavalo est femme; pourquoi tant «d'occasions exceptionnelles» ne la séduiraient-elles point? Pourquoi, toute reine qu'elle est (ou qu'elle fut) ne se sentirait-elle pas, comme nous toutes, tentée, attirée presque irrésistiblement par ce vertige du grand magasin: bousculades, abondance féerique de tout ce qui peut amuser la curiosité d'une femme, exciter sa coquetterie, satisfaire ou, simplement, renseigner son goût; prévenances exquises de vendeurs qui semblent donner ce qu'ils vendent; droit de toucher à tout et de faire du désordre dans tout ce qu'on touche; d'acheter aujourd'hui pêle-mêle, et «pour rire», mille choses inutiles qu'on rendra demain? Ranavalo, pour sûr, était au Louvre lundi dernier; à moins que ce ne soit au Bon Marché, ou bien aux Galeries Lafayette, ou au Petit-Saint-Thomas, ou au Printemps; et pour sûr, en sortant de la cohue, un peu grisée de bruit et de poussière, elle a pensé: «Il n'y a que Paris!»

Tous et toutes le pensent,--rois ou reines, princes et princesses de partout. Le roi Jean de Bohême, il y a cinq siècles et demi, le pensait déjà. Il avait marié sa soeur à la cour de France; et, quand son fils fut devenu un grand garçon, c'est à Paris, disent les historiens, qu'il l'envoya, pour y apprendre «les manières courtoises». On a beaucoup parlé, depuis huit jours, de ce Jean de Bohême, à propos d'un monument érigé à sa mémoire sur le champ de bataille de Crécy, où il tomba. J'ai même lu quelques jolis discours prononcés à cette occasion par des savants français, par des Tchèques, par des Luxembourgeois, descendants fidèles des sujets de Jean l'Aveugle. Mais pourquoi l'Angleterre n'était-elle point conviée à cette cérémonie? J'aurais trouvé cela poli, presque spirituel, «très parisien»; et pour «l'Anglais» lui-même, il y avait là une si gentille et si facile allocution à prononcer:

«Messieurs, nous avons été vos vainqueurs à Crécy. Nous vous en exprimons nos regrets. A cinq siècles et demi de distance, on ne peut pas tout prévoir. Vous glorifiez aujourd'hui la mémoire d'un homme qui mourut héroïquement ce jour-là, en se battant, au service de votre roi, contre le nôtre. Nous saluons, comme vous, ce souvenir; et nous vous prouvons par là que nous ne vous gardons rancune ni du mal que nous vous avons fait en 13-16, ni des petits ennuis que vous-mêmes avez pu nous causer ultérieurement. Le temps marche; une «entente cordiale» a succédé aux haines d'autrefois; et cela nous enseigne que, de peuple à peuple, on ne devrait jamais se détester ou se chérir qu'avec précaution. Messieurs, veuillez oublier Édouard III. C'est Édouard VII qui vous en prie...»

On eût, aux sons de la Marseillaise, acclamé l'Anglais, et c'eût été la vraie moralité de cette petite fête.
Sonia.