L'ÉLECTION PAR L'ASSEMBLÉE NATIONALE

Nulle élection, sans doute, ne reçut de l'immense majorité de l'opinion un accueil plus chaleureux, plus enthousiaste, que celle qui vient de porter à la suprême magistrature de la République M. Raymond Poincaré.

En France, une joie sereine, des espoirs infinis, une confiance touchante, une patriotique fierté. En Europe, une sympathie unanime qui s'est traduite par les télégrammes les plus flatteurs pour l'élu, qu'avaient désigné et sa haute valeur intellectuelle et la dignité irréprochable de sa carrière politique. Quiconque aime la France a marqué d'une pierre blanche la date du 17 janvier. Il semble que de ce jour-là une ère nouvelle se soit ouverte pour notre pays.

M. et Mme Antoni Poincaré, père et mère du
nouveau Président.

Nous ne saurions revenir sur les luttes qui agitèrent cette journée et celles qui la précédèrent: c'est le passé,--un passé qu'il faut effacer dans la concorde, la paix, le travail fécond pour la patrie.

Notons toutefois, puisque aussi bien nous nous efforçons d'enregistrer ici, semaine par semaine, pour les chercheurs de l'avenir, les faits qui intéressent l'histoire, notons les deux phases principales de cette lutte qui fut ardente, les deux scrutins dont le dernier donna à M. Raymond Poincaré la victoire sur son concurrent, M. Jules Pams.

La compétition, en effet, était nettement circonscrite entre ces deux hommes politiques. Et chacun d'eux avait son grand électeur, M. Georges Clemenceau, ancien président du Conseil, menant campagne pour M. Pams, après avoir, un moment, dans les réunions préparatoires, soutenu M. Antonin Dubost, tandis que M. Aristide Briand, garde des sceaux, ancien président du Conseil aussi, défendait de tout son coeur la candidature de M. Raymond Poincaré. Et c'étaient là deux Warwicks également passionnés, également habiles et connaissant à fond leur Parlement et les ressorts qu'il convient de faire jouer pour l'émouvoir, le décider. Il faut bien croire pourtant--le résultat acquis est là qui en témoigne--que l'éloquence de l'un fut plus persuasive que la verve de l'autre.

La maison natale de
M. Raymond Poincaré, à Bar-le-Duc.

Au premier tour de scrutin, M. Raymond Poincaré venait en tête avec 429 voix contre 327 à son concurrent. D'autres votes s'étaient égarés, on peut bien le dire aujourd'hui sans risquer de désobliger personne, sur les noms de MM. Ribot et Deschanel, qui n'étaient plus candidats; un fantaisiste avait même accordé son suffrage à M. Henri Rochefort, tandis que les socialistes, avec ensemble, votaient pour leur doyen d'âge, M. Vaillant.

Pourtant, M. Raymond Poincaré n'avait pas atteint la majorité absolue, qui était de 434 voix, 867 suffrages ayant été exprimés. Il fallut un second tour de scrutin.

M. Raymond Poincaré y triompha. Du moment où, gravissant les degrés de la tribune pour déposer son bulletin, il fut salué par les acclamations de l'Assemblée nationale, sa victoire déjà était certaine. De fait, 483 voix--le chiffre même qu'avait obtenu autrefois M. Émile Loubet--lui décernaient l'honneur suprême. Et M. Antonin Dubost, du haut du fauteuil, le proclama «Président de la République française pour sept ans à partir du jour où prendrait fin le mandat du Président en exercice».

De longs applaudissements, des cris de «Vive la République!» saluèrent cette formule sacramentelle,--auxquels firent écho, dehors, dans la cour de Marbre, sur la place d'Armes, dès que la foule connut les résultats du scrutin, d'enthousiastes vivats. Quelques heures plus tard, c'était le pays tout entier qui exultait à la nouvelle de cette élection qu'il souhaitait, qu'il espérait d'une ardeur telle que toute autre l'eût déçu profondément.

M. Antoni Poincaré, dans les dernières années de
sa vie, photographié par Mme Raymond Poincaré.