Journal d'une étrangère

J'ai beaucoup plaint, cette semaine, M. Loubet, car ce chef d'État passe pour avoir l'esprit curieux et fin; il aime les arts; il jouit d'une santé qui lui permet de supporter allègrement la fatigue des longs voyages: il eût pu passer en Espagne une semaine délicieuse... Octobre est un des instants de l'année où le ciel d'Espagne est le plus joli. Mais M. Loubet est le premier magistrat d'une république que nos voisins entendent glorifier en sa personne, et de façon très cordiale et très pompeuse,--à l'espagnole! Ils y ont réussi. «La fête fut charmante et fort bien ordonnée»; mais, parmi la somptuosité de ces décors de gala, dans le tumulte des réceptions, des fastueuses agapes, des prodigieux cortèges où défilèrent, pour l'acclamer, l'Espagne officielle, l'Espagne populaire, l'Espagne militaire,--toutes les Espagnes, M. Loubet peut-il se flatter d'avoir connu les délices d'une vraie promenade au pays d'Alphonse XIII? Et n'a-t-il pas, in petto, souffert un peu de sentir se dissimuler derrière tant de fleurs, de tentures, d'illuminations et d'uniformes, une autre Espagne --la véritable--qu'il eût bien voulu connaître un peu, et qu'il n'aura pas vue?

Souvent, en regardant du fond de leur «daumont» de gala les rois sourire à nos acclamations parisiennes, j'ai pensé: «La triste chose que d'être un «grand de la terre» et de ne pouvoir jouir d'une ville comme celle-ci qu'aux sons du canon et de la Marseillaise, et sous les yeux de cinq cent mille personnes!»

Je considérais nos belles rues, obstruées d'arcs triomphaux, d'architectures de toile peinte et de carton doré; nos arbres, si cruellement enlaidis sous l'enguirlandement des fleurs lumineuses et des lampions; et je pensais que cela n'est pas Paris le moins du monde. Je pensais que pendant plusieurs jours l'hôte que nous fêtions allait mener, parmi nous, une vie terriblement dure, et que ce sont, au total, de rudes corvées que les amusements royaux: dîners sans fin, où l'estomac peine sous la charge des mets et des vins inutiles; spectacles de gala où il est également inconvenant de laisser voir qu'on s'amuse (si l'on s'amuse), et de bâiller si l'on s'ennuie; visites trop hâtives d'édifices et de musées où l'on eût rêvé de flâner un peu et que le protocole ordonne qu'on traverse en courant; réceptions exténuantes dont il est nécessaire d'endurer jusqu'au bout le martyre, avec des gestes de cordialité, des sourires, des mots aimables qu'il faut trouver... C'est ainsi que M. Loubet aura vu l'Espagne. Il est vrai qu'une consolation lui reste: celle de penser que, dans quelques mois, il lui sera permis d'y retourner incognito; d'y goûter à loisir la joie d'observer à sa guise et de près les choses et les gens; d'être n'importe qui au sein d'une foule qui l'ignorera!

C'est cette joie-là qu'est venu s'offrir au milieu de nous, cette semaine, notre hôte d'hier, le prince de Bulgarie. Il nous avait quittés il y a huit jours, pompeusement, dans le fracas des musiques militaires et des galops d'escortes... Il est revenu discrètement, en rasant les murs, heureux d'être ignoré, cette fois, par tout le monde; et, seulement alors, il lui a semblé que son voyage à Paris commençait.

Il a vu nos gares sans drapeaux; il s'est installé en un hôtel que ne gardait aucun factionnaire et que M. Lépine ne surveillait que de loin. Librement, chaque soir, il choisit le cabaret où il dînera, le petit théâtre ou le music-hall où il passera sa soirée et compose, comme il lui plaît, la petite escorte d'amis qui l'y accompagneront. Il avait dit, la semaine dernière, à M. Georges Cain, directeur du musée Carnavalet: «Je reviendrai vous voir, mais tout seul, un jour que ce sera fermé... Vous voulez bien?» Et il y est retourné en effet. Il a revu le vieil hôtel de la marquise de Sévigné sans tentures ni plantes vertes; aucune Marseillaise n'a détourné sa rêverie des spectacles et des souvenirs où il lui plaisait de s'attarder. Le petit-fils de Louis-Philippe a pu, durant une heure ou deux, revivre son passé, à l'abri des curiosités de la rue et des politesses municipales.

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Ce sont là des voluptés que les rois seuls peuvent savourer. Ne les leur envions point. Tant d'autres leur sont interdites, qu'ils nous envient!

J'ai rencontré tout à l'heure un directeur de théâtre qui n'est pas content de moi:

--Vous avez, l'autre jour, me dit-il, parlé de nous en termes injustement sévères. Vous vous êtes plainte que la littérature ne tînt pas assez de place dans les préoccupations de vos contemporains et que le théâtre en tînt trop. Vous vous étonnez de l'intérêt très vif que porte la foule à nos moindres entreprises, et il vous paraît un peu ridicule que la presse, si peu attentive, en général, à l'effort de ceux qui font des livres, prodigue si généreusement sa «copie» à la gloire de ceux qui font des pièces--même mauvaises...

--En effet, dis-je; il y a là une inégalité de traitement qui me choque.

--Vous seriez moins choquée, fit mon interlocuteur, si vous considériez qu'il y a là deux situations très différentes et qui justifient, dans une certaine mesure, cette inégalité de traitement.

» Le lancement d'un livre n'expose jamais celui qui l'imprime qu'à d'insignifiants risques commerciaux; et, s'il est sans exemple que l'insuccès d'un volume nouveau ait pu ruiner l'éditeur qui le lançait, il est presque aussi rare que le succès de ce volume ait suffi à enrichir le brave homme qui l'avait écrit...

» Une pièce de théâtre, au contraire, est presque toujours, par les frais considérables qu'elle entraîne, une grosse affaire;--une affaire de laquelle peut dépendre, en de certains cas, le salut ou l'effondrement du directeur qui la produit. » Mais ce n'est pas tout. Faites le compte, madame, de tous ceux dont l'intérêt personnel est attaché au succès d'une pièce qu'on inaugure: cela est prodigieux! Un drame, une opérette, un vaudeville qui réussit, c'est du bonheur pour tout le monde: pour le directeur et pour l'auteur; pour tel interprète, dont ce succès va mettre le nom en lumière; pour les fournisseurs--couturiers, décorateurs, ébénistes, marchands d'accessoires--désormais rassurés sur le sort de leurs factures; pour les restaurants et les cafés du quartier qui ne désempliront plus pendant trois mois; pour le bureau de tabac du coin; pour la station d'omnibus où l'on s'écrasera tous les soirs, tant que durera la pièce en vogue... Et vous vous étonnez qu'il y ait un peu de fièvre dans nos maisons chaque fois qu'une de ces parties-là s'y joue? Vous trouvez étonnant que les journaux en entretiennent leurs lecteurs un peu plus copieusement que du dernier roman paru ou de la réimpression d'un traité de morale? Une «première», madame... mais c'est mieux qu'un événement littéraire; je veux dire que c'est autre choie: c'est un tirage de loterie; c'est le jeu de hasard autour duquel chacun se demande si son numéro sortira. Et il y a en ce moment, à Paris, quelques milliers de personnes qui se posent, chaque semaine, cette question-là...»

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Promenade au Palais de glace. Les amateurs de patinage, découragés par la douceur des hivers parisiens, ont eu l'idée spirituelle d'aménager pour leur plaisir une piste de glace à huis clos. Il n'est plus de caprices à la satisfaction desquels la science moderne ne se prête; et l'on fabrique aujourd'hui de l'hiver ou du printemps comme de la cotonnade ou des chandelles. C'est une des coquetteries de ce temps-ci: manger des fraises et des asperges aux époques de l'année où elles sont censées ne pousser nulle part, et commencer de patiner quinze jours avant que les fiacres fermés aient fait leur réapparition dans nos rues. Nous aimons les primeurs...

C'est d'ailleurs un joli sport que ce patinage en chambre et où triomphe la Parisienne. Sur la piste circulaire, où les lustres électriques versent leurs clartés de fête, elle file, court, valse, virevolte dans le bercement des valses lentes que l'orchestre lui joue. Autour de la piste, un promenoir joliment fleuri s'emplit d'une cohue de flâneurs satisfaits et de femmes très «habillées». En plein air, il eût fallu se vêtir chaudement, renoncer aux grâces du costume--être laides! Ici, la douceur de l'atmosphère incite aux plus précieuses élégances; et l'on court sur la glace--vision paradoxale et charmante--en robe de printemps! Un Scandinave de mes amis considérait ce spectacle avec des yeux ravis: «J'admire, me disait-il, la générosité de vos Parisiennes. A Christiania, une jeune femme qui patine n'a que la préoccupation égoïste de son amusement. Observez celles-ci: leur souci principal est d'être regardées et de plaire. Elles ne négligent pas, sans doute, leur propre plaisir; mais ne dirait-on pas qu'elles pensent surtout au nôtre?»
Sonia.

M. Jules Cambon dans son cabinet de travail. Mme Jules Cambon et sa fille.