L'EXPÉDITION ARCTIQUE DU DUC D'ORLÉANS
Le duc d'Orléans sur le pont
de la Belgica.
Le docteur Récamier fut le médecin de l'expédition organisée, l'été dernier, par le duc d'Orléans, et que la Belgica, sous le commandement de M. de Gerlache, porta dans la banquise groënlandaise. La conférence qu'il vient de faire, lundi, à la salle de la Société d'horticulture, rue de Grenelle, libéralement mise à sa disposition, a présenté un très vif intérêt. Elle constitue, en effet, le premier compte rendu précis, documenté, de ce beau voyage d'exploration,--en attendant le livre que le prince lui-même prépare en ce moment.
Au moment où la Belgica, sa croisière finie, ramenait, en septembre dernier, à Ostende, le duc d'Orléans et ses compagnons, nous avons enregistré les résultats d'une expédition qui fut particulièrement favorisée, puisqu'en une course de quelques semaines elle a reculé de plus d'un degré de latitude l'extrême point du monde connu sur la côte nord-est du Groenland.
Sportsman très passionné, tireur merveilleusement adroit, le duc d'Orléans avait avant tout rêvé d'une belle campagne de chasse. Mais il avait tenu à ce que cette expédition coûteuse, aventureuse aussi, au demeurant, rapportât quelque chose à la science (océanographie, géographie) et, s'il se pouvait, quelque gloire à la France. La Belgica était donc armée en conséquence et pourvue des meilleurs appareils de sondage et d'exploration des couches sous-marines. La conférence--la causerie plutôt, tant son accent était libre, pittoresque, charmant--dans laquelle le docteur Récamier, encadré du commandant de Gerlache et du peintre Mérite, a narré en détail le voyage de la Belgica, a été infiniment attrayante.
Un ours blessé.
Le docteur Récamier, nous a donné un tableau fort joli de la vie au cours de cette navigation au milieu des glaces, de ces chasses à l'ours, au phoque, au morse, où l'adresse du duc d'Orléans avait maintes occasions de s'exercer, de cette lente promenade à travers des marines désolées, qu'animaient seuls d'étranges oiseaux décolorés, gris et blancs, au vol puissant et lourd, les mergules, les guillemots, les grylles, les pagophiles, certains dont le cri ressemblait à un rire ironique et qui rêvassaient, alignés en files interminables au bord de la banquise, dans la lumière pâle du jour polaire.
Le 28 juillet 1905, la Belgica étant immobile dans le brouillard, le voile de brume qui l'enveloppait se déchira tout à coup. On vit, à bâbord, une terre accidentée, aride. «Le dîner, ce soir-là, ne fut pas long», a écrit dans son rapport le commandant de Gerlache. A 8 heures du soir, le duc d'Orléans et les membres de l'expédition, débarqués en toute hâte, atteignaient le point culminant de la côte.
Ils dominaient un site désolé, infertile, semé de blocs et de cailloux roulés, une moraine ancienne, où quelque peu de terre végétale s'était déposée: la «terre de France», selon le voeu du prince. On y éleva un cairn, un monticule de pierre, par 77°5 de latitude nord, 18°33 de longitude ouest. Sur ce cairn, on hissa un drapeau tricolore. Ce fut un moment d'émotion indicible, dont un cliché fragile et pâle, presque indistinct, perpétuera le souvenir, une terne photographie qu'aucun des acteurs de cette scène ne peut revoir sans que son coeur batte un peu plus fort, et dont l'apparition, sur l'écran transparent où le docteur Récamier la fit projeter, souleva une tempête de bravos...
Deux jours après on redescendait vers les patries, Français, Suédois, Belges, Norvégiens... après avoir tenté vers le nord-est une pointe, au cours de laquelle on reconnut encore un banc sous-marin indiquant sans doute le voisinage d'une côte nouvelle.
On avait écrit sur la mappemonde quelques noms de plus: le cap Philippe, le point extrême où l'on était arrivé, et qui est probablement la pointe d'une île; la baie d'Orléans, que commande ce cap; la terre de France... à laquelle, paraît-il, le Danemark va contester son nom pour des raisons de nomenclature géographique, en proposant de la nommer «terre du duc d'Orléans»,--ce qui n'implique aucune hostilité ni contre le prince, ni contre notre pays, d'ailleurs.
La moraine du glacier du cap Philippe (avec la silhouette du docteur Récamier).
Jusqu'à la croisière de la Belgica, la dernière étape des explorateurs, dans cette direction sur la route de l'inconnu, si attirante, au dire de tous ceux qui s'y sont aventurés, était le cap Bismarck, que l'expédition prussienne du capitaine Koldewey avait atteint le 15 avril 1870, et encore y était-elle arrivée en traîneaux. Au retour de son voyage, le capitaine Koldewey écrivait: «Aucun navire ne s'avancera jamais plus avant le long de cette côte, à moins que ce ne soit à la faveur de chances exceptionnelles.» Ces chances, l'expédition du duc d'Orléans les a rencontrées.
Gustave Babin.
(Photographies du Dr Récamier et du commandant de Gerlache.)