POUR LES BIBLIOPHILES
La «Société normande du Livre illustré» vient d'éditer luxueusement un curieux recueil: Chansonnier normand (chez Carteret, suce, de Conquet; 125 exemplaires à 150 fr.) En forme de préface, une notice historique sur la chanson normande, par M. Joseph L'Hôpital, ouvre le volume. M. Joseph L'Hôpital n'est pas un inconnu pour les lecteurs de L'Illustration: il a publié ici même un exquis roman, Rêve d'enfants, et une saisissante nouvelle, la Dame verte. Sa présentation du Chansonnier normand débute par de bien jolies généralités sur la chanson:
«La chanson est aussi vieille que le monde. Du jour où l'homme a commencé à traîner sur la terre l'éternel fardeau de ses pensées et de ses douleurs, elle s'est mise en marche avec lui sur la route de la vie; elle en a poétisé les sanglants détours, en a fleuri les dures étapes d'espérance, en a pleuré et exalté tour à tour les mauvais pas et les riants passages: chanson de guerre, chanson de prière, chanson de deuil, chanson de joie, chanson d'amour.
» Ainsi s'est formé le grand concert que le passé donne au présent et que le présent à son tour enrichit de sonorités nouvelles. Car la route n'est pas finie; l'homme marche toujours; il a toujours besoin que sa compagne la chanson lui redise les paroles qui ont donné des jambes et du coeur à ses pères tombés avant lui sur ce chemin sans fin; et il lui demande à toute heure des chants pour lutter, pour aimer, pour jouir et pour souffrir...»
Un court fragment de la Chanson de Roland ouvre le recueil: la «Société normande» a voulu ainsi manifester que, malgré toutes les démonstrations de M. Gaston Paris, elle s'en tient à l'opinion de M. Léon Gautier, qui voyait dans l'auteur de la vieille épopée un compagnon de Guillaume le Conquérant. Mais le premier chansonnier normand incontesté qu'on nous présente est Richard de Sémilly, baron d'Aunay, qui nous chante une chanson d'amour:
J'aime la plus sade rien (1), qui soit de mère née,
En qui j'ai trestout mis, âme et cors et pensée.
Plus est blanche que noif (2), comme rose vermeille.
Note 1: La plus gracieuse personne. Note 2: Neige.
Voilà comme un Normand chantait au douzième siècle. Et voici comme un autre Normand chante au vingtième:
Messieurs, grâce au gouvernement
Dont nous jouissons à l'heure actuelle
Le pays vit dons l'enchant'ment
D'une félicité perpétuelle.
Au dedans, point d'agitations;
Le gâchis simplement, rien autre.
A l'extérieur, quoi? des nations
Messieurs! étrangers à la nôtre!
Enfin, chose extraordinaire!
--A quoi c'la tient-il? J'n'en sais rien--
Nous ne sommes pas même en guerre!
Tout va bien, messieurs, tout va bien!
Et zim la boum!... Vive la République!
L'auteur de ce couplet--que beaucoup d'autres couplets accompagnent--est M. Jacques Ferny, qui naquit à Yerville (Seine-Inférieure), et qui dit chaque soir lui-même ses Chansons immobiles dans les cabarets de Montmartre.
On voit combien est éclectique l'anthologie chansonnière de la «Société normande». Entre le douzième et le vingtième siècle, entre Richard de Sémilly et Jacques Ferny, nous rencontrons successivement: Marie de France, qui écrivit des lais pour le roi Henri d'Angleterre, en pure langue normande; Alain Chartier, né à Bayeux; Olivier Basselin et ses compagnons du Vau de Vire:
L'amour de moy sy est enclose
Dedans ung iolly jardinet,
Où croist la rose et le muguet,
Et aussi faict le passerose.
Et puis c'est Jean Marot, père de Clément; Gringoire; Jean Le Houx, qui chanta le cidre... et aussi le vin; Vauquelin de La Fresnaye et son fils Vauquelin des Yvetaux; François de Malherbe, dont tant de stances furent mises en musique de son temps et depuis; Gaultier Garguille; le grand Corneille lui-même; Madeleine et Georges de Scudéry... Et, plus près de nous: Malfilâtre, Casimir Delavigne, Louis Bouilhet, Barbey d'Aurevilly, Guy de Maupassant... Enfin, nos contemporains: Charles Frémine, Eugène Le Mouel, Paul Harel le bon poète-aubergiste, Henri de Régnier, enfin Louis Beuve, qui écrit en patois ses chansons.
Cette sélection est le résultat de longues et érudites recherches. Les lecteurs du Chansonnier normand trouveront dans la remarquable préface de M. Joseph L'Hôpital l'exposition claire et brillante des faits généraux qui rattachent les uns aux autres les auteurs cités.
Mais pourquoi ces lecteurs doivent-ils être si peu nombreux? Cent vingt-cinq exemplaires à cent cinquante francs: que les bibliophiles sont égoïstes! Certes, ce prix est justifié par la beauté de la présentation typographique et par la richesse harmonieuse des vignettes en couleurs de Giraldon, gravées sur bois par Quesnel, qui encadrent chaque page. Cependant, ne pourrait-on maintenant faire une édition plus modeste d'un ouvrage que beaucoup de simples lettrés, qui n'ont pas les moyens d'être bibliophiles, seraient heureux de mettre, eux aussi, dans leur bibliothèque?