COURRIER DE PARIS

CELUI D'AUJOURD'HUI

C'est le jeune homme d'à présent que je veux dire, celui que pour un peu, si j'osais, j'appellerais «le conscrit de 1913».

Quand, ayant franchi la moitié déjà de nos étapes, nous nous mettons à observer le jeune homme du jour et du matin qui nous côtoie, il nous est impossible de le faire sans aussitôt le comparer à l'autre jeune homme, au type antérieur de la génération précédente, à celui qu'en un mot nous étions et que, nous semble-t-il encore, nous réalisions avec un si joli bonheur d'ensemble et de détails! Bien de plus naturel. Toujours les vingt ans d'autrui nous rappelleront les nôtres en nous les faisant préférer, nous donneront, par leur aimable et rassurant aspect, l'illusion des vieux printemps perdus.

Bien que personne ne puisse raisonnablement prétendre avoir incarné et résumé à son époque, la ligure et le modèle de la jeunesse à laquelle il appartenait, il est cependant permis, même au premier venu, du moment qu'il fut une parcelle, un atome pensant et vif de cette élite de l'espoir, d'affirmer à ce titre très suffisant, que, sans la représenter dans son intégralité, il a cependant contribué, de si loin et de si infime façon que ce soit, à l'idée, juste ou fausse, qu'elle a donnée d'elle, au caractère qu'elle a montré, au souvenir, bon ou mauvais ou n'étant ni l'un ni l'autre, qu'elle a transmis. 11 sera donc, à la rigueur, excusable s'il généralise plus qu'il ne faudrait. Et s'il lui arrive de se laisser entraîner à confondre avec son imparfaite individualité la génération qui, heureusement, se gardait bien toute de lui ressembler, il sera pourtant moins éloigné de la vérité que l'on pourrait le croire, et, tout en risquant de se tromper, il n'aura pas entièrement tort.

C'est qu'en effet, en dépit de son insouciance et de sa légèreté, de son irréflexion, de sa sottise, de tout ce qu'il arborait de frivole, il aura, malgré lui, baigné dans un flot, dans un courant de pensées graves parfois, et communes à tous, et respiré l'air qu'étaient bien forcé d'accepter alors tous les poumons, et reçu le choc d'impressions universelles et puissantes qu'il n'était pas en son pouvoir d'éviter.

Ainsi aujourd'hui, à travers les espaces de moi-même, regardant par le gros bout de la lorgnette, le jeune homme de 1880 qui me paraît si ridiculement petit, et auquel, avec une mélancolique complaisance, je ne m'amuse à accorder ma vague silhouette et mes traits effacés que pour mieux ranimer ma mémoire,... voici à peu près comme il m'apparaît.

Il a été enfant à la fin de l'Empire. Jusqu'en 1868, il en a vu passer les souples calèches, les brillantes troupes, souvent victorieuses. Il a commencé de jouer dans une sécurité pleine d'élégance et de charme. Et puis 1870-1871, les deux années de la guerre et de la Commune, qui ont compté plus que double, ont sonné la fin de la récréation, ont creusé en lui le fossé d'un noir souvenir. Il avait dans les onze ans à ce moment-là, il n'a donc pas fait la guerre, il ne peut même pas dire, à proprement parler, qu'il l'ait vue, mais il l'a sentie, il l'a traversée en famille, vécue avec son imagination naissante et ses premières réflexions d'adolescent meurtri. C'a été, dans un autre sens, comme une espèce d'affreuse première communion patriotique, le «plus vilain jour de la vie» dont il n'a jamais pu chasser l'image et abolir la cruauté. A cette date, il a dû apprendre que le mot victoire n'était pas, comme il l'avait toujours cru, un mot uniquement français. Et il a grandi dans un pays blessé et diminué. Il n'avait pas assez souffert directement, et par lui-même, pour être tout de suite hanté des idées qui secouaient ses aînés immédiats. Il avait bien entendu parler des batailles, il n'en avait pas foulé les champs, il n'avait, grâce à Dieu, pas vu les morts à terre, ni les blessés debout, il ne contemplait le désastre qu'à travers Detaille et Neuville. C'étaient de poignants et superbes tableaux qui procuraient, quand on les regardait, je ne sais quel douloureux et tourmentant émoi. Cela dépassait sans doute un peu les yeux, et s'avançait vers la tête, mais sans aller toujours jusqu'au tréfonds du coeur... Alors le jeune homme rêvait,... inclinait vers la poésie, la littérature et l'art, les élans d'une pensée plus mûrie que fortifiée, plus affinée, plus sensibilisée que trempée virilement par les drames nationaux, au milieu desquels il avait été jeté trop désarmé et trop petit. Il est bien rare que la première fois et instantanément les grandes choses frappent l'enfance. Elles portent bien le coup, qui n'est pas inutile, mais ce n'est que plus tard qu'il se fait sentir. Il lui faut du temps pour se propager jusqu'au jeune homme et toucher l'homme accompli. Quand l'enfant découvre la mer et la montagne, il en reçoit un choc, malgré tout superficiel et rapide, même s'il est violent. C'est seulement dix ou vingt ans plus tard qu'il éprouvera, en allant rechercher ce même souvenir, la juste et sainte émotion de l'étendue et le religieux vertige du sommet. Ainsi le pâle et tendre petit flâneur de 1872 n'a bien compris le sens exact et la signification dure et métallique et claire des mots de défaite et de patrie, que quarante ans plus tard, aux matins de Fachoda et aux soirs d'Agadir. En 1870, il n'avait fait qu'épeler les lettres de l'alphabet sacré. Aujourd'hui seulement il sait lire. En 1880, le jeune homme transitoire qui, depuis, a tant changé, était donc incertitude, ennui, langueur, dilettantisme, doute, orgueil et faiblesse. Il n'avait pas, autant qu'on l'a dit et qu'il l'a lui-même laissé croire par une sorte d'affectation, de pose juvénile,--renoncé à l'enthousiasme, au culte de l'idéal, à la haute pratique des sentiments d'éternelle et pure grandeur, mais il ne les étalait pas, il les cachait, même les oubliait et les laissait dormir, comme un vin à qui cela ne fait pas de mal de reposer, couché dans l'ombre silencieuse des caves. Soyez persuadé néanmoins que, s'il avait l'air de n'y pas penser, c'est qu'il savait bien que les sentiments en question étaient toujours là, dans le sous-sol, à portée de son coeur et de sa main. Il avait bien le temps! Ce serait pour plus tard.

Or, aujourd'hui qu'a sonné ce plus tard, tour à tour ardemment appelé, sitôt atteint, si vite franchi et si regretté, l'homme qui se recueille au milieu de sa vie et qui, le plus lentement possible, s'apprête à redescendre, en conservant, pour s'illusionner, la démarche et le geste de monter encore, cet homme-là contemple, avec un soin d'une tendresse toute particulière, le jeune homme d'aujourd'hui qui, après plusieurs autres, déjà marqués et démodés, l'a remplacé dans le monde. Il le voit tout différent de ce qu'il était, si différent que, tout d'abord avec la naïveté de l'âge et l'indéracinable candeur de l'expérience, il s'en étonne, en est presque choqué. Et puis, aussitôt pris et empoigné par le spectacle de ce type, si riche et si abondamment pourvu de tout ce qui lui manquait, il se prend à l'envier et à l'aimer dans une espèce d'admiration militante.

En effet, le jeune homme de ce matin correspond exactement à ce qu'éprouve, pense, espère et veut l'homme fait et terminé. Par sa culture, ses goûts, ses aspirations, son caractère, son énergie morale et physique, il est ce même homme, tout pareil, avec cette seule nuance, cette seule qualité en plus et qui est tout: la jeunesse! Il a rattrapé l'homme mûr avant d'en avoir l'ancienneté. Il le réalise avec les moyens que l'autre, son prédécesseur, ne possède plus ou ne conserve que calmés, dépouillés de leur feu, de leur alcool. C'est un jeune homme qui a compris, un jeune homme accru, renforcé, musclé, nerveux et discipliné, ravitaillé par la confiance et l'espoir, entraîné par les sports, tanné par le grand air, affermi par une eau plus froide, emporté vers les hauteurs par les aéroplanes de son idéal, comme l'est le poids agile et lourd de son corps par le moteur et l'aile. Il a la faculté du rêve et toutes les ressources de l'action, il est une merveille d'équilibre, de puissance ordonnée, un admirable et complet instrument de travail français. Il ne faut pas craindre de le proclamer, il est supérieur à et; qu'était son aîné, il vaut mieux que lui, il ira plus loin, et fera davantage. Mais son aîné lui aura servi, et le cadet, pour n'être pas ingrat, devra souvent s'en souvenir. Son aîné l'aura préparé, nécessité par l'implacable loi du contraste et de la réaction, il l'aura fait germer. Même quand ils n'étaient pas d'accord, ils s'entendaient et se cherchaient, en paraissant se fuir. Quand le jeune, avant de savoir, se moquait de l'ancien, il se rapprochait déjà de lui sans qu'il s'en doutât. Ce qu'on aime le plus, c'est ce que l'on a commencé par méconnaître et railler. Les plus grands saints sont peut-être les convertis.

Ces très simples observations, vous les pourrez faire après moi, en lisant l'excellent livre d'Agathon sur les jeunes gens d'aujourd'hui. Vous y verrez par quels chemins larges, tout droits ou détournés, mais qui menaient tous aux Romes éternelles, a passé le jeune homme de 1913, avant d'être en marche vers les buts que, par eux, toucheront leurs aînés. Ces pages lumineuses et saines, ces éloquents rapports, d'une documentation serrée, vous montreront, tel qu'il est, notre jeune homme de demain, être de combat, de volonté, d'audace réfléchie, héros en perpétuelle puissance, d'une si simple et franche complexité, patriote et surtout guerrier, idéaliste et positif, croyant, et réaliste religieux, la conscience en paix ou labourée, reprenant du service catholique, ne reculant plus, aux moments où il le faut, à appeler tout de même Dieu par son nom.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

Les vingt accusés encadrés par des gardes municipaux choisis.--phot. H. Manuel.