LES FRONTIÈRES DE L'ALBANIE

La crise balkanique a pour conséquence une crise européenne qui, en réalité, constitue le véritable danger pour la paix entre les grandes puissances. Le gouvernement de Vienne, en dépit de toutes les concessions faites par les Serbes (renonciation à un port serbe sur l'Adriatique, satisfaction donnée pour l'incident Prochazka, offre de négocier pour établir de meilleurs rapports économiques, etc.), n'a pas démobilisé.

Pourquoi donc l'Autriche-Hongrie reste-t-elle prête à entrer en guerre au risque d'y entraîner le continent tout entier?

Le gouvernement de Vienne a cette attitude uniquement en raison de la question d'Albanie dont le règlement va bientôt concentrer l'attention de l'Europe.

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La véritable Albanie est une région toute spéciale, divisée en une série de cloisons étanches dont les montagnes forment les parois et qui communiquent par un petit nombre de passages. Sur ce territoire, sans routes, sans industrie, sans commerce, vivent chichement environ 1.330.000 d'Albanais (1 million de musulmans, 240.000 orthodoxes, 90.000 catholiques romains). Tous ces chiffres sont approximatifs. L'Albanais, indomptable et rebelle, exècre le contact des étrangers. Il vit en chassant ou en faisant paître ses troupeaux. Il ne reconnaît que la loi des chefs de clans, clans qui se rattachent à de nombreuses tribus. Encore dans la condition du moyen âge, la population albanaise est dans sa presque totalité sans aucune instruction, mais la race est susceptible de grands progrès, car on connaît des Albanais qui, au service de la Turquie, ont fait preuve d'une vive et fine intelligence et il existe aujourd'hui un petit groupe d'Albanais d'une culture occidentale qui tiennent parfaitement leur place dans les milieux les plus raffinés.

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La conférence des ambassadeurs à Londres a bien décidé, dès ses premières réunions, qu'il y aurait une Albanie autonome, sous le contrôle et la garantie des puissances, point essentiel à remarquer et à retenir. Mais ce n'est rien que de décréter le principe de l'autonomie de l'Albanie, principe en harmonie d'ailleurs avec la formule: «Les Balkans aux peuples balkaniques», la vraie difficulté est de délimiter l'Albanie. C'est là une tâche singulièrement ardue car, en réalité, l'expression «Albanie» désigne une contrée dont les frontières peuvent varier au nord, au sud et à l'est dans d'extraordinaires proportions, selon le point de vue auquel on se place, et les intérêts que l'on veut servir.

Nous allons donc tenter d'exposer les difficultés de la délimitation albanaise en même temps que sa portée européenne.

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Il y a trois projets de délimitation de l'Albanie:

Le projet albanais;
Le projet autrichien;
Le projet des alliés balkaniques intéressés (Monténégrins, Serbes, Grecs).

Indiqués par des traits nettement distincts sur la carte ci-dessous, il est aisé de constater d'un coup d'oeil à quel point ces projets diffèrent entre eux comme étendue de territoire englobé, et de mesurer ainsi les difficultés à vaincre pour arriver à un accord définitif et satisfaisant pour les parties en cause.

LE PROJET ALBANAIS

Le gouvernement provisoire albanais qui, sous la direction d'Ismaïl Kemal bey, a été assumé par quelques hommes représentant l'«intelligence» albanaise, a envoyé des délégués à Londres. Il demande la reconnaissance de l'Albanie sous la forme la plus étendue qu'il soit possible de lui donner. Dans leur projet, les Albanais englobent toutes les régions où se trouvent des groupements albanais sans se soucier de savoir si, sur certaines fractions du territoire ainsi constitué, existent d'autres populations serbes, grecques ou bulgares plus nombreuses que des groupements albanais. Les auteurs du projet albanais ne considèrent pas davantage ce fait que beaucoup d'Albanais qui se trouvent en Vieille-Serbie, par exemple, n'y sont que par l'effet de massacres antérieurs, massacres exécutés systématiquement par les Albanais dans les cinquante dernières années aux dépens des Serbes, et dont aujourd'hui il semble excessif de vouloir conserver le bénéfice aux dépens des Serbes victorieux.

Quoi qu'il en soit, il est inutile d'insister davantage sur le projet albanais, car il n'a aucune chance d'être adopté. Ses frontières qui ne laissent aux Monténégrins, aux Serbes et aux Grecs à peu près rien des avantages de la guerre sont si manifestement excessives que le gouvernement de Vienne lui-même ne soutient pas devant l'Europe le tracé demandé par le gouvernement provisoire albanais.

LE PROJET AUTRICHIEN

Le projet autrichien, d'une étendue intermédiaire entre celui des Albanais et celui des alliés balkaniques, est inspiré surtout par des considérations politiques. Il est d'ailleurs, remarquons-le, un projet de «marchandage». Peut-être même pendant l'impression de cet article a-t-il été déjà modifié sur certains points.

Le gouvernement allemand de Vienne, qui a vu avec un infini regret la victoire des Slaves des Balkans, a pour objectif essentiel de constituer une barrière puissante entre la Serbie et la mer. Il va donc faire tous ses efforts pour que cette barrière soit aussi épaisse que faire se pourra. Il veut surtout que l'extension du Monténégro au nord de l'Albanie soit aussi restreinte que possible afin de ne pas donner à cet État des territoires qui lui permettraient, par une entente ultérieure avec la Serbie, de lui faciliter l'accès à la mer Adriatique. Vienne s'oppose donc énergiquement à la cession de Scutari au Monténégro, bien que le roi d'Italie, gendre du roi du Monténégro, soit intervenu récemment par sa diplomatie pour préconiser cette solution.

L'Autriche l'a jusqu'à présent repoussée parce qu'elle sait bien que, si Scutari devenait monténégrin, l'Italie bénéficierait de la situation nouvelle. En effet, dans cette hypothèse, le principal centre d'influence en Albanie serait reporté plus au sud, à Elbassan, à Bérat, ou à Valona. Dans ce cas, c'est l'influence italienne qui y prédominerait. Au contraire, si Scutari fait partie de l'Albanie, il deviendra le foyer de l'action autrichienne dans le futur État albanais.

C'est là une considération qui prend toute sa valeur si l'on admet qu'à Vienne, où l'on a dû brusquement renoncer au vieux projet de descente vers Salonique par l'effet de la victoire des Serbes et des Grecs, on espère encore que le lot de l'Autriche pourra être constitué plus tard par l'Albanie.

La diplomatie des Habsbourg s'ingénie donc à ce que le nouvel État dont elle escompte l'absorption dans l'avenir soit aussi étendu que possible.

Pour soutenir son projet de frontières albanaises, l'Autriche-Hongrie invoque les droits nationaux des Albanais. Cet argument est piquant quand on sait de quelle façon les gouvernements de Vienne et de Budapest traitent leurs nationalités slaves sur le territoire austro-hongrois.

LE PROJET DES ALLIÉS BALKANIQUES

La délimitation de l'Albanie demandée par les alliés balkaniques est la conséquence d'un accord précis entre Monténégrins, Serbes et Grecs.

Frontière albano-grecque.

Les Grecs placent les limites septentrionales de l'Epire au nord de Valona; mais, tenant compte de l'opposition de l'Italie, les Grecs, ainsi que le montre le tracé, font partir leur frontière au point formé par la baie de Gramala. Cette frontière va ensuite rejoindre la frontière serbe à peu près à la hauteur du milieu ouest du lac d'Okrida.

Pour repousser le projet autrichien, les Grecs justifient ainsi leurs prétentions:

A Janina, la population, le commerce, la culture, tout est grec. D'ailleurs, en 1880, la conférence de Berlin, sur la proposition du gouvernement français, a reconnu les droits de la Grèce sur Janina. Or, géographiquement et économiquement, la possession de Janina entraîne celle de Santi Quaranta qui, à son tour, commande celle de Chimara, sur la côte, et d'Argirokastro, dans l'intérieur. En effet, toute cette région ne communique aisément avec la mer que par Santi Quaranta ou Preveza; mais, à Santi Quaranta, seuls les grands navires peuvent parvenir.

Au point de vue ethnographique, la frontière proposée par la Grèce en Epire et en Macédoine à l'ouest du lac d'Okrida contient 316.651 Grecs, 154.413 musulmans et 5.104 israélites.

Ces chiffres sont tirés de la statistique dressée en 1908 par le gouvernement ottoman lui-même en vue des élections au Parlement de Constantinople. Ils sont donc plutôt défavorables à l'élément grec. Il convient, en outre, d'ajouter que, si le tracé hellénique englobe 154.413 musulmans, il laisse à proximité de la frontière en territoire albanais 44.119 Grecs.

Ce qui reste de différence dans la balance des chiffres s'affaiblit encore quand, en plus de l'aspect ethnographique de la question, on envisage le côté civilisateur et humanitaire.

En effet, sur le territoire que la Grèce prétend annexer se trouvent 733 écoles grecques (filles ou garçons), dont 3 lycées de garçons (Janina, Konitsa, Koritza), un lycée de filles (Janina). Ces écoles comportent 927 maîtres et maîtresses et 28.850 élèves, soit 9,2% de la population.

Les Grecs estiment donc qu'ils sont déjà parfaitement outillés pour ouvrir définitivement l'Epire à la civilisation.

Comme le gouvernement de Vienne est relativement peu intéressé aux affaires du sud de l'Albanie, il est à supposer que les Grecs obtiendront de l'Autriche dans une large mesure satisfaction. Les difficultés leur viendront peut-être de l'Italie.

Frontière serbo-albanaise.

La frontière demandée par les Serbes, à sa jonction avec la frontière grecque, suit à partir du lac d'Okrida, non pas, comme on l'a dit, le Drin noir, mais la ligne de partage des eaux se trouvant à l'ouest du Drin. Ainsi, estiment les Serbes, la frontière sera mieux fixée et permettra d'inclure en Serbie les nombreux villages serbes qui se trouvent entre le faîte des montagnes et la rive gauche du Drin.

Le projet serbe est en complète opposition avec, le projet autrichien qui, en sa forme initiale, attribue Prizrend à l'Albanie. Or, les Serbes tiennent énormément à la possession de cette ville qui, au treizième siècle, fut la capitale de l'empire serbe de Douchan le Grand.

En ce qui concerne les contrées d'Ipek, Detchani, Diakova, les Serbes, comme on le verra plus loin, s'unissent aux Monténégrins pour en réclamer l'exclusion de l'Albanie. Cette attitude n'implique pas une divergence de vue entre Serbes et Monténégrins. Elle s'explique par ce fait que, si Serbes et Monténégrins appartiennent à deux États différents, ils ne forment, comme on sait, qu'un même peuple: le peuple serbe. Les Serbes plaident donc à la fois leur cause et celle des Monténégrins.

A propos de ces régions, dit le mémorandum serbe, «la nation serbe ne voudra et ne fourra faire aucune concession, ne pourra en venir à aucune transaction, à aucun compromis, et il n'y a pas de gouvernement serbe qui oserait s'y prêter».

Frontière albano-monténégrine.

C'est à propos de cette frontière, au nord de l'Albanie, que se manifeste, avec le plus d'énergie, l'opposition autrichienne.

Pour soutenir son tracé, le gouvernement du Monténégro part de la nécessité d'assurer la sécurité du royaume, ainsi que son développement politique et économique.

Pour exclure de l'Albanie les territoires dont les chefs-lieux sont Scutari, Ipek et Diakova, le Monténégro, comme la Serbie, fait appel aux titres historiques, rappelant que, depuis les temps les plus reculés, le Drin a été toujours considéré comme la limite extrême de l'Albanie du Nord. Dans un document de 1355, le Drin est appelé Flurnen Sclavoniæ (fleuve serbe).

A partir du onzième siècle, le royaume serbe de Zeta, dont le Monténégro actuel a recueilli l'héritage, s'étendait jusqu'au Drin. Scutari fut le siège de toutes les dynasties serbes, et, bien qu'alors la royauté ne résidât pas toujours d'une manière stable et suivie, dans les grandes villes, Scutari fut souvent la résidence des souverains serbes.

Les traces de cette possession subsistent encore dans la dénomination actuelle, tout à fait serbe, des montagnes et des rivières de la région, en dépit de l'albanisation qui a suivi, dans ces parages, la conquête turque, albanisation, dans un grand nombre de cas, toute de surface, car beaucoup d'Albanais d'aujourd'hui ne sont que d'anciens Serbes islamisés.

Si, géographiquement, Scutari a été le centre historique du Monténégro, on ne saurait contester qu'au point de vue économique le lac de Scutari ne forme un tout indivisible. Le Monténégro a toujours souffert dans son développement commercial de cette séparation violente et artificielle d'avec le bassin de la Bojana et du Drin. La fertile plaine de Scutari constitue, en effet, la seule issue naturelle du commerce monténégrin à la mer. Le Monténégro ne pourra se développer que lorsque, grâce à la rectification des frontières, il aura pu régulariser les fleuves Bojana et Drin, évitant ainsi les grands dégâts causés périodiquement par les crues.

Pour appuyer davantage leurs prétentions, les Monténégrins invoquent encore le fait que de nombreuses tribus albanaises ont pris part avec eux à la guerre contre les Turcs.

Les délégués monténégrins concluent ainsi:

«Ces raisons dictent au gouvernement monténégrin le devoir péremptoire de déclarer aux grandes puissances que l'annexion de Scutari, d'Ipek et de Diakova, inscrite en premier lieu sur le programme qui a présidé à l'ouverture des hostilités, forme un tout nécessaire, et que le Monténégro, plutôt que de renoncer à cet agrandissement logique et naturel de son territoire, préférerait disparaître comme facteur politique dans les Balkans.»

Cette énergique déclaration aura-t-elle raison de l'opposition autrichienne? Vienne persiste à considérer la ville de Scutari--qui n'a pas encore été prise par les Monténégrins --comme purement albanaise. Vienne n'ignore pas, en outre, que le tracé demandé par les Monténégrins permettrait, par l'effet d'une entente ultérieure avec la Serbie, de construire un chemin de fer qui, partant de Saint-Jean-de-Modua par Alessio, la vallée du Drin et Prizrend, couperait la ligne Mitrovitza-Salonique à Ferizovitch, et, de là, gagnerait Nisch, le centre de la Serbie.

Il y a donc lieu de croire que l'opposition autrichienne à la cession de Scutari au Monténégro sera très vive.

PORTÉE EUROPÉENNE DE LA QUESTION ALBANAISE

Comment, maintenant, la délimitation de l'Albanie peut-elle menacer la paix européenne? La raison de ce danger est simple.

L'Autriche-Hongrie, qui n'a pris aucune part à la guerre n'a, en réalité, aucun titre pour intervenir dans le partage de la Turquie d'Europe entre les alliés qui, eux, invoquent le droit de conquête et les sacrifices énormes qu'ils ont dû faire en hommes et en argent. Or, le projet d'Albanie présenté par le gouvernement de Vienne ne tend à rien moins qu'à dépouiller les Monténégrins, les Serbes et les Grecs des principaux résultats de leurs victoires.

Les grandes puissances ont déjà fait une large concession à l'Autriche-Hongrie en adhérant au principe d'une Albanie autonome, mais il est évident que cette Albanie doit être de dimensions restreintes, afin de concilier les préférences de l'Autriche avec les droits des alliés balkaniques victorieux.

Or, si l'Autriche est plus ou moins soutenue dans ses prétentions par l'Allemagne et l'Italie, les alliés balkaniques ont pour appuis naturels les puissances de la Triple Entente, dont la doctrine à cet égard a été proclamée le 9 novembre 1912 par M. Asquith, premier ministre britannique, disant, au banquet du lord-maire: «Les vainqueurs ne doivent pas être privés d'une victoire qui leur a coûté si cher.» Les deux grands groupements politiques européens se trouvent ainsi aux prises à propos de la question d'Albanie.

En effet, le «dépouillement» par l'Autriche des Monténégrins, des Serbes et des Grecs serait considéré dans tous les Balkans, par tous les Slaves d'Autriche-Hongrie, dans le monde entier d'ailleurs, comme un triomphe de la Triple Alliance et un échec considérable pour la Triple Entente, particulièrement grave pour la Russie.

La Russie, évidemment, en raison de sa politique séculaire, ne peut pas, sans compromettre de la façon la plus grave son prestige de grande puissance, abandonner à la pression allemande de Vienne des États slaves et orthodoxes comme la Serbie, comme le Monténégro, «le seul ami de la Russie»,--disait jadis Alexandre III.

Pour ces raisons, à la conférence des ambassadeurs de Londres, les alliés s'attendent, à propos de l'Albanie, à être soutenus fermement par la Triple Entente. Puisque les grandes puissances, dans l'ensemble, ne veulent certainement pas la guerre, la meilleure solution à souhaiter, c'est qu'une conciliation puisse se faire entre les points de vue si opposés de l'Autriche et des alliés. On tend, d'ailleurs, dès maintenant, à une transaction.

Ce qu'il faut bien comprendre encore, c'est que plus le territoire de l'Albanie sera restreint, et davantage la diplomatie européenne sera délivrée pour l'avenir des soucis incessants et certains que lui réserve la création d'un État albanais. On ne saurait se le dissimuler, le futur État albanais sera le foyer des intrigues les plus variées: autrichiennes, italiennes, monténégrines, serbes, grecques, albanaises, au-dessus desquelles devront s'exercer le contrôle et la garantie de l'autonomie des six grandes puissances! Quelles perspectives!

Dans ces conditions, le simple bon sens indique que moins le «guêpier» albanais sera étendu, moins nombreux seront les soucis que les puissances auront fatalement à son sujet. Par contre, plus la part des alliés sera grande et plus vaste sera le domaine de la civilisation. Ce qu'ont déjà su faire les Grecs, les Monténégrins et les Serbes des territoires conquis jadis sur les Turcs est un gage certain de l'oeuvre bien faisante qu'ils sauront accomplir dans leurs nouvelles possessions.
André Cheradame.

[(Agrandissement)]
LE SIÈGE D'ANDRINOPLE.--La situation au moment de
l'armistice et à la reprise des hostilités.

La ligne principale de défense turque, indiquée schématiquement sur le croquis, n'a été rompue, en novembre, qu'au sud-ouest et à l'ouest, les Bulgares s'étant emparés de Kartal-Tépé et d'une partie des forts de Papas-Tépé d'où ils peuvent maintenant bombarder une partie de la ville.--La ligne enveloppante de petits rectangles indique la répartition des troupes assiégeantes dans les secteurs, et non pas leurs positions qui sont beaucoup plus avancées.

DEVANT ANDRINOPLE.--Le général Ivanof, qui commande l'armée de siège bulgare, sur la rive de la Maritza, avec son état-major. Photographie. G. Woltz.

UNE FABLE DE LA FONTAINE EN ACTION.--Le Meunier, son
fils et l'âne
, dans le Turkestan.
Phot. A. Svoboda.

C'est une illustration inattendue pour la célèbre fable de La Fontaine, le Meunier, son fils et l'âne, que nous apporte cette authentique photographie qui fut prise à Bokhara, dans le Turkestan... On y retrouve, saisis sur le vif, les trois personnages du délicieux apologue familier à nos mémoires: le père, vénérable vieillard, coiffé du turban, vêtu d'une ample robe rayée, son fils, un enfant encore, «mais non des plus petits», et le paisible baudet, docile sous le bât, philosophe que les vicissitudes de ce monde n'émeuvent plus.

Le voilà portant bravement sur son échine un double fardeau, dont l'un au moins est de poids; mais la route est longue, le soleil ardent, et la pauvre bête ne saurait, en cet équipage, aller loin. Pour l'alléger, le fils descend; et tout aussitôt les bons villageois rencontrés au passage de s'indigner, comme dans la fable, à la vue du jeune homme suivant à pied son père, «tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, fait le veau sur son âne...» Le vieillard, confus, se hâte, pour détourner les quolibets, de céder sa place à son fils; et les railleries, maintenant, s'adressent au garçon, qui, confortablement installé sur sa monture, semble mener «laquais à barbe grisez». Blâmé par ceux-ci, pris en pitié par ceux-là, le père se décide à remettre son fils en croupe:

Eh quoi! charger ainsi une pauvre bourrique!

Il s'y résout enfin, pour avoir la paix. Et c'est, dans l'aventure, le malheureux âne qui, comme on dit, «a bon dos»...

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

Actualité.

On a déjà lu, dans le Figaro, les magnifiques plaidoyers de Pierre Loti pour la Turquie agonisante. Ces pages courageuses de pitié et de justice aussi, dans lesquelles l'immortel auteur d'Aziyadé, de Jérusalem, des Désenchantés, demande grâce pour le vaincu oriental et stigmatise l'appel à la curée, sont réunies en un petit volume (Calmann-Lévy, 2 fr.) qui prend une place d'honneur et marque une date émouvante dans l'oeuvre de Loti. Cette noble et ardente protestation n'arrêtera point sans doute la fatalité qui entraîne les destinées d'un peuple. Mais ce cri d'humanité n'en aura pas moins eu son retentissement dans le monde: et, chez nous, dans cette France protectrice depuis des siècles des Latins orientaux que menacera évidemment désormais l'hégémonie orthodoxe, dans cette France, conseillère jadis écoutée à Constantinople et commanditaire pour près de 3 milliards des organisations financières et des entreprises industrielles et commerciales de l'Empire en détresse, tels avertissements directs de Loti, que, sous une autre forme, saisissante et documentaire, nous trouvons répétés dans l'enquête suprême de M. Stéphane Lauzanne, Au chevet de la Turquie, ne sauraient passer au milieu de l'indifférence.

Philosophie.

La philosophie sereine et consolante de Maurice Maeterlinck s'efforce, aujourd'hui, de nous réconcilier avec la Mort (Fasquelle). L'auteur de la Sagesse et du Trésor des humbles a écrit pour notre âme angoissée par le grand mystère, une sorte de manuel de la bonne mort, où, à les regarder attentivement et courageusement en face, avec sang-froid, on voit peu à peu se dissoudre et s'évanouir les horreurs et les affres de l'heure dernière. Non point qu'il tente de nous révéler quelques-uns des secrets de l'au delà. Car nul, sur cette terre, ne prononcera le mot qui mettra un terme à nos incertitudes. Et d'ailleurs non seulement nous avons à nous résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais nous devons même nous réjouir de n'en pouvoir sortir. «Si, en effet, il n'y avait plus de questions insolubles ni d'énigmes impénétrables, l'infini ne serait pas infini; et c'est alors qu'il faudrait à jamais maudire le sort qui nous aurait mis dans un Univers proportionné à notre intelligence. Tout ce qui existe ne serait plus qu'une prison sans issues, un mal et une erreur irréparables. L'inconnu et l'incommensurable sont nécessaires à notre bonheur. Et je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, sa pensée fût-elle mille fois plus haute et plus puissante que la mienne, d'être éternellement condamné à habiter un monde dont il aurait surpris un secret essentiel et auquel, étant homme, il aurait commencé à comprendre quelque chose.»

Histoire.

Le seul mérite de nous avoir révélé les frères Tharaud suffirait à témoigner de l'utilité d'un jury littéraire contre qui, pour un vote récent et contestable, se sont élevées d'assez vives attaques. MM. Jérôme et Jean Tharaud sont de beaux écrivains français et on les tient au premier rang de ceux qui ont le scrupule d'exprimer notre langue dans toute sa pureté et sa lumière. Ils atteignent la perfection dans le récit, précis et simple, mais où l'on devine une préparation laborieuse, et une application disciplinée qui maîtrise l'élan. Ils ne nous paraissent point avoir l'imagination assez libre ni l'âme assez fougueuse pour nous donner jamais ces oeuvres qui atteignent le coeur et qui laissent en nous, durablement, des émotions ou des mirages. Ils n'ont point la sensibilité instinctive et contagieuse--celle de Maupassant, par exemple--qui ne saurait naître, d'ailleurs, d'une collaboration. Mais on doit attendre d'eux une longue série de petites oeuvres parfaites, qui leur survivront--et ils sont jeunes--et que l'on aimera conserver dans les bibliothèques, comme de précieuses choses, dans l'enchâssement de délicates reliures. Ainsi fera-t-on pour la Tragédie de Ravaillac (Émile-Paul) que les Tharaud, avec tout le relief de leur art expressif et la richesse élégante de leur pensée, évoquent à leur tour au fil des documents contemporains, contrôlés et confrontés et qui, surtout, invitent à rêver lorsque, les ayant vus, on a fait le tour des remparts d'Angoulême, remonté la Charente et vagué «jusqu'aux prairies de Touvre, sous le château ruiné auquel la tradition populaire rattache par un sentiment profond la mémoire de Ravaillac, au bord de ce gouffre glacé sur lequel, assurément, comme tous les enfants du pays, il est venu pencher son visage, et dont les eaux mystérieuses qu'agite un bouillonnement perpétuel semblent retenir encore l'ombre de son âme tourmentée».

Romans.

On peut s'enliser à jamais et mortellement dans les Sables mouvants de la vie parisienne, dès que l'on rompt toutes attaches à certains principes stricts des vieilles traditions. Mme Colette Yver nous affirme, en son nouveau roman, d'une observation pénétrante et actuelle (Calmann-Lévy), qu'il est bien difficile de ne se point égarer lorsque la voie, trop neuve, où nous orientons notre vie, n'est plus une route comme celle «qui conduit chez nous à la campagne et que nous voyons s'allonger si droite, si facile, piétinée, durcie par tous les gens du pays qui cheminent là depuis des siècles.» C'est un thème assez analogue à celui que traitait récemment et différemment M. Jacques des Gâchons dans la Vallée bleue. Mme Colette Yver nous silhouette en trait décisifs une fillette étrangement précoce qui ouvre trop vite son intelligence au contact incessant des intelligences de «grandes personnes» près desquelles on la voit toujours rôder silencieuse et indifférente, semble-t-il. Mais son coeur, qui n'a pas été lentement modelé par les soins pieux d'une mère attentive ou d'une éducatrice habile, reste en friche, tout en instincts et en appétits, ignorant le devoir et la pitié, les deux seules lumières qui auraient encore pu lui servir de guides dans les sables mouvants. Et, lorsque, devenue jeune fille, il arrive qu'elle aime, c'est avec une passion brutale et cruelle qui brise tout et laisse un profond sillage de deuil. L'expiation viendra ensuite. L'ardente et implacable créature apprendra, dans la douleur sans espoir, le sens profond de la pitié et de l'amour,--mais trop tard puisque les ruines sont faites. Les «marionnettes de luxe», nous dit M. Michel Provins, ont l'appétit très court aussi bien pour le coeur que pour l'estomac; de là une infinité de ruptures, comiques, dangereuses ou tristes simplement comme les rêves qui s'éteignent. Les héros de M. Michel Provins, qui sont ces mondains d'aujourd'hui dont l'amour, léger, égoïste, intéressé, peu sentimental, meurt très vite de satiété, ont acquis, dans la manière de bien finir, une véritable virtuosité que l'adroit auteur de tant de fins dialogues nous révèle joliment (Fasquelle) dans l'Art de rompre.