QUELQUES HOMMES D'ÉTAT

Le président du Conseil, Tong Shoa Yi, qui parle admirablement l'anglais, m'a paru être remarquablement intelligent.

C'est une curieuse figure que la sienne: la proéminence de l'arcade sourcilière sous la fuite du front, la minceur de la bouche sous la moustache émondée, la pesanteur du regard derrière les lunettes, composent un ensemble d'une austérité un peu inquiétante. La parole est sobre et précise; la voix grave n'a rien des tonalités aiguës particulières aux Chinois. Tong Shoa Yi a étudié en Amérique, où il a longtemps séjourné, et d'où il paraît avoir rapporté, en même temps que l'accent du pays, un esprit pratique et des idées modernes bien arrêtées.

Le nouveau Ouaï Ou Pou.

Il avait revêtu, pour poser, un veston en flanelle blanche de coupe assez analogue à celle de la vareuse de nos marsouins: col droit et deux rangs de boitons; pantalon européen, naturellement. Comme il me demandait mon avis sur ce complet qui, dans son idée, est destiné à devenir le vêtement national, sorte d'uniforme civil, je lui ai répondu qu'il avait l'air très confortable et très commode et que, si on l'adoptait, il ne fallait pas manquer de prescrire, comme on fait en France pour nos soldats, de boutonner à droite la première quinzaine et à gauche la seconde, pour éviter d'user toujours le même côté. Quand on fait une loi somptuaire, il faut la faire complète.

PI YUNN SSEU (LA PAGODE DU NUAGE DE JADE VERT).--Le portique de marbre.
Aquarelle de L. Sabattier.

Le secrétaire général de la présidence de la République, Liang Che Yi.

Une chose qui m'a fait beaucoup de peine c'est de voir, sur tous les bureaux présidentiels ou ministériels, des porte-plume et de l'encre. O progrès!

Où est le bel encrier chinois dans lequel on voit les lettrés des peintures anciennes délayer leur encre avec une attention et un soin si touchants? Où est le beau bâton d'encre de Chine, avec ses ornements et ses devises ou ses pièces de vers moulées en beaux caractères anciens ou modernes? J'en ai un splendide, qui porte en lettres dorées ces mots: «Puissé-je vous servir encore dans dix mille ans!»

Le tout est remplacé, maintenant, par une boîte en cuivre, ronde ou carrée, contenant une pâte noire toute préparée qui doit être fabriquée et vendue en gros par les Japonais, ces Allemands de l'Extrême-Orient.

On dirait une boîte à cirage.

Je sais bien, c'est plus commode, plus vite fait, mais puisque le temps ne compte pas, en Chine...

Ces détails semblent indiquer un état d'esprit alarmant au point de vue du pittoresque et une tendance à réformer moins les moeurs ou les institutions que les choses. Il est plus facile de frapper l'oeil que l'esprit. Si les tailleurs et les architectes s'en mêlent, il ne restera bientôt plus rien de beau à voir à Pékin.

Tsaï Ting Kan, secrétaire particulier de Yuan Chi Kaï, est bien le Chinois le plus aimablement accueillant que j'aie encore rencontré. Il est fin, spirituel et de bonne humeur, avec de la malice plein la face. Il parle, lui aussi, très bien l'anglais, et, en causant avec lui, on finit par avoir l'impression que le costume national, qu'il a conservé, est un déguisement; d'autant plus que, sous sa longue lévite bleue, il porte un pantalon de drap et des bottines à boutons. Mon admiration pour la Chine et mon enthousiasme pour son art lui ont causé un visible plaisir et, lorsqu'il a su ma passion pour les caractères chinois, il m'a offert le plus délicat témoignage de sympathie sous la forme d'une collection de pinceaux à écrire que je considère comme un très précieux cadeau.


Le ministre des Finances, Hsiun Si Ling.
Le secrétaire particulier de Yuan Chi Kaï.

Le ministre de l'Intérieur, Tchao Ping Tiunn.

Le président du Conseil, Tong Shoa Yi.

Les cinq personnages ont apposé sur les croquis originaux de L. Sabattier leur signature autographe des deux derniers en écriture latine en même temps qu'en écriture chinoise.

Une partie peu visitée du Palais d'Été.

Liang Che Yi, secrétaire général de la présidence, m'a reçu d'un air fort enjoué et n'a cessé de rire pendant toute la séance, en bavardant avec le général Munthe qui, fidèlement, me sert d'introducteur et d'interprète auprès de Leurs Excellences. Celui-là ne parlant que le chinois, je suis forcé de le juger sur l'apparence, ce qui fait un peu partie de mon métier; et quelques vers de la fable du Souriceau me viennent à la mémoire:

L'un, doux, bénin et gracieux,

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Un modeste regard et, pourtant, l'oeil luisant.

Le ministre des Finances, Hsiun Si Ling, a, comme vous pouvez en juger, une figure des plus caractéristiques. Ses yeux si chinois et son nez si busqué font plutôt mauvais ménage, et sa coupe de cheveux ne se tient pas avec sa moustache et sa barbiche clairsemées, qui conservent un air ancien régime très marqué.

Un clocheton d'angle du Palais d'Été.

La demi-heure qu'il a bien voulu me consacrer restera dans mon souvenir comme une des plus chaudes de mon existence: le thermomètre marquait, ce jour-là, 42° à l'ombre. Pendant que je dessinais, le ministre, doucement, s'éventait. Il finit par s'apercevoir que j'avais très chaud et, obligeamment, me fit proposer par son secrétaire, qui parle français, d'ôter mon veston que j'avais gardé.

Tchao Ping Tiunn, ministre de l'Intérieur, me fait l'effet d'un pondéré; l'oeil est franc et la figure claire. L'écriture robuste dénote un caractère ferme et sérieux. Il doit être énergique et droit.

Tout ce que je vous raconte là, ce sont, naturellement, des impressions personnelles. La plupart de ces personnages sont encore assez inconnus, au moins des résidants européens. Ils n'ont, jusqu'à présent, rien produit de sensationnel qui puisse permettre de porter sur eux un jugement motivé (1).

Il semble qu'ils attendent quelque chose. Il y a du malaise et de l'inquiétude dans l'air.

On parle de plus en plus de troubles, d'effervescence, de révoltes des soldats.

Note 1: Depuis qu'ont été dessinés les portraits reproduits ci-contre, la situation de certains des modèles s'est modifiée assez profondément. C'est ainsi que Tong Shoa Yi, descendu du pouvoir, n'est plus qu'un simple citoyen. Tsaï Thig Kan, promu conseiller de la présidence, a été chargé de conduire les difficiles négociations en vue de la réconciliation du Nord et du Sud, violemment brouillés au lendemain de la révolution. Hsiun Si Ling n'est plus ministre, mais préside la commission d'étude des réformes financières. Enfin Tchao ring Tiunn est actuellement président du Conseil.

palais d'été, palais d'hiver

18 juin.

J'avoue que le Palais d'Été ne m'a pas enthousiasmé outre mesure; si ce n'était sa partie ancienne, très belle en son délabrement, et où les guides ne veulent jamais mener les visiteurs, pour avoir plus vite fini, j'en serais revenu assez désillusionné.

La pagode à étages, au Palais d'Été.

Dans cette partie ancienne que nous avons tenu à visiter, sur les conseils du commandant Vaudescal, en compagnie de M. O'Neil et de sa charmante femme, il y a quelques coins vraiment dignes d'admiration et, entre autres, une certaine petite pagode à étages qui est une pure merveille de forme et de couleur. Pour ce morceau et un autre, qu'on appelle le pagodon de bronze, je donnerais tout le reste, sauf, peut-être, le lac qui, dans son ensemble, est très beau, malgré qu'il soit gâté par la fameuse Jonque de marbre. Cette banale et laide curiosité pour touristes est, justement, ce qu'il y a de plus connu; le contraire m'aurait étonné.

La petite pagode à étages est encore à peu près intacte, mais le pagodon de bronze a reçu, en 1900, la visite de quelques amateurs de chefs-d'oeuvre pas cher: une de ses portes, bijou de ciselure, fait, paraît-il, le plus bel ornement des salons de je ne sais plus quel établissement de crédit, tandis qu'une fenêtre a été adoptée par un amateur éclairé. Vous savez que, à la même époque, l'un des merveilleux équatoriaux de l'observatoire de Pékin est parti en Prusse où il est demeuré. Son frère, après avoir fait, lui, un petit voyage en France, est revenu s'installer sur son piédestal comme si de rien n'était.

La seule chose qui pourrait donner à ces sortes d'opérations un semblant d'excuse, c'est l'incroyable indifférence des Chinois à l'égard de leurs richesses artistiques. Cette indifférence, je me hâte de le dire, ne peut être reprochée qu'aux fonctionnaires, car il y a encore en Chine de nombreux et fervents admirateurs des oeuvres d'art du pays. Il n'en est pas moins pénible de penser que ces beautés sont destinées à disparaître, soit par cambriolage, soit par suite d'incurie.

Pavillon d'angle et fossé de l'enceinte du Palais d'Hiver.

Il est vrai que celles qui sont cambriolées ne sont pas perdues pour tout le monde.

Le Palais d'Hiver, au centre de Pékin, forme, à lui seul, une ville fortifiée dans l'enceinte, déjà formidable, de la capitale. Depuis mon arrivée, ses interminables murs rouges, tuiles de jaune, impénétrable et exaspérante barrière par-dessus laquelle on aperçoit les vastes toitures aux teintes d'or, ses portes, farouchement closes et gardées, ses fossés, dont les eaux dormantes disparaissent sous les lotus, ses pavillons d'angle si beaux de proportions et de tonalité, exerçaient sur moi tout l'attrait de l'interdit et du mystérieux. Mon désir de voir était arrivé à l'état aigu lorsque l'autorisation d'entrer me fut, enfin, accordée,-toujours grâce à la grande obligeance de notre ministre, M. de Margerie.

Ce ne fut pas sans émotion que je pénétrai dans ce palais qui sert, maintenant, de prison au jeune empereur, otage des révolutionnaires.

La Ville Impériale proprement dite est située au centre du Palais d'Hiver et entourée, elle aussi, d'une muraille qu'il ne m'a pas été possible de franchir. Du haut de la Montagne de Charbon, le délégué du Ouaï Ou Pou chargé de nous piloter nous a montré les pavillons de l'empereur, de l'impératrice, les divers bâtiments, les temples et tout ce qui constitue la ville interdite. A toutes nos questions sur le jeune empereur, nous reçûmes des réponses vagues. «Pauvre gosse!», dit à un certain moment l'un de nous.-«Il n'est pas pauvre! reprit vivement un des personnages officiels, il touche 300.000 taëls par mois.»

Evidemment...

Nous visitâmes donc des cours, des pavillons, des couloirs, précédés et suivis d'eunuques grassouillets et écoutant distraitement les explications de notre guide, qui s'exprimait en fort bon français. C'est vraiment mieux ici qu'au Palais d'Été. Il y a des morceaux d'une rare élégance; les détails sont plus soignés et l'ensemble est moins délabré; c'est habité et les choses semblent s'en ressentir.

Départ pour la promenade en jonque sur les lacs du Palais d'Hiver.

On nous a promenés en jonque sur les lacs couverts de lotus qui, malheureusement, ne fleuriront que dans un mois. Les bateliers qui nous attendaient, la longue perche au poing, ne manquaient pas d'allure, et les jonques, portant, l'une les invités et l'autre les eunuques, nous ont amenés à un débarcadère assez amusant, près du pont en S qui conduit au pied du Pé Ta, la «bouteille de Pippermint», comme l'appellent nos marsouins, qu'on aperçoit de tous les coins de Pékin.

La garde qui nous avait rendu les honneurs à notre arrivée nous a, de nouveau, présenté les armes à la sortie, car nous étions des visiteurs officiels; puis, comme il était près de 2 heures, nous sommes allés déjeuner, comme de simples citoyens.
L. Sabattier
--A suivre.--