IV.--EN EXCURSION: LA «PAGODE DU NUAGE DE JADE VERT»
Les buts d'excursions aux environs de Pékin sont nombreux et intéressants. Je ne vous parlerai pas de celle au tombeau des Ming et à la grande muraille, qui est classique; je n'ai pas pu la faire, empêché que j'étais par tous mes rendez-vous. Mais nous en avons fait une, délicieuse, au temple de Pi Yunn Sseu (Pagode du Nuage de Jade vert) près du Parc de Chasse, en compagnie de l'aimable M. Bouillard, qui s'était chargé de l'organisation et du ravitaillement.
Partis de Pékin en auto vers 2 heures, nous sommes arrivés trois quarts d'heure après devant le Palais d'Été où nous avons trouvé des ânes et des chevaux qui nous ont amenés, vers 5 h. 1/2, au Temple, situé au pied des premières collines de l'Est.
Là, dans un décor saisissant, se dresse le plus admirable monument qu'on puisse imaginer. C'est, dans un amphithéâtre naturel d'une grande allure, une succession de portiques, de ponts, de cours, de terrasses, d'escaliers, de pagodes, de pavillons qui escaladent la pente, assez forte, de la colline et conduisent au sommet d'une tour bouddhique, sorte d'autel grandiose, érigeant ses pylônes à multiples étages et ses bas-reliefs de pur art hindou dans un ciel resplendissant. Des polychromies peintes aux portiques en bois, on passe aux arcs de triomphe en céramique, puis on arrive peu à peu aux marbres hâlés et imprégnés de soleil, patines à plaisir et ciselés comme des orfèvreries... C'est une merveille.
Ces morceaux d'architecture bouddhique ne sont pas rares à Pékin et dans ses alentours. C'est, m'a dit M. Bouillard, à l'empereur Tien Long, souverain lettré, artiste et très éclectique, qu'on doit l'introduction, en Chine, d'une certaine quantité de dogmes de la religion hindoue et, par suite, de monuments inspirés des traditions bouddhiques. Ce souverain fit même venir à Pi Yunn Sseu des architectes et des artistes de l'Inde pour exécuter cette partie de la construction, qui se trouve enchâssée dans le temple chinois comme un diamant dans du jade.
Tien Long devrait être adopté comme patron par les calligraphes. Un autographe de lui était--et est encore--considéré par les Chinois comme un chef-d'oeuvre. Les temples les plus célèbres et les plus admirés sont ceux auxquels, par faveur spéciale, il a fait don d'une page de son écriture qui, soigneusement et fidèlement reproduite dans ses moindres détails, a été gravée sur une stèle de marbre blanc, dressée à la place d'honneur, sous un pavillon spécial. Les Chinois, grands admirateurs de l'art graphique, prennent, dans tous les endroits où il s'en trouve, de nombreux calques et empreintes de ces caractères impériaux. Toutefois, leur respect de l'écriture ne va pas jusqu'à leur faire oublier celui de la saleté, et presque toutes ces inscriptions demeurent badigeonnées du noir de fumée qui a servi à les décalquer et qu'on ne se donne pas la peine de laver une fois l'opération terminée.
Ces gens sont tout en contradictions.
La plupart des gardiens laissent froidement opérer sous leurs yeux les profanations les plus honteuses. Du reste, ce ne sont pas précisément des gardiens: ce sont des hommes quelconques, qui habitent là dedans, tout simplement, on ne sait en vertu de quel droit; personne ne les paie, ils ne dépendent de personne et vivent uniquement des pourboires des visiteurs.
On pourrait leur confier la Joconde, si on la retrouve.
La partie artistique de notre excursion était agrémentée d'un service de subsistances qui ne laissait rien à désirer et qui avait bien son charme, croyez-moi. Les boys de M. Bouillard, sous la conduite du cuisinier, étaient partis avant nous, emportant un matériel complet de couchage, des ustensiles de cuisine, d'abondantes provisions de bouche, la vaisselle et les valises.
A l'entrée du temple, un vieux bonze nous a accueillis aimablement. Les boys avaient installé nos lits dans les diverses chambres de la pagode et servi des rafraîchissements dans une des cours ombragées et fleuries, près d'une source au réjouissant murmure, dans laquelle étaient plongées, jusqu'au goulot, de nombreuses bouteilles aux formes variées.
Jusqu'au soir nous visitâmes la pagode dans tous ses détails, ne nous lassant pas d'admirer et de nous émerveiller.
Après un succulent dîner et une agréable soirée de causerie, nous fûmes nous coucher. Chacun de nos lits, qui avaient été dressés sur des estrades, au fond des chambres entre deux brûle-parfums de bronze entourés d'inscriptions, avait l'air d'attendre quelque bouddha souriant et pansu, comme celui qui, bienveillant, au milieu des décombres, siège à l'entrée du temple.
Les rizières de la banlieue de Pékin, vues de la Fontaine de Jade.
Au dehors, les clochettes pendues aux corniches retroussées se mirent à linter discrètement dans la nuit au gré des bouffées de brise, et je m'endormis du sommeil du juste.
Le lendemain, promenade au Parc de Chasse et visite des ruines d'une lamaserie thibétaine, autre fantaisie de Tien Long. Il faudrait la plume évocatrice de Loti pour vous dire le charme et la grandeur de ces lieux, l'étrangeté des grands pins blancs aux troncs tourmentés, qu'on croirait enduits d'une couche d'argent, et au feuillage en bronze patiné.
Il y a des arbres partout, dans ces temples; ils ont l'air de faire partie de l'architecture. Les beaux artistes qui créèrent ces merveilles ont certainement tenu compte de leur présence lorsqu'ils combinèrent leurs plans, et ils ont bâti en les respectant et en les utilisant comme accessoires décoratifs. Certains d'entre eux, plusieurs fois centenaires, sont d'une forme et d'une couleur inimaginables.
En vérité, je vous le dis, la Chine est un admirable pays.
A la suite d'un déjeuner finement arrosé, nous fîmes nos adieux au bonze qui était venu, sans façon, boire avec nous le petit verre de cognac de l'amitié et fumer la cigarette de paix. Il va sans dire que le pourboire traditionnel ne fut pas oublié. De nouveau, sur nos ânes ou nos chevaux, nous suivîmes la route aux dalles disjointes et usées, nous éloignant à regret de cette émouvante oeuvre d'art.
Sur le chemin du retour se trouve, près du Palais d'Été, une autre belle chose --la Fontaine de Jade--qui mériterait toute une littérature. De là on découvre l'immense Pékin dans toute sa plate étendue, avec, au premier plan, en avant du Palais d'Été, une succession de rizières inondées dont les digues forment comme un réseau de cloisonné.
Entrée de l'ancien Ouaï Ou Pou (ministère des Affaires étrangères).
Yuan Chi Kaï, président de la République chinoise.
Dessin d'après nature de L. Sabattier, sur lequel le Président a apposé sa signature.