Journal d'une étrangère
Rue de Sèze. La grande cohue. Quelque chose comme une émeute silencieuse,--autour d'une porte; la prise d'assaut d'on ne sait quoi par une foule très élégante qui, des deux rues voisines, afflue, se serre en interminables files au long des trottoirs, guette fiévreusement son tour d'entrer... C'est le grand spectacle de la semaine,--autrement sensationnel qu'une «première» aux théâtres du boulevard; un spectacle où ce n'est pas de l'émotion inventée et truquée, de la littérature qu'on nous sert, mais de la douleur «pour de bon», le dénouement du drame vécu dont un homme est mort. La vente Cronier! Tout Paris a voulu voir cela et, depuis cinq jours, la salle Georges Petit est une étuve. On s'écrase, on joue des coudes pour arriver jusqu'aux cimaises:
--Avez-vous vu le Gainsborough?
--Et cette Flore, ma chère! c'est le chef-d'oeuvre de Carpeaux.
--Moi, ce sont les tapisseries que je voudrais m'offrir. Ces cartons de Boucher! c'est le triomphe de Beauvais.
--Et le Watteau! Et les Fragonard!
--Il y a un Perronneau délicieux.
--Oui, mais Chardin!
--Et les La Tour, donc!...
L'amie qui me régale de cette promenade à «l'exposition Cronier» est fort emballée. Je lui demande: «Vous connaissez le Louvre?» Elle me répond: «Très mal; on n'a pas le temps.» Je lui demande encore: «Etes-vous allée voir, à Versailles, l'adorable galerie de peinture du dix-huitième que M. de Nolhac vient d'installer dans les appartements du Dauphin?» Elle ne sait ce que je veux dire, et, distraitement, fait: «Non. Mais regardez donc ça, comme c'est joli!»
Elle n'est allée ni au Louvre, ni à Versailles, ni en aucun des lieux où les délices de l'art d'autrefois s'offrent continuellement, librement et sans risque de bousculade, à la vue de tout le monde. Aux yeux de mon amie, le Louvre et Versailles, c'est des expositions Cronier qui ne ferment jamais, et où, par conséquent, on n'ira jamais, parce qu'il n'y aura jamais de raison pour qu'on se presse d'y aller. Cette exposition-ci, au contraire, c'est comme un petit Louvre «interdit au public» et dont les portes se seraient, par accident, entre-bâillées pour quelques jours à la curiosité de huit ou dix mille privilégiés. On s'y rue donc.
Et puis, il n'y a pas que la peinture. Il y a l'accident. Il y a l'attrait des circonstances dramatiques dans lesquelles ce rare spectacle nous est offert. La Rochefoucauld nous enseigne que, presque toujours, un peu de joie se mêle au spectacle de l'infortune des autres. J'imagine que nulle part cette abominable réflexion ne saurait se vérifier mieux qu'ici. Nulle émotion n'ennoblit la curiosité de cette foule. On voit des gens rire; on entend des mots d'esprit; on devine qu'au souvenir du désastre évoqué par cet étalage de chefs-d'oeuvre d'inavouées rancunes se soulagent et que, devant ces Chardin, ces Fragonard, ces Corot, ces La Tour à vendre, plus d'une jalousie mondaine, secrètement, se sent vengée. Les meilleurs plaignent le disparu, mais, tout de même, éprouvent une sensation agréable à la pensée qu'en cette tragique aventure ce fut un autre qu'eux qui «écopa»... Et ce sont là, évidemment, des sensations qu'une visite aux musées nationaux ne saurait donner.
*
* *
La semaine, au surplus, fut propice aux bavardages, aux confidences, aux potins mondains. Le soir même du jour où l'exposition Cronier fermait ses portes, la Comédie-Française rouvrait les siennes aux abonnés. Reprise des «mardis»... c'est une date, cela. La reprise des mardis de la Comédie-Française marque l'officielle réouverture de la saison mondaine à Paris. Octobre et novembre sont les mois des petites rentrées: rentrées d'écoles, de tribunaux, d'universités. Du château on ne revient que plus tard. Les sports d'automne, les grandes chasses, retiennent un peu plus longtemps, chaque année, loin de Paris, la clientèle de premières loges des, «mardis», et ce n'est guère qu'en décembre qu'elle consent à nous rejoindre, ou qu'elle est censée nous avoir rejoints.
C'est à la Comédie-Française qu'elle donne ses premiers rendez-vous. Se préoccupe-t-elle beaucoup des «nouveautés» que va lui servir M. Jules Claretie? J'en doute un peu. J'ai, l'hiver dernier, fréquenté quelques loges de la Comédie, aux jours d'abonnement; et il m'a semblé que, chez la plupart de ces auditeurs hebdomadaires, l'art dramatique n'excitait pas une passion très forte. L'abonné écoute Molière et Racine par habitude; Augier, Dumas, Pailleron par politesse; et, avec un peu plus de curiosité, Hervieu, Donnay, Capus, Brieux, dont il connaît les figures, et avec qui il a dîné. Il n'applaudit qu'avec réserve ce qui lui plaît et, s'il est mécontent, ne le dissimule point. La bonne humeur ne lui revient franchement qu'aux entr'actes. L'entr'acte est, pour l'abonné, le moment délicieux du spectacle; celui où, débarrassé du devoir d'écouter une pièce qui l'amuse peu et de paraître attentif aux gestes de comédiens qui lui indiffèrent, il s'évade vers les coulisses, amusé par la grâce qui lui sourit, par la beauté qu'il effleure: innocents plaisirs qu'on aime pour ce qu'ils ont d'un peu illicite et de clandestin! Dans la salle, les grillages dorés des baignoires se sont abaissés; les portes des loges s'entr'ouvrent; on se rend des visites; des conversations s'engagent où il est rarement question de la pièce qu'on est venu entendre; et cette trop courte récréation ne prend fin qu'à l'instant où les trois coups sont frappés...
*
* *
Un homme est toujours assuré d'avoir pour lui l'opinion publique et de mettre, comme on dit, les rieurs de son côté, quand il s'avise, en France, de résister à la tyrannie d'une loi mauvaise ou d'un règlement maladroit.
Beaucoup de gens sauront donc gré de son geste de rébellion au voyageur qui, l'autre jour, passant la frontière à Tourcoing pour rentrer à Paris, refusa de descendre de wagon pour faire visiter en douane ses bagages à main, fut condamné pour ce fait à cinq cents francs d'amende par le juge de paix, et a résolu, dit-on, de faire appel de ce jugement devant la Cour.
Le cas est d'autant plus intéressant que le rebelle qu'on va juger n'appartient point à ce qu'on appelle le parti du désordre. Ce n'est ni un révolutionnaire qui s'insurge par habitude contre les lois, ni un politicien d'opposition préoccupé de chercher noise au gouvernement, ni un étudiant qui s'amuse. C'est un grave et pacifique officier ministériel, un agent de change connu et dont les opinions conservatrices sont notoires.
Mais il est probable que M. R. G... a voyagé beaucoup en Europe, et qu'ayant comparé le régime des douanes françaises à celui des douanes de plusieurs autres grands pays, il a souffert de la comparaison. Sans doute l'État est fort excusable de se défendre contre les fraudes variées qui le menacent, puisque, aux yeux de beaucoup de citoyens, voler l'État ce n'est pas voler. Mais n'est-ce pas assez qu'il oblige le voyageur à tenir ses bagages ouverts «à toute réquisition de l'autorité»; et n'est-ce pas trop qu'il lui impose le devoir de se déranger pour venir lui-même au-devant de cette réquisition-là?
Il est vrai que c'est un métier bien délicat que celui de «gabelou», et qu'en France surtout cette sorte d'espionnage légal se heurte à des susceptibilités, à des malices, à des trucs qui y rendent l'application de la loi plus malaisée peut-être que partout ailleurs. Il y a tant d'hommes d'esprit, dans ce pays-ci!
On me contait dernièrement l'aventure d'un ancien ministre, M. Yves Guyot, qui, passant avec une valise à la main devant les employés de l'octroi, est arrêté par l'invariable question:
--Vous n'avez rien à déclarer?
--Rien du tout, fait M. Guyot.
--Ouvrez, dit le commis.
--Je refuse.
Le commis se fâche, invoque le droit de l'État, appelle à son secours un chef, devant qui, très poliment, l'ancien ministre s'explique: «J'aurais, dit-il, ouvert cette valise si vous m'en aviez requis du premier coup, et sans phrases. Cela, c'est votre droit. Mais vous m'avez demandé si j'avais quelque chose à déclarer; j'ai dit non; et vous ne m'avez pas cru. Cela, je ne l'admets pas. Vous avez le droit de fouiller mes bagages, mais non celui de mettre en doute publiquement ma probité.»
Qui avait raison?
Sonia.
L'ENTRÉE DES SOUVERAINS
NORVÉGIENS A CHRISTIANIA
Les nouveaux souverains de Norvège ont fait leur entrée solennelle dans leur capitale le 25 novembre.
Dès le matin, le navire de guerre le Heimdal, portant les membres du gouvernement, était allé à la rencontre du yacht royal le Danebrog, venant de Copenhague, escorté de vaisseaux des marines norvégienne, danoise, anglaise et allemande. Après le transbordement de Leurs Majestés et du jeune prince héritier sur le Heimdal, celui-ci se mit en route pour Christiania; il y arrivait à 1 h. 1/2, salué par des salves d'artillerie et les hurrahs de la foule. Au débarcadère, la municipalité reçut les souverains sous un pavillon drapé de rouge, et son chef leur adressa des souhaits de bienvenue auxquels le roi répondit quelques paroles d'une cordiale simplicité; puis ce fut à travers la ville, parmi les pavoisements, les guirlandes, les acclamations de la multitude, le défilé du cortège officiel se rendant au château, où devait avoir lieu, dans la salle du Trône, la réception du Storthing et du corps diplomatique. Malgré le voile de brume qui l'enveloppait, malgré la neige qui poudrait ses toits et couvrait d'un épais tapis blanc le sol de ses rues, Christiania était en liesse, et ce froid décor d'hiver formait un pittoresque contraste avec la chaleur de l'enthousiasme populaire.
Le lendemain dimanche, le roi et la reine se rendirent à l'église Saint-Sauveur, au seuil de laquelle les attendaient les pasteurs.
Le lundi 27, Haakon VII, toujours acclamé sur son passage, allait prêter serment de fidélité à la constitution devant le Storthing assemblé sous la présidence de M. Berner.
La gracieuse reine Maud et le petit prince Olaf eurent leur large part des ovations et des marques de sympathie multipliées pendant ces journées de bon accueil. Le roi s'en montra vivement touché. Aussi bien, le jour de l'arrivée, l'esprit familial qu'il apporte de la cour de Danemark s'était affirmé par un joli mouvement de fierté paternelle, lorsque, à bord du Heimdal, il avait pris dans ses bras, pour le présenter à M. Michelsen, premier ministre et chef du gouvernement provisoire, l'enfant royal, dont le frais visage, épanoui sous son bonnet de fourrure, semblait sourire inconsciemment à l'avenir de la nouvelle dynastie.
| Une rue de magasins juifs après le passage des pillards. | La même rue après le passage des incendiaires. |