Le premier grand roman de la saison «l'Indocile», par M. Edouard Rod (1).
C'est l'évolution fatale à tous les romanciers de race de s'élever peu à peu des oeuvres de pure fiction romanesque aux plus hautes thèses philosophiques et sociales. Le Paul Bourget de 1905 a d'autres préoccupations que celles dont s'inspirèrent Cruelle Enigme ou Mensonges. Récemment, M. Marcel Prévost marquait une ascension parallèle vers l'examen des problèmes capitaux qui intéressent une époque, une généralité. M. Edouard Rod, qui compte parmi les plus nobles esprits de ce temps, n'a pas échappé à cette sollicitation évolutionnaire. On en peut suivre les étapes dans chacun de ses livres. Le dernier s'attaque à la question la plus passionnante et la plus actuelle: celle de la liberté de croire.
(1) Fasquelle, édit. 1 vol., 3 fr. 50
Incroyant lui-même, M. Rod s'est fait l'avocat de la tolérance universelle; calviniste de naissance, il apporte au monde et à la pensée catholiques le tribut d'un respect qui, au besoin, ne craint pas de censurer.
Il intitule son roman l'Indocile. Il eût pu mettre: les Indociles, car on en compte au moins deux dans le livre.
Par son oncle, Romanèche,--un des grands chefs du parti avancé, une façon de Jaurès tumultueux, mais sincère,--Valentin Délémont a été introduit comme précepteur dans la maison d'un riche industriel rémois, M. Frumsel. Celui-ci est veuf; il a des ambitions parlementaires et se croit des convictions philosophiques. M. Frumsel veut que son fils, Désiré, soit élevé en dehors de toute religion et tenu jalousement à l'abri de la contagion catholique. Pour y réussir, il compte sur la collaboration, du jeune précepteur, qui saura se faire le camarade de son élève et qu'on lui a présenté comme un garçon sûr, bien inféodé aux «principes». Mais quelque hérédité tenace ou une naturelle propension poussent invinciblement Désiré Frumsel vers la religion qui fut celle de sa mère. A sentir l'opinion du précepteur peser constamment sur sa conscience pour l'éloigner de l'idéal qui la charme et qui l'obsède, l'âme de l'élève se tient fermée et comme hostile. Valentin, pareillement indocile aux pressions trop exigeantes, commence à penser que c'est faire oeuvre mauvaise de vouloir contraindre cette mentalité d'adolescent à un joug qu'elle refuse, d'imposer la négation de tout à cet enthousiasme affamé de leurres sublimes. Il s'ouvre au père de ses inquiétudes et de son impuissance. Le seul remède, concluent ensemble Frumsel et le précepteur, serait un voyage à Rome; «le spectacle de la décadence catholique» aurait la plus heureuse influence sur un esprit droit. Mais, de ce voyage, l'élève, contre toute attente, revient fortifié dans sa foi juvénile; Valentin en revient plus hésitant, plus timoré. Un jour, à Reims, dans un meeting bruyant où Romanèche a pris la parole, le fils du radical Frümsel siffle éperdument l'agressif tribun, ennemi de son culte. Scandale!... Evictions!... Frümsel, furieux et inconsolé, chasse de sa maison l'infortuné précepteur dont la faiblesse et l'insuffisance n'ont pas su lui épargner telle humiliation devant son parti.
Derrière cette trame, d'apparence un peu menue, mais à laquelle le conflit dramatique des opinions, le heurt incessant des volontés, prêtent une ampleur parfois majestueuse, M. Rod a, par scrupule de romancier, estompé une gracieuse idylle. Elle s'efface presque sous la grandeur des problèmes et des discussions qui, à chaque page, accaparent l'oeuvre.
Ceux dont l'auteur de l'Indocile a dénoncé si rudement la tyrannique intolérance ne manqueront pas de donner à ce livre l'épithète de «clérical».
L'écrivain ne mérite pas un tel reproche. Son impartialité se tient à égale distance d'Urbain Lourtier, qui voit le seul salut de la société dans la destruction des croyances religieuses, et de Claude Brévent, cet autre intransigeant, catholique militant, disciple de Marc Sangnier et adepte du «Sillon».
L'un et l'autre sont les meilleurs amis de Valentin et, à chacun d'eux, comme son héros, M. Rod reconnaît une part de sincérité. Il a simplement repris la grande ligne de Flaubert, que nul n'osa appeler un clérical, et sait nous montrer que l'Homais du vingtième siècle, pour avoir plus d'intellectualité qu'un pharmacien de province, reste encore et quand même Homais.
Rémy Saint-Maurice.
Le dernier ouvrage de M. G. Lenotre: «le Drame de Varennes» (2).
(2) Librairie académique Perrin, 1 vol. in-8° illustré de portraits, plans et dessins inédits, 5 francs.
L'apparition du nouvel ouvrage de M. G. Lenotre datant de quelque trois mois, nous aurions à nous excuser de le signaler bien tardivement, s'il s'agissait d'un de ces livres dont la vogue est éphémère ou le sujet d'immédiate actualité. Mais tel n'est pas le cas: il a eu la bonne fortune de conquérir auprès du public une faveur durable, et comme, d'autre part, il traite d'événements remontant à plus d'un siècle, le sujet n'est guère plus vieux aujourd'hui qu'il ne l'était hier; il reste donc opportun de constater ce succès et d'en indiquer les raisons pertinentes.
Lorsqu'au mois d'avril de l'an dernier M. G. Lenotre, avec la précieuse collaboration de M. Henri Lavedan, fit représenter Varennes au théâtre Sarah-Bernhardt, il ne s'était pas trompé en pensant qu'un des principaux épisodes de la Révolution française, et non des moins émouvants, la malheureuse odyssée de la famille royale en 1791, offrait tous les éléments essentiels, tous les puissants ressorts d'une oeuvre dramatique; d'ailleurs, malgré les inévitables sacrifices consentis aux nécessités ou aux conventions scéniques, la pièce, il s'en portait garant, reposait sur les fondements d'une documentation solide. Ce consciencieux travail préparatoire, il a jugé utile de le publier, et l'on doit lui en savoir gré; car la réunion de ces matériaux forme un ensemble plus complet et plus suggestif encore que l'adaptation théâtrale à la construction de laquelle ils ont servi, adaptation forcément restreinte à la mesure de son cadre spécial.
Aussi bien, M. G. Lenotre est-il passé maître en l'art des reconstitutions historiques. Fouiller les bibliothèques et les archives, scruter les «vieilles maisons», dépouiller les «vieux papiers», afin de leur dérober leurs secrets et d'en tirer des renseignements neufs, ce sont là besognes où font merveille son ingénieuse sagacité de curieux, son flair subtil de fureteur, ainsi qu'en témoignent ses divers ouvrages relatifs à l'époque révolutionnaire, objet de ses études de prédilection. Sa méthode--la bonne--consiste, une fois les documents découverts, à les vérifier scrupuleusement, les confronter, les contrôler, les commenter aux clartés de l'esprit critique; puis à les grouper et coordonner, en ajoutant au tout ce qu'il convient de littérature, c'est-à-dire l'assaisonnement dosé d'une main experte, de façon à relever sans la dénaturer la saveur originale du plat substantiel. En un mot, l'érudit vulgarisateur par excellence.
Voilà pourquoi, à suivre le présent récit, constamment étayé de références justificatives, copieusement illustré de vignettes d'une pittoresque précision, on croirait assister aux poignantes péripéties du drame qui se déroula du 20 au 25 juin 1791: l'évasion des Tuileries, la fuite en berline, la tragique nuit du 21, le retour de Varennes à Paris, plus tragique encore. Tout s'y détache avec un relief saisissant: personnages de premier et de second plan, simples comparses, figures, caractères, sentiments, incidents anecdotiques, détails significatifs, tableaux mouvementés de l'effervescence populaire...
Mais un pareil livre ne s'analyse pas. D'ordre avant tout rétrospectif et documentaire, pour en comprendre le succès, supérieur à celui de bien des romans, il suffit de remarquer qu'au prestige de l'histoire il joint l'intérêt passionnant d'un roman singulièrement pathétique et vraiment «vécu». A ces titres, il a été beaucoup lu cet été, il va l'être cet hiver, il le sera longtemps.
Edmond Frank.