L'EXPLOSION DU «CHATHAM» DANS LE CANAL DE SUEZ

Le Chatham, chargé de 80 tonnes de dynamite, échoué
dans le canal de Suez, au kilomètre 18,8.

Dans la nuit du 5 au 6 septembre, un incendie se déclarait à bord du navire anglais Chatham, qui passait le canal de Suez et qui portait dans sa cargaison, entre autres marchandises, 80 tonnes de dynamite. Cette dangereuse substance était placée dans la cale fort peu loin de la chambre dans laquelle le feu avait pris. Devant la menace d'une explosion imminente, l'équipage descendit à terre et la Compagnie du Canal fit couler le vapeur.

Il sombra à 18 kil. 800 de Port-Saïd, au bord de la rive d'Asie, à un endroit où le canal se déroule en plein désert. L'épave n'obstruait pas complètement la grande voie navigable; elle laissait libre, du côté de la rive d'Afrique, un chenal de 27 mètres qu'on porta rapidement à 37 mètres en reculant la berge, et la navigation put ainsi continuer. Pourtant, le passage des navires n'était pas sans danger: le bateau coulé pouvait se déplacer, se rapprocher du milieu du canal; une collision eût provoqué une explosion. La Compagnie de Suez décida, pour plus de sécurité, de faire sauter cette redoutable épave, en entourant l'opération, toujours délicate, de toutes les précautions possibles et en cherchant à réduire au minimum les dégâts matériels.

Gerbe d'eau et de fumée de 890 mètres de hauteur.
L'explosion du Chatham, à 9 h. 50, le 28 septembre,
vue d'une distance de 10 kilomètres, limite de la zone accessible.

On dévia notamment, vers l'intérieur, le canal qui, sur la rive africaine, approvisionne Port-Saïd en eau douce et qu'on craignait de voir obstruer par la violence de l'explosion.

L'explosion fut fixée au jeudi 28 septembre.

En vue de parera tout accident de personne, on avait disposé, à 10 kilomètres de l'épave, un cordon de soldats égyptiens, chargés d'empêcher toute circulation; des gardiens montés sur des barques sillonnaient le lac Menzaleh, au sud, interdisant à quiconque l'approche de la zone dangereuse, et des patrouilles chevauchaient en plein désert.

La veille au soir, à 4 heures, la navigation avait été interrompue dans tout le canal. Des scaphandriers avaient pénétré dans la cale du Chatham et avaient disposé, non loin de l'explosif qui y était accumulé, des caisses de dynamite amorcées, qu'un fil électrique reliait à une cabane située à 7 kilomètres de distance. De cette cabane, un ingénieur de la Compagnie pouvait, en pressant simplement un commutateur, déterminer l'explosion.

Le jeudi matin, à 9 h. 50 exactement, la charge entière sautait, soulevant avec un fracas terrible une énorme masse d'eau et de fumée. Cette gerbe montait à 890 mètres de hauteur. Sur la seconde de nos photographies, ce n'est qu'un nuage visible à peine sur l'azur uni du ciel. Mais notre correspondant avait dû, soumis aux mesures de police, se placer à 11 kilomètres du Chatham. Si l'on y pense, on se rendra compte à quel point les effets de l'explosion durent être formidables, pour avoir été enregistrés ainsi, par l'objectif, à une pareille distance. C'est d'ailleurs la plus forte explosion de dynamite qui ait jamais eu lieu, depuis que cette substance est connue.

Aussitôt après l'explosion, les agents de la Compagnie de Suez allaient en constater les effets: certains débris avaient été projetés à 1.500 mètres de l'épave. Quant à la berge la plus rapprochée du Chatham, elle était endommagée sur une longueur de 200 mètres et une profondeur de 50 mètres. Enfin on amenait immédiatement sur place des bigues et des ouvriers pour enlever les épaves.

Sur le lieu de l'explosion: les «bigues» occupées à
débarrasser le canal des débris du Chatham.

--Photographies de notre correspondant, M. Ceorgiladakis.]

Comme on l'a vu plus haut, notre correspondant n'avait pu, pour opérer, se placer qu'à 11 kilomètres du lieu de l'explosion. La Compagnie de Suez, de son côté, désirait vivement avoir un cliché de l'explosion, qui eût constitué en effet un intéressant document.

Elle avait donc fait installer, à 350 mètres seulement du Chatham, sur un des pieux d'amarrage de la berge, un appareil tout armé et dont un dispositif, ingénieux en son principe, devait, croyait-on, produire au bon moment le déclanchement: une planche était suspendue, en équilibre instable, au-dessus de la poire de caoutchouc; on comptait sur le déplacement d'air produit par l'explosion pour la faire basculer et actionner l'obturateur.

Il y eut malheureusement un à-coup; avant que le mouvement atmosphérique eût déterminé la chute de la planche, la masse d'eau et de gaz soulevée par la dynamite était retombée, et l'appareil recueillit seulement le spectacle que présentait le canal immédiatement après l'explosion. On voit, par la reproduction que voici de l'épreuve qui nous a obligeamment été communiquée par la Direction du Canal, ce qu'il fut: la nappe d'eau, si calme sur les photographies précédentes, était pareille à une mer agitée, sillonnée de remous, ou mieux aux rapides impétueux d'un grand fleuve équatorial, avec des vagues écumeuses montant à l'assaut de la berge sous un ciel noir et bas, voilé, comme par une nuée d'orage, de fumées si denses qu'elles cachaient l'autre rive.

Et, détail curieux, une bouée, bien fragile pourtant, et toute voisine du lieu de l'explosion, puisqu'elle balisait l'emplacement de l'épave, flottait encore sur ces eaux tumultueuses, intacte, épargnée par tout ce fracas.

La destruction du «Chatham», coulé dans le canal de Suez. --Le remous des eaux et l'obscurcissement du ciel produits par l'explosion, d'après un cliché photographique pris automatiquement à 350 mètres par les soins de la Direction du Canal.