BALLES ALLEMANDE (1905).--BALLES FRANÇAISE (1898)

Depuis l'introduction, dans notre armée, de la balle D qui donnait au fusil 1886 (fusil Lebel) tous les avantages des fusils de très petit calibre adoptés en Italie, au Japon et dans d'autres pays, l'infanterie allemande, qui avait conservé sa cartouche 1888, se trouvait, par rapport à l'infanterie française, dans un état d'infériorité notable. Aussi les spécialistes allemands cherchaient-ils avec persistance un projectile qui rendît à leur fusil 1898 son ancien rang. C'est le résultat qu'ils viennent enfin d'atteindre.

La nouvelle balle allemande porte le nom de balle S, de l'initiale du mot Spitzgeschoss (projectile à pointe). Elle présente, en effet, au lieu de la forme en ogive émoussée de la balle 1888 (fig. b), une forme très allongée, presque conique, avec un méplat imperceptible (fig. c). Alors que dans les projectiles ordinaires de l'infanterie ou de l'artillerie la pointe constitue habituellement le tiers au plus de la hauteur, dans la balle S la pointe s'étend sur plus de la moitié de la longueur totale (1). C'est là une révolution complète dans la forme des projectiles; c'est même la faillite de l'ancienne balistique.

Fig. a.
Balle Lebel
(1886).
Fig. b.
Balle allemande
(1888).
Fig. c.
Balle S, nouvelle
balle allemande.

On enseignait jadis fort longuement (et l'on enseigne probablement encore), dans les cours de toutes les écoles militaires de tous les pays du monde, que la meilleure forme avant à donner aussi bien aux balles qu'aux obus était une ogive d'une hauteur égale au diamètre du projectile, ogive tronquée à l'avant par un méplat. Telle était, par exemple, la forme donnée à la balle 1886-1893 de notre fusil actuel, balle ogivale à méplat de 4 millimètres (fig. a). Telle était également, à peu de chose près, la forme de la balle 1888 allemande (fig. b), celle-ci ne différant de l'ancienne balle française que par l'arrondi de la partie antérieure. Au reste, à part cette légère modification, la balle allemande était identique à la nôtre comme calibre, longueur et poids, si bien que, le tracé intérieur des deux armes étant aussi le même, les deux fusils se trouvaient tout à fait équivalents au point de vue du tir.

Cet état de choses s'était modifié il y a quelques années, quand nous avions adopté la balle D. Celle-ci est une balle de cuivre bi-ogivale, c'est-à-dire très pointue à l'avant et de forme légèrement fuyante à l'arrière (2). Bien que notablement plus longue que notre ancienne balle 1886-1893, en plomb chemisé de maillechort, elle est sensiblement plus légère que cette dernière, en raison de la densité moins grande du métal qui la constitue. Toutefois, contrairement aux anciens principes de la balistique, qui voulaient des balles en métal très lourd, elle conserve mieux sa vitesse dans l'air et sa trajectoire est beaucoup plus tendue que celle de la balle qui l'a précédée.

On peut d'ailleurs juger des progrès réalisés depuis quarante ans, en ce qui concerne la tension des trajectoires, par la figure d. Celle-ci représente à la même échelle, et pour la distance de 1.000 mètres, les trajectoires des fusils 1866 (Chassepot) et 1874 (Gras), ainsi que la trajectoire commune au fusil 1886 (Lebel) et aux fusils allemands 1888 et 1898. Or les deux premières s'élèvent jusqu'à 17 ou 18 mètres, tandis que la dernière ne dépasse pas 10 mètres. Quant au progrès réalisé par la balle S elle-même, on l'appréciera sur la figure e, qui représente, pour la distance de 700 mètres, la trajectoire du fusil 1886 (Lebel) et des fusils allemands 1888 et 1898 comparativement avec celle du fusil 1898 tirant la nouvelle balle. La première s'élève en effet deux fois plus (3m,80) que la seconde (1m,85), ce qui lui donne une zone dangereuse beaucoup moins étendue.

(1) On a prétendu aussi que le culot de la balle S était arrondi au lieu d'être coupé d'équerre (voir la ligne pointillée de la fig. e), mais nous croyons que la balle ainsi établie était une simple balle d'expérience et non la balle définitivement adoptée en Allemagne, et brevetée depuis plusieurs mois par la Deutsche Waffen und Munitions fabriken.

(2) Par un sentiment de réserve que l'on comprendra facilement, et bien que le secret encore conservé sur la balle D soit, depuis longtemps, le secret de Polichinelle, nous nous abstenons de donner le dessin de ce projectile.

Fig. d.--Aplatissement progressif des trajectoires.

Fig. e.--Trajectoires du fusil 1898 allemand avec l'ancienne balle et avec la nouvelle.

Il ne sera peut-être pas inutile ici, puisque nous venons d'écrire ce mot, de définir ce qu'on appelle, en langage technique, la zone dangereuse: c'est la zone dans laquelle la balle se rapproche suffisamment du sol pour frapper un homme détaille ordinaire (lm,70) et où, par suite, elle devient dangereuse.

Nous allons éclaircir par un exemple ce que cette définition peut avoir d'obscur:

Considérons sur la figure f la trajectoire de 600 mètres de la balle D. On voit que cette trajectoire s'élève seulement à 1m,70 au-dessus du terrain horizontal.

Fig. f.--Zones dangereuses du fusil français avec la balle D.
du fusil allemand avec la balle S.

Par conséquent, depuis l'endroit où la balle est lancée jusqu'à celui où elle vient toucher le sol, 600 mètres plus loin, elle peut atteindre un homme de lm,70. On dit alors que la zone dangereuse est de 600 mètres.

Avant l'adoption de cette balle, notre fusil actuel n'avait qu'une zone dangereuse de 500 mètres, c'est-à-dire que l'infanterie ne pouvait battre d'une façon continue le terrain situé en avant de son front que jusqu'à la distance de 500 mètres.

La balle S allemande a une zone dangereuse encore plus considérable qui, pour un homme debout, atteint environ 675 mètres, comme le montre la partie inférieure de la figure f. Pour un tireur à genou, cette zone dangereuse est encore de 500 mètres et, pour un tireur couché, elle s'élève au chiffre inattendu de 270 mètres. Cette balle est donc sensiblement supérieure à la nôtre, ce qui n'a rien d'extraordinaire, car elle est venue bien après et les Allemands ont pu ainsi profiter du résultat de nos recherches.

Ajoutons encore quelques détails: la balle S allemande possède une chemise en acier nickelé qui ressemble extérieurement à la chemise en maillechort de notre ancienne balle, mais qui est beaucoup plus résistante de façon à ne point s'arracher dans le canon. Elle est beaucoup plus légère (10 gr.) que l'ancienne balle allemande (14 gr 7) et, de plus, elle est lancée par une charge de poudre notablement plus forte que celle de la balle 1888. Pour ces deux raisons, elle sort de l'arme avec la vitesse initiale extrêmement considérable de 860 mètres par seconde, au lieu des 620 mètres que possédaient l'ancienne balle 1888 allemande et notre balle 1886 elle-même. La balle D, qui est seulement un peu moins lourde que la balle 1886, possède de son côté une vitesse peu inférieure à 700 mètres, grâce à l'emploi d'une charge de poudre plus forte. Elle a donc une vitesse plus réduite que la balle S; mais, en raison de son poids, elle triomphe plus facilement de la résistance de l'air et conserve un peu mieux sa vitesse, ce qui rétablit l'équilibre dans une certaine mesure.

Toutefois, contrairement à ce que l'on pourrait croire et à ce qu'enseignait jadis la balistique, la balle S ne souffre pas trop de sa légèreté et elle conserve sa supériorité sur l'ancienne balle allemande, non seulement à 2.000 mètres, mais jusqu'à la distance invraisemblable de 4.000 mètres.

Quant à la précision du tir, bien loin d'avoir été atteinte par l'allégement de la balle, comme nous le prêchaient jusqu'ici les balisticiens vieux jeu, elle a été augmentée dans la proportion de 5 à 7 environ.

C'est là un résultat qu'on avait déjà constaté en France avec la balle D, la justesse variant dans ce cas, comme la tension de la trajectoire.

D'autre part, la pénétration s'est fortement accrue. C'est ainsi que la balle S tirée dans le bois de pin à 400 mètres s'enfonce de 80 cent, au lieu de 45 à 800 35--25 à 1.800 10--5

A 350 mètres, elle traverse 7 millimètres de fer.

Dans le sable ou dans la terre, elle s'enfonce de 90 centimètres au maximum.

Enfin la balle S traverse nettement un mur d'une brique d'épaisseur (22 cent, environ), c'est-à-dire qu'elle traverse une brique en long. Les murs de clôture ordinaire ne se trouvent donc plus à l'épreuve de la balle, ce qui ne manquera pas de donner lieu à des surprises parfois désagréables. On sera atteint derrière un mur, comme derrière un gros arbre, du moins aux distances inférieures à 400 mètres.

Ajoutons que, la nouvelle cartouche allemande pesant de 4 à 5 grammes de moins que la cartouche en service jusqu'à ce jour, l'approvisionnement en munitions du fantassin allemand peut être augmenté d'un quart (150 cartouches au lieu de 120), ce qui constitue un nouvel et précieux avantage.

En résumé, l'armée allemande vient de faire avec la balle S un progrès technique des plus sérieux, progrès qui laisse derrière lui celui que nous avions accompli nous-mêmes. C'est là un fait qui mérite d'être apprécié à sa juste valeur, surtout après les éloges dithyrambiques jadis consacrés à la balle D.

Il y a deux ans seulement, nous avions, au point de vue technique, une supériorité notable sur l'armée allemande avec la balle D et le canon de 75 à tir rapide; cette supériorité était même assez accentuée pour faire quelque peu hésiter nos voisins de l'Est devant l'hypothèse d'une agression possible. Aujourd'hui, la balle allemande est meilleure que la nôtre; les Allemands achèvent de construire un matériel d'artillerie à tir rapide qui sera presque l'équivalent du nôtre et qui aura sur ce dernier une supériorité numérique de près de moitié (1); enfin ils disposent d'une artillerie lourde à tir rapide que nous n'avons pas encore. Il semble qu'il y ait là une situation de nature à préoccuper tous ceux qui ont la responsabilité de notre défense nationale.
L. S.

N.-B.--Les renseignements qui précèdent sont extraits du Manuel de tir de l'infanterie allemande (Schiessvorschrift fur die infanterie), document officiel approuvé par l'empereur Guillaume le 2 novembre 1905. Il paraît par suite difficile d'en contester la valeur.

Note 1: Voir dans L'Illustration du 30 septembre 1905, l'article sur le «Nouveau canon allemand».

On ne peut d'autre part se dispenser de signaler le fait que le ministre de la Guerre allemand, général von Einem, ait jugé bon de porter à la connaissance de toute l'armée des renseignements très étendus concernant la nouvelle balle. Il a voulu, sans aucun doute, par cette divulgation si en dehors des usages habituels de l'armée allemande, rassurer les esprits en montrant toute l'étendue du progrès qui vient d'être accompli.

Le port. Vieille forteresse construite par les Génois.

Vue générale de Mitylène.