LA CARRIÈRE POLITIQUE

Bachelier, puis licencié ès lettres, l'étudiant dut interrompre, en 1879, son droit pour satisfaire, comme volontaire d'un an aux obligations militaires. Elles furent légères à cet homme de devoir, à ce Lorrain patriote fervent. «On a eu raison, écrivait-il de Nancy, où il était incorporé au 26e d'infanterie, à son ami Pol Brouchot, on a eu raison de te dire que mon volontariat m'est une tâche fort douce et ceux qui t'ont assuré que je n'avais pas encore trouvé ici l'occasion de me chagriner ne sont pas des conteurs.»

M. Raymond Poincaré, député de
la Meuse, à 27 ans.

Il était caporal quand il passa ses examens de seconde année. Au sortir du régiment il était sergent. Et il témoigna de son amour du métier militaire en servant tour à tour comme sous-lieutenant de réserve aux chasseurs à pied, puis comme lieutenant et comme capitaine aux alpins.

En 1880, il entrait au barreau, et Me du Buit le choisissait comme secrétaire: ce fut l'aurore de sa carrière au Palais, où il devait bientôt se classer parmi les maîtres. C'est à ce moment que, curieux sans doute de connaître un domaine voisin de celui qui était sien, il fut--il veut bien, avec cette délicieuse urbanité qui est l'une de ses qualités les plus séduisantes, le rappeler à l'occasion à ceux d'entre nous qu'il accueille--un peu notre confrère, ayant assumé les fonctions de chroniqueur judiciaire au Voltaire.

Il commença sa carrière politique comme chef de cabinet de M. Jules Develle, son compatriote, titulaire, dans le cabinet Freycinet, en 1886, du portefeuille de l'Agriculture. Ce fut alors qu'il posa sa candidature, comme conseiller général, dans le canton de Pierrefitte (dont Sampigny, son actuelle résidence d'été, est l'une des communes). Il fut élu. L'année suivante, il remplaçait comme député de Commercy M. Liouville. L'arrondissement, fidèle, lui renouvela son mandat jusqu'en 1902, jusqu'au moment où il passa de la Chambre au Sénat.

A la Chambre des députés, M. Raymond Poincaré avait, d'emblée, conquis une situation enviable. Un discours sur le budget des finances, en octobre 1890, avait mis en lumière la clarté de son esprit, son entente des affaires publiques. En 1893, il se voyait confier le rapport général sur le budget. Cette même année, il faisait partie, comme ministre de l'Instruction publique, du cabinet Charles Dupuy, qui dura seulement quelques mois (avril-décembre). Mais quand, six mois plus tard, M. Charles Dupuy reprit la présidence du Conseil, il confia à M. Raymond Poincaré le ministère des Finances (juin 1894 à janvier 1895). M. Ribot, qui succéda à M. Ch. Dupuy comme chef du gouvernement, conserva ce collaborateur précieux, que la souplesse de son esprit et l'étendue de ses connaissances mettaient à même de rendre, à la tête de l'un ou l'autre département, des services distingués, lui confiant derechef le ministère de l'Instruction publique.

Mme Raymond Poincaré. Phot. Nadar.

La chute du cabinet Ribot fit rentrer dans le rang M. Raymond Poincaré. Ses collègues le portèrent bientôt à la vice-présidence de la Chambre, où il fut tour à tour réélu trois fois (1896-1897-1898).

M. Sarrien, en mars 1906, le rappela au pouvoir, lui attribuant le ministère des Finances, qu'il abandonna au moment où M. Clemenceau fut appelé à former un cabinet.

A la fin de 1911, période troublée, inquiète, on discutait le traité franco-allemand. M. Raymond Poincaré était chargé, par le Sénat, de rédiger le rapport sur cet instrument diplomatique lorsque tomba le ministère Caillaux. C'est alors qu'il fut appelé--janvier 1912--à former le cabinet aux destinées duquel il présida jusqu'au 17 janvier dernier.

Au cours de ses passages successifs au ministère, M. Raymond Poincaré a attaché son nom à diverses réformes ou actes politiques importants. Il a fait proclamer l'autonomie des Universités, créé le doctorat ès sciences politiques et administratives, fait adopter l'impôt progressif sur les successions, puis, président du Conseil, fait ratifier au Parlement le traité franco-allemand et le traité franco-espagnol, voter le traité instituant le protectorat marocain et, enfin, fait accepter par la Chambre la réforme électorale.

Au moment où l'Assemblée nationale vient de donner à sa politique générale une si haute et si éloquente consécration, il sied de rappeler, bien que ces souvenirs soient encore tout frais dans nos mémoires, avec quel fier souci de la dignité nationale il a dirigé, depuis un an, les affaires extérieures de la France.

En ces derniers mois, il avait assumé un rôle agissant qui lui avait conféré, aux yeux de l'Europe entière, un prestige considérable. Dès que se dessina la crise balkanique, il avait pris l'initiative généreuse de faire, appel à une entente des puissances en vue d'une action pacificatrice. Il n'a pas dépendu de ses sages conseils, des vaillants efforts qu'il multiplia jusqu'au bout, que l'orage actuel ne fût conjuré. Le mérite de son attitude, si conforme à la grande tradition française, demeure entier à son actif: il s'est, en ces jours troublés, inquiétants, affirmé grand homme d'État. Son influence dans la politique intérieure ne fut pas moins bienfaisante. L'autorité avec laquelle, au nom de la France, il avait paru devant l'Europe, ferme sans provocation, l'esprit conciliant mais résolu qu'il avait montré en face des adversaires mêmes du dedans, ce sont les deux bases solides de l'estime, de l'affection que lui a vouées la foule équitable.