Un ouvrage sur le «jiu-jitsu»

Après avoir travaillé plusieurs années le jiu-jitsu avec des amis japonais habitant New-York, M. H. Irving Hancock a suivi les cours du professeur de la police de Nagasaki et des maîtres réputés de Tokio et de Yokohama. Dans un petit volume accueilli avec faveur de l'autre côté de l'Atlantique, il expose avec précision les principes fondamentaux de cette méthode de combat, sur laquelle on nous avait donné jusqu'ici des renseignements assez vagues.

La science du jiu-jitsu demande avant tout Un entraînement général, se rapprochant par certains côtés des procédés traditionnels employés pour cultiver la force humaine: développement musculaire, entraînement du coeur et des poumons, assouplissements, équilibre, agilité, etc. A cette gymnastique complexe s'ajoutent des exercices particuliers de résistance et d'endurcissement. Le Japonais cherche notamment à s'endurcir le tranchant de la main, au point de pouvoir, après six mois d'entraînement, s'en servir pour briser une canne. Il se préoccupe encore d'endurcir aux coups les parties sensibles du corps: cou, flanc, abdomen, etc., et d'assurer aux membres la plus grande force de résistance possible aux pressions de l'assaillant. Une hygiène rationnelle, où l'usage de l'eau en boisson et en bains joue le principal rôle, achève de procurer la forme nécessaire pour aborder et pratiquer utilement l'escrime spéciale du jiu-jitsu.

Cette escrime se compose de prises, parfois dénommées coups, auxquelles les coups proprement dits s'ajoutent de façon accessoire. Ces prises sont de deux sortes: les unes consistent à pincer ou à presser des muscles et des nerfs, en un point particulièrement sensible, afin de déterminer une douleur qui paralyse l'adversaire. D'autres, utilisant des effets de levier ou de porte à faux, amènent un membre ou une partie du corps dans une position telle que le dégagement direct est impossible; l'adversaire a pour unique ressource de riposter par une autre prise douloureuse ou par un coup, quand il n'est pas obligé de s'avouer vaincu, sous peine de voir l'assaillant accentuer son effort pour lui briser un membre. La pratique du jiu-jitsu exige donc la connaissance parfaite de certains points anatomiques et de prises plaçant un membre ou un muscle dans une position critique, puis l'agilité nécessaire pour effectuer le premier la prise, se trouver ainsi dans une position plus favorable que celle de la résistance et de la riposte.

Le «viens donc!» Truc employé
par les agents de police japonais
pour venir à bout d'un prisonnier
récalcitrant.

L'auteur nous indique quelques-uns des coups classiques.

Le pincement de bras s'effectue en un point situé sur le bras, à peu près à mi-chemin entre le coude et l'épaule, et dont l'extrême sensibilité nous a été révélée à tous par des chocs fortuits.

Le coup de gosier, porté avec le tranchant du poignet sur la pomme d'Adam, étend sur le sol tout homme n'ayant pas prévu l'attaque.

Dans la prise de gorge on saisit l'adversaire par l'intérieur du col de son vêtement et l'on appuie la seconde articulation de chaque index contre la pomme d'Adam. Une pression énergique maintenue plus d'une vingtaine de secondes peut amener la mort d'un homme non entraîné. Mais, quelle que soit sa violence, elle sera immédiatement dénouée si le défenseur, croisant ses mains en avant du corps, projette avec force ses bras de gauche à droite contre les bras de l'assaillant. Elle gênera peu un Japonais habitué à supporter, couché à terre, la pression de trois hommes appuyant de toutes leurs forces sur un lourd bambou placé en travers de sa gorge.

Le «viens donc!», très employé par les agents de police japonais, apparaît d'une grande simplicité. L'assaillant jette son bras droit par-dessus le bras gauche de sa victime dont il saisit en même temps le poignet avec la main gauche. Au moment précis où il effectue la prise, l'attaquant se saisit à lui-même le poignet gauche avec la main droite en faisant passer celle-ci sous le bras gauche de l'adversaire. Il fléchit ensuite en avant et a toute facilité pour culbuter son homme d'un croc-en-jambe. Si le défenseur résiste, il risque une fracture du bras ou de l'avant-bras; s'il connaît le jiu-jitsu, il peut, en lui appliquant sous le menton sa main libre ouverte, mettre son adversaire sur le dos.

Le coup d'arrêt est un des plus simples et des plus efficaces. L'assaillant jette brusquement son bras gauche autour de la ceinture de son adversaire en enfonçant ses doigts à la base de l'épine dorsale. En même temps, il exerce de bas en haut, avec la main droite, une pression sous le menton de façon à rejeter la tête en arrière. Avec un peu de brutalité, le cou est brisé. On peut riposter par la prise de gorge, à moins que l'assaillant porte le genou au ventre juste au moment de la prise: dans ce cas, l'attaque est irrésistible.

Ces quelques exemples montrent que le succès final des coups offensifs et défensifs du jiu-jitsu repose tout entier sur l'agilité. Ils expliquent encore l'insistance avec laquelle l'auteur exhorte les Européens à se résigner aux préliminaires pénibles de l'entraînement avant d'aborder ces brillants coups de combat dont l'étude, sous peine d'amener de graves accidents, demande, outre une grande force de résistance, une extrême prudence et beaucoup de courtoisie dans les assauts.

Bien que le nombre des coups indiqués par l'auteur soit assez restreint, ce petit traité de jiu-jitsu reste intéressant et curieux. Il vient d'être traduit par MM. le chef d'escadron d'artillerie L. Perrus et le capitaine d'artillerie J. Pesseaud, qui ont su conserver, dans une langue claire et agréable à lire, la précision du texte original. L'ouvrage est illustré de dix-neuf planches photographiques d'après nature. (Berger-Levrault, 3 fr. 50.)
F. H.