ET LA TURQUIE

La note collective des grandes puissances qui, ainsi que nous l'avons indiqué la semaine dernière, conseillait à la Turquie de céder Andrinople et d'abandonner à l'Europe la solution de la question des îles, a été remise à la Porte par les ambassadeurs le jour même où paraissait notre précédent numéro. Les représentants des six grandes puissances s'étaient donné rendez-vous, le 17 janvier, à 3 heures, à la Sublime-Porte où le marquis Pallavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie et doyen du corps diplomatique, a pris seul la parole: «Au nom de nos gouvernements, a-t-il dit au ministre des Affaires étrangères ottoman, nous avons l'honneur de vous remettre la présente note à laquelle nous vous prions de répondre le plus tôt possible.»--«Le gouvernement impérial répondra dans le plus bref délai», dit Noradounghian Gabriel effendi, en recevant le document.

L'entrevue, très courtoise, ne dura que quelques minutes et les ambassadeurs se retirèrent, tandis qu'un de nos confrères italiens, le docteur Renzo Larco, correspondant du Corriere della Sera, réussissait à prendre un cliché du groupe sortant de la, Sublime-Porte.

L'impression générale, sur le moment, était que l'on se heurterait, du côté du gouvernement turc, à une résistance traduite par un refus poli de céder Andrinople. Mais ces derniers jours, après la démarche collective, il semble bien que de nouvelles instances individuelles et pressantes dis plusieurs des ambassadeurs ont fortement influencé les ministres ottomans, qui sont maintenant résignés aux suprêmes sacrifices, le haut conseil de dignitaires et de fonctionnaires convoqué par le gouvernement s'étant prononcé, comme on le prévoyait, en faveur de la paix.

Il faut cependant aussi tenir compte, en ces circonstances, du sentiment de l'armée, dont l'état moral, depuis l'arrivée à Tchataldja d'Enver bey, de Fethi bey et des héros de Tripoli, se serait complètement transformé et qui, avec ses 200.000 hommes campés entre Tchataldja et Gallipoli à moins de 50 kilomètres de Constantinople, constitue une puissance qu'on ne saurait négliger dans les décisions actuelles.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

La Question d'Orient en 1913.

Dans la nuit du 9 au 10 janvier 1853, tandis qu'on dansait au Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, l'empereur Nicolas prenait à part, fort amicalement, l'ambassadeur de la reine, lord Seymour, et lui disait ces paroles historiques: «Milord, nous avons sur les bras un homme malade, gravement malade, ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises.» L'agonisant dont, il y a soixante ans, la fin prochaine préoccupait si vivement le tsar, c'était le Turc, récemment amputé de la Grèce et de l'Égypte, et fort incomplètement remis de ses dernières angoisses. En dépit des pronostics, le malade a pu survivre à la crise qui le menaçait alors et à bien d'autres crises depuis. Mais on ne se refait pas une santé avec d'incessantes opérations chirurgicales ou des panacées empiriques, et l'heure fatale paraît bien avoir sonné en ce début de 1913, où toute l'Europe, de nouveau, se rassemble Au chevet de la Turquie. L'image est de M. Stéphane Lauzanne. Elle rend parfaitement sensible la situation diplomatique d'aujourd'hui et elle donne le meilleur des titres au volume tout frémissant d'actualité que vient de publier le brillant rédacteur en chef du Matin.

Le livre de M. Stéphane Lauzanne (Ed. Fayard) est le premier ouvrage où se trouvent réunis--et à quelle heure opportune!--en une série de chapitres clairs, animés, pittoresques et substantiels, toutes les idées intéressantes, tous les documents utiles, tous les faits notables qui fixent la question d'Orient, en 1913. Déjà, sans doute, dans ses lettres et ses dépêches, M. Stéphane Lauzanne nous avait fait connaître les éléments précieux de son enquête sur le Bosphore, parmi les foules de Péra, dans les palais de Constantinople, ou dans l'état-major de Tchataldja; déjà, il nous avait silhouetté en traits précis le visage arménien de Noradounghian Gabriel effendi, le ministre des Affaires étrangères, fin lettré, ainsi que la haute et lourde silhouette du généralissime Nazim, «qui ne manque ni de bon sens, ni de valeur, mais dont le principal défaut est de faire tout un peu tard»; et aussi la douloureuse physionomie du grand vizir Kiamil, le grêle octogénaire qui incarne toute l'angoisse ottomane, et encore la double face de Mahmoud Chefket, qui mina son propre effort de réorganisation matérielle de l'armée en ruinant le moral traditionnel du soldat musulman; et enfin la sympathique figure du vaillant et malheureux Mahmoud Mouktar... Mais toutes ces notes, hâtives et colorées, devaient être liées entre elles et présentées en même temps que l'exposé --contrôlé, complété et libéré de la censure--des grands faits militaires, en un tableau d'ensemble, un tableau d'histoire de la Turquie d'Europe à ses derniers jours. Il n'est pas un chapitre de ce livre qui ne fournît à l'esprit soucieux d'actualités des indications précieuses et des sujets de méditation ou de discussion. Mais surtout on lit avec stupeur les pages révélatrices, documentaires, sur l'extraordinaire panique de Kirk-Kilissé qui décida, semble-t-il, de la défaite de l'empire et paraît avoir été comme voulue par le destin. Il y a aussi un chapitre très renseigné sur les massacres, les fameux massacres si exclusivement reprochés aux Turcs.

--Jamais, affirmait la soeur Jeanne, directrice de l'hôpital français de Constantinople, jamais une de nos soeurs n'a été molestée ou inquiétée. Il y en eut qui s'en furent exercer leur ministère jusqu'au fond des montagnes d'Arménie: pas une seule n'a été outragée ou malmenée. Nous n'avons pas eu à nous plaindre des Turcs. Notre robe est plus sacrée pour eux que pour beaucoup de chrétiens.

Quant au général Baumann, le réorganisateur français de la gendarmerie ottomane, il a répété bien des fois depuis les débuts de la guerre:

--Ne croyez pas que les massacreurs furent toujours les Turcs. Ne croyez pas que les victimes furent toujours les Bulgares ou les Grecs. Si vous voulez connaître la vérité telle qu'elle est, lisez les rapports que les onze officiers français qui sont de votre race, de votre mentalité, de votre croyance, ont rédigés depuis des mois sur les événements de Macédoine. Et puis vous jugerez.

M. Stéphane Lauzanne nous donne des extraits de ces rapports. Ils sont édifiants et méritaient vraiment quelque publicité. Mais, s'il en résulte que, peut-être en Macédoine, ce ne sont pas toujours les mêmes qui ont été massacrés, on n'en devait pas moins souhaiter que cette ère de sauvagerie prît fin d'une façon ou d'une autre et qu'à des mains plus adroites ou plus fermes fût confiée l'oeuvre, dédaignée par les Turcs, de réconciliation nationale et de régénération économique.

On attendait impatiemment un livre récent et complet ou, du moins, aussi complet que possible sur l'Albanie et les Albanais. Ce livre: l'Albanie inconnue (Hachette), paraît aujourd'hui sous la signature de M. Gabriel Louis-Jaray. Selon l'heureuse expression de M. Gabriel Hanotaux en sa belle préface, «cet ouvrage arrive à son heure puisqu'il révèle à l'Europe la plus attardée de ses provinces au moment où elle devient la plus jeune de ses nations». En l'été 1909, poussé par un instinct vraiment divinatoire, M. Louis-Jaray a réussi à franchir les montagnes centrales de Licema et de Mirdite où nul étranger ne s'était aventuré avant lui, et c'est le récit de cette excursion hardie, de ce voyage presque impossible que vulgarise son livre d'aujourd'hui. On suit l'explorateur et ses quinze hommes d'escorte dans la marche redoutable qu'il accomplit en boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par Pritchina, Mitrovitza, Spek, Prizrend, Licema, Orosch au pays des Mirdites, Scutari, Antivari, San Giovanni di Medua, Durazzo pour revenir à Uskub; et tous ces noms, devenus soudainement célèbres, s'appliquent, en suivant cet itinéraire, à des réalités, évoquent à la fois des paysages grandioses et des intérêts humains, racontent des traditions et des émotions qui présentent l'Albanie--la principauté indépendante de demain--avec le fort relief de son caractère à la fois sauvage et antique dans l'évolution moderne européenne.

A mentionner, enfin, dans la bibliographie récente de la question d'Orient, le pittoresque recueil d'observations (Ed. P. Roger, 4 fr.), notées sur place par M. A. Muzet, Aux pays balkaniques: Monténégro, Serbie, Bulgarie.

Actualités sociales.

«Il y a quelque chose de changé en France.» Voilà ce que l'on entend communément répéter dans notre pays où de nouveau s'exalte superbement l'idée de patrie. Sans doute, on peut dater de la première menace allemande un peu précise l'origine de ce réveil national. Mais, pour réaliser, chez nous, ce rajeunissement d'âme, n'y eût-il que l'imminence du péril extérieur. La vérité aussi, c'est que, depuis trois ou quatre ans, une génération toute neuve d'intellectuels est arrivée à l'âge d'homme, une génération libérée du pessimisme, du dogmatisme décevant des aînés et qui a substitué au goût stérile de la méditation, le désir, la volonté vivifiante de l'action.

«Si, écrivait Renan dans Patrice, si Napoléon eût été aussi critique que moi, le 18 brumaire n'aurait pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir dans ses concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec énergie... Un tel homme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de fait, il n'est pas dans les conditions humaines, il n'est pas né viable

Au cours de sa très intéressante enquête, recueillie par l'Opinion, et éditée d'hier par la librairie Plon, Agathon a pu se convaincre et nous convaincre que les Jeunes Gens d'aujourd'hui sont nés remarquablement viables. Ils ont le courage, l'espoir, l'optimisme, qui sont les plus précieuses des forces sociales. Et ils sentent la vanité de la négation, en même temps que «la difficulté de se passer d'un absolu moral». D'où, parallèlement à un retour au réalisme politique, un retour à l'idéal, au mysticisme, une renaissance des religions et plus particulièrement du catholicisme. On pourra discuter, en leur détail, certaines des affirmations d'Agathon, mais il serait difficile de n'être point frappé de la vérité générale de ses conclusions que confirme tout ce que, à l'heure actuelle, nous pouvons observer autour de nous. Dans une seconde partie du livre d'Agathon, se trouvent réunis les témoignages nouveaux et également décisifs, acquis après l'enquête dans tous les milieux intellectuels où l'on peut maintenant découvrir--dit l'un des témoins--«une intuition rajeunie de la réalité morale qu'est l'âme française, l'amour des hommes plutôt que des idées, d'un poète plutôt que d'un hémistiche, le goût de s'imposer, sans honte, une discipline morale», tout cela qui fait «une génération sérieuse, ardente et riche de sensibilité».

Les Fastes révolutionnaires. C'est pendant la Terreur, un dimanche, à Tréguier, où, pour la première fois, se dresse la guillotine. On conduit à l'échafaud une femme du peuple, une mère, condamnée à mort pour avoir donné asile à des prêtres insoumis... «Peu après 9 heures, on perçut, dominant le pas rythmé des soldats, une voix claire, une voix de femme qui chantait l'Ave maris Stella. C'était la condamnée, qu'on emmenait au supplice. Tous ceux qui, aux écoutes, l'entendirent du fond de leurs maisons en étaient immobiles d'angoisse et, derrière ces persiennes fermées, ces façades mortes, il y avait quelque part des enfants suffoquant de sanglots, qui reconnaissaient la voix de leur maman. Elle y pensait, elle le savait, elle chantait pourtant... Elle était tout en blanc; à son corsage, elle avait placé cinq fleurs... cinq fleurs qui, pour elle, avaient nom Ursule, Claudine, Marie, Yves-Louis et Jean-Baptiste. Et, sous la fraîcheur de ce bouquet symbolique, son coeur battait ses dernières pulsations...» Dans le nouveau recueil de récits révolutionnaires, auquel nous empruntons ces lignes émouvantes (Bleus, Blancs et Rouges, Perrin, 5 fr.), M. G. Lenôtre nous convainc aisément que la Terreur en province fut plus sanglante et plus impitoyable encore qu'à Paris. Tels missionnaires de la Convention y rivalisèrent d'atrocité voulue et raffinée. «Durant le demi-siècle qui suivit la Révolution, les survivants de l'un et de l'autre camp, encore sous l'étreinte de l'effrayant cauchemar, se refusaient d'un tacite accord à en évoquer certaines visions trop repoussantes... Mais, à présent que la mode est de discréditer systématiquement les victimes et d'exalter effrontément les oppresseurs, une telle réserve n'est plus autorisée. Quand tout sera connu, même l'immonde, on jugera impartialement auxquels revient l'opprobre et à qui doit aller la pitié.» Lisez «Taupin», «le Mariage de M. de Bréchard», «l'Abbé Jumel», «Mlle de La Chauvinière», «Angélique des Melliers», «Auguste». Vous frissonnerez souvent au contact de la vérité qui passe, froide et nue comme le couperet. Mais vous ne pourrez détacher vos yeux de ces tableaux de la folie rouge reconstitués par l'art si personnel et minutieusement documenté de cet incomparable évocateur.

D'autres témoignages précieux, d'autres documents impitoyables sur les fastes sanglants de cette terrible époque nous sont également présentés par M. Paul Gaulot dans une émouvante étude sur les Petites Victimes de la Terreur (Plon). Ces petites victimes--ainsi désignées pour leur humble condition sociale, car devant la guillotine il n'y eut que des égaux--Catherine Cler, Marie-Madeleine Coutelet, Laverdy, Dervillé, Paverolles, Agathe Jolivet, Marguerite Boulet, Charles Noël et une quinzaine d'autres, étaient des jeunes filles des pauvres femmes, des vieillards, des fous, dont aucun n'était assurément capable de faire courir le moindre danger, non point à la société, mais au régime lui-même. Et tous, néanmoins, périrent «légalement». condamnés régulièrement par des juges et pour des «crimes» que n'avaient prévus encore aucune législation ni aucune civilisation.

Il semble bien que l'on n'aura jamais tout dit sur la question Louis XVII, car la bibliographie sur ce mystère de l'histoire s'allonge chaque année de quelques nouvelles études. Ce n'est certainement point la «Réponse» de M. Boissy d'Anglas «à M. Frédéric Masson et à quelques autres», (la Question Louis XVII, Daragon, 1 fr. 25) qui nous convaincra d'une façon décisive de la réalité de la survivance. Mais plutôt les arguments nets, directs, multiples et concordants, que M. Gustave Bord a accumulés dans les quatre forts volumes de son ouvrage: Autour du Temple (Émile-Paul), nous paraîtraient-ils beaucoup plus solidement confirmer la vérité simple, jusqu'ici le plus généralement admise par l'histoire, de la mort au Temple de l'enfant royal. Le laborieux ouvrage de M. Gustave Bord mériterait une minutieuse analyse. Mais on ne peut point toujours parler de la question Louis XVII. Il suffira de signaler cette très complète et très curieuse enquête à ceux que le sujet continue de particulièrement passionner.

Mgr Meunier.--Phot. Jubier.