DEUX MODES, DEUX ÉCOLES
Un modèle bien français dessiné par un artiste pour un grand couturier:
la robe «fleur de lys» de Willette.
D'après un dessin original communiqué par la maison Bulloz.
Comme l'hiver finissant distribue ses dernières rigueurs, laissant déjà, par échappées de soleil et aperçus de ciels bleus, prévoir les beaux jours prochains, il y a en ce moment, suivant l'usage, fort grande animation dans le monde de la couture. C'est l'époque de l'année où la Mode, prise de lassitude pour ce que, quelques mois auparavant, elle avait prôné, s'inquiète, se cherche, et se met en quête d'inédit. Le printemps dût-il être d'une inclémence cruelle, le bon ton, d'accord avec le calendrier, exige qu'il commence en mars, et que, dès lors, les vêtements portés aux frimas aillent tout aussitôt rejoindre les vieilles lunes. La jupe-culotte, d'incertaine mémoire, fit son apparition, naguère, en un mois de février, et sa première sortie, très remarquée, coïncida, on s'en souvient, avec la rentrée d'Auteuil. Cette saison, encore, la Mode, dit-on, nous réserve des surprises: une lutte courtoise, mais passionnée, se préparerait entre divers maîtres de l'élégance, séparés par leurs goûts et leurs méthodes. Deux écoles rivales se disputeraient, avec des tendances opposées, l'honneur d'habiller, et d'embellir, la Parisienne.
La nouvelle de cette petite guerre, qui éclatera demain, s'est déjà propagée sous le manteau, si l'on peut dire. Mais les femmes, qui sont pourtant particulièrement intéressées dans l'aventure, n'en ont guère, jusqu'à présent, été averties. C'est une tradition constante, irrévocable, doit-on penser, qu'elles ne sont jamais préalablement consultées en ces sortes d'affaires. Elles n'ont pas voix au chapitre. Elles subissent des arrêts impérieux, sans s'être fait entendre. Fénelon, qui, en son Éducation des filles, a dit, sur ce sujet, des choses fort sensées, et que l'on s'excuse presque de citer ici, se plaignait autrefois de leur trop grande influence: «Il n'y a d'ordinaire que caprices dans les modes, écrivait-il. Les femmes sont en possession de décider. Il n'y a qu'elles qu'on veuille en croire. Ainsi les esprits les plus légers et les moins instruits entraînent les autres...» Ces reproches ne sauraient, de notre temps, leur être adressés. Les dociles créatures ne sont, en aucune façon, responsables des variations de leurs toilettes. La réelle innovation, l'originalité véritable, consisterait sans doute à réunir quelques-unes d'entre elles, et des plus autorisées, avant de lancer une mode, et de leur demander leur avis. On n'y songe point, pour l'instant.
Ce sont, aujourd'hui, les grands couturiers qui établissent pour chaque saison, et souvent avec bonheur, la formule temporaire de l'élégance. Que de fantaisies piquantes, imprévues, on leur doit! La plus belle idée de certains d'entre eux, et non des moins notoires, a été, dans ces deux dernières années, d'adapter au costume féminin les grâces de l'art oriental. Pendant longtemps, et jusqu'à cet hiver même, la Parisienne raffinée se serait crue déshonorée de n'avoir point une silhouette bien persane. Les étoffes aux couleurs violentes, aux dessins mystérieux, déconcertants, les vêtements de coupe étrange, aux lignes tantôt fuyantes, comme si un ciseau malin avait précipité leur chute, tantôt brisées en cassures brusques, les parures barbares, ont fait fureur.
Le péril de l'exotisme, c'est qu'il ne comporte guère de mesure, et qu'il permet toutes les audaces. Les impertinences dont il fut la cause ont passé quelquefois pour exquises. Bien vite, pourvu qu'une toilette fût excentrique, inattendue, elle eut les meilleures chances de plaire. Faut-il s'en désoler? Cette recherche du bizarre, dans toutes ses manifestations, a abouti à une liberté charmante. On peut voir ainsi, en ce moment, telle élégante affectionner, pour ses robes du soir, le style égyptien, ou viennois peut-être, tandis qu'une autre emprunte à la forme de son «tailleur» une délicieuse allure moscovite; celle-ci arbore une tunique japonaise où s'épanouissent des
chrysanthèmes, celle-là une jaquette en soie jaspée de métal et brodée de roses d'Ispahan. Et il n'est point jusqu'à certaines précieuses qui, par un paradoxe suprême, ne se jettent délibérément dans le suranné, le traditionnel, et n'y puisent un agrément imprévu.
Entre tant de tendances diverses, la Mode, en ce moment critique, hésite à se fixer. Et voici qu'un style nouveau apparaît, qui prétend s'imposer et faire oublier tous les autres. Comment les défenseurs d'une école qui en est à ses débuts ne se montreraient-ils pas sévères pour celle dont ils combattent les principes? Les artisans de la réforme condamnent tout ensemble la manière persane, la turque, la japonaise et l'égyptienne; ils s'élèvent contre la couture internationale; et ils projettent de rétablir dans sa gloire le goût français, fait de mesure, de juste harmonie, de simplicité. Suivant eux, l'appareil des Mille et une Nuits, costumes et accessoires, ne serait même plus un article d'exportation; Schéhérazade commencerait à faire médiocre figure aux États-Unis, où nous l'avions envoyée, et les Américaines, auprès de qui Paris exerce toujours le même attrait de ville élégante, y chercheraient maintenant des inspirations plus discrètes.
Pour mener à bien le mouvement qui se dessine, un comité d'artistes bien connus et aimés du public s'est fondé, sons les auspices d'une grande maison, qui entend se constituer, aux Champs-Elysées, la gardienne de la tradition française, grâce aux efforts d'un administrateur avisé, voué naguère au succès d'une autre industrie de luxe, l'automobile. Et voilà qui marque une curieuse évolution dans les usages de la Mode. C'est maintenant aux peintres que les grands couturiers demandent des conseils, des indications précises pour l'ordonnance des toilettes qu'ils s'apprêtent à lancer. Jusqu'à présent, les premiers n'avaient eu que le soin de reproduire, dans leurs portraits mondains, les chefs-d'oeuvre des seconds. Ils participent aujourd'hui à leur création; et ils peuvent s'en dire, en quelque manière, les auteurs.
Cette collaboration a déjà produit des résultats qu'on dit pleins de promesses. Le groupe des «Peintres de la femme», que préside M. A. de La Gandara, et qui compte parmi ses membres des dessinateurs comme Willette, Anquetin, Gerbault, Grün, A. Guillaume, Métivet, Neumont, Préjelan, Boubille, Abel Truchet, s'est mis au travail, chacun apportant son talent, ses conceptions, sa «manière». Il ne s'agit point, en effet, de revenir, par une imitation laborieuse, aux modes d'autrefois, ni d'adapter au goût actuel les élégances désuètes dont les vieilles gravures nous ont transmis le souvenir. Les «Peintres de la femme» se proposent d'innover, tout en restant fidèles à cet art du costume sobre, d'une grâce seyante, qui plaira toujours en France, et qui est proprement nôtre.
On a commencé par leur montrer des modèles qu'ils ont adroitement transformés. Une petite retouche peut parfois changer l'aspect d'une robe, d'un manteau, leur donner une séduction qui leur manquait: la tâche est amusante, aisée, pour des observateurs exercés à saisir l'harmonie des lignes, à combiner et à accorder les nuances. Mais ils ne se sont pas bornés à de simples retouches. Et ils ont voulu contribuer par des croquis personnels à la mode qui sera peut-être celle de demain: une exposition réunira le mois prochain ces oeuvres légères, issues de l'alliance, désormais consacrée, du couturier et de l'artiste.
Voici, en attendant, l'un des premiers dessins exécutés par Willette, dont on reconnaîtra, dans un genre inaccoutumé, la verve spirituelle, la fantaisie toujours en éveil. En cette image de femme vêtue, semble-t-il, d'une grande fleur de lys qui l'enveloppe entièrement, et campée devant un jardin à la française, aux allées régulières, aux bosquets taillés, on se plaît à voir comme le manifeste de la nouvelle école.
Michel Psichari.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
Les Pèlerins de Sainte-Hélène.
N'est-il pas merveilleux qu'à un siècle de sa disparition de la scène du monde, qu'un siècle bientôt après le dénouement du drame obsédant de Sainte-Hélène, nous puissions encore découvrir, touchant Napoléon, des choses qui aient le pouvoir de nous passionner? Un livre révélateur paru d'hier et riche en documents inédits, dossiers d'archives, correspondances diplomatiques et papiers privés, donne une suite impressionnante à tous les récits de la captivité de Napoléon jusqu'ici publiés et qui s'arrêtaient à la mise au tombeau. Et voici de nouveau évoquée par un scrupuleux historien, M. Albéric Cahuet--son nom est familier aux lecteurs de ce journal--la geôle noire de l'Océan, la Thulé tropicale aussi perdue au milieu de ses brumes étouffantes que l'autre, celle du Nord, derrière ses frimas, aussi ignorée du monde jusqu'au jour où le tragique crépuscule de l'astre l'auréola de gloire. Car c'est d'elle qu'il est le plus question tout le long de ce livre, encore qu'il s'intitule Après la mort de l'Empereur et fasse rayonner la légende de Sainte-Hélène en Europe, dans les capitales de la Sainte-Alliance, et jusqu'à nos jours.
Ce sont d'humbles guides, qui ont entraîné notre auteur vers Sainte-Hélène; ce sont les «derniers serviteurs de l'Empereur», c'est Marchand, son valet de chambre,--encore que celui-ci ait fini comte et bien établi; c'est Noël Santini d'abord «gardien du portefeuille», à l'île d'Elbe; plus tard, aux Briars et à Longwood, tour à tour tailleur ou bottier adroit, ingénieux à utiliser les restes, barbier quand il le faut, chasseur à ses moments et pourvoyeur de la table impériale,-plus tard «la bête noire de la Sainte-Alliance»; Santini, dévoué jusqu'à l'assassinat, s'il l'eût fallu, et qui, renvoyé de Sainte-Hélène, apporta en Europe la plainte du grand captif et révéla au monde l'ignominieux traitement qui lui était infligé sur son roc, puis finit gardien du tombeau des Invalides; c'est encore Louis-Étienne Saint-Denis, ci-devant improvisé mameluk sous le nom d'Ali, puis en exil transformé par une décision de l'Homme--qui avait fait d'autres miracles--en un bibliothécaire exact, appliqué à ses fonctions comme un chartiste et qui nous livre le secret de toutes les lectures de Longwood; c'est enfin l'huissier Noverraz, «l'ours d'Helvétie», la fidélité vigoureuse mise au service du dévouement qui ne discute pas.
En compagnie de ces braves gens, si attachés, si désintéressés, puisqu'ils ne pouvaient pas même concevoir la pensée de faire figure devant l'histoire, M. Albéric Cahuet, qui, à l'aide de curieux papiers inédits, a pu reconstituer, pendant et après la captivité, leurs humbles existences, nous introduit dans la vie intime de l'Empereur déchu; cène sont plus seulement les pauvres appartements d'apparat où s'écoulent, interminables, les jours de l'exilé; c'est l'office et c'est la mansarde, «où parfois l'on pleure des larmes cruelles», et cela est presque plus émouvant encore, car nous sondons plus profondément la prodigieuse infortune, la détresse qui plane sur la maison de l'exil.
L'Empereur mort, l'ombre du gigantesque calvaire s'étend sur toutes les pages du livre. Elle enveloppe le mélancolique départ, au crépuscule, de la petite colonie française de Longwood le 26 mai 1821; elle plane sur toute la procédure et la correspondance diplomatique que provoque l'exécution difficile du testament impérial; elle donne un caractère sacré à la nuit shakespearienne de l'exhumation le 5 octobre 1840; et, de nos jours encore, elle contraint au recueillement les derniers pèlerins cosmopolites qui font escale à Jamestown pour aller--en suivant l'itinéraire indiqué par l'auteur--méditer dans la Vallée du Silence.
Dans ces études, si joliment éditées par la librairie Émile-Paul (3 fr. 50) et illustrées de précieux documents iconographiques, M. Albéric Cahuet a paré une documentation solide, passée au crible d'une critique judicieuse et sévère, des séductions d'un style élégant, pittoresque et souple; mais surtout, ce qui est l'un des charmes les plus entraînants de son ouvrage, c'est la belle flamme qu'on sent courir tout au long de ces chapitres alertes, émaillés d'anecdotes inédites, et d'un rare agrément.
La Guerre des Balkans.
Voici que paraît le premier livre sur la guerre; entendez: la première relation historique précise, vraie, et déjà définitive, des opérations bulgares en Thrace pendant les trente jours que dura la campagne. Ce ne sont plus là des notes hâtives, fiévreuses, parfois informes, d'un reporter qui, tenu à distance du champ de bataille, doit emprunter à son imagination les détails fantaisistes du drame qui s'y déroule.
Ce sont de véritables documents d'état-major contrôlés et complétés par les observations personnelles de l'auteur parmi les convois en marche, dans les camps retranchés devant Andrinople et sur la ligne du feu pendant les trois jours de la bataille de Tchataldja. Le brillant officier français qui a signé ce livre est bien connu de nos lecteurs. C'est le correspondant de guerre de L'Illustration, M. Alain de Penennrun, dont les articles impartiaux et parfois redoutables en leur netteté éloquente ont produit, il y a moins de deux mois, une si grande sensation dans les milieux militaires, politiques et diplomatiques. C'est par notre collaborateur, en effet, il convient de le rappeler, que l'on a su la vérité sur la canonnade de Tchataldja, si meurtrière pour les Bulgares. Ce sont les lettres, les croquis et les plans de M. de Penennrun qui, publiés par notre journal dans les plus stricts délais de l'actualité, et reproduits dans tous les journaux de Constantinople, ont, les premiers, fixé l'opinion sur la réalité de la résistance turque. Après quoi, notre correspondant est rentré en France où le rappelaient ses obligations militaires. Il considérait la guerre comme virtuellement finie et les événements, jusqu'ici, ont en effet confirmé qu'était close la période des opérations décisives.
Naturellement, l'ouvrage aujourd'hui publié constitue un ensemble méthodique, ordonné, fortement lié, revu minutieusement et complété par toutes les notes non encore utilisées.
Dans le premier chapitre qui, au point de vue préparation à la guerre, a un grand intérêt, l'auteur expose ce qu'il a su de la mobilisation et de la concentration des armées bulgares ainsi que ce qu'il a pu remarquer d'intéressant dans la constitution de leur ordre de bataille. Il y a joint de précieuses observations sur l'organisation générale des troupes, sur l'habillement, l'équipement, l'armement. Le second chapitre étudie les opérations de la deuxième armée, l'investissement d'Andrinople, puis le siège même de la ville. Le chapitre troisième traite des premiers combats qui ont suivi la prise de contact générale et, plus particulièrement, de ceux qui ont amené l'occupation de Kirk-Kilissé. Le chapitre IV est consacré tout entier à la grande bataille de Loule-Bourgas ou du Karaagatch. Dans le chapitre V, nous trouvons le récit de la bataille de Tchataldja à laquelle, nous le savons, assista l'auteur. Dans le chapitre VI enfin, M. de Penennrun a résumé les conclusions qu'il a cru pouvoir tirer de ses observations, à savoir notamment que, quoi qu'il puisse arriver maintenant et malgré la barrière de Tchataldja, la victoire matérielle et morale acquise par tant d'héroïsme ne pourra plus'être arrachée aux Bulgares, car l'offensive turque est désormais impossible.
Pour être exact et précis, le livre de M. de Penennrun (Édition Lavauzelle, 4 fr.) n'a rien de la sécheresse d'un rapport de manoeuvre. Il est vivant, descriptif, émouvant. II sera demain dans toutes les bibliothèques militaires de France et de l'étranger. Car, malgré la brièveté de la campagne de 1912, l'importance des effectifs engagés de part et d'autre, la rapidité et la grandeur des résultats obtenus, lui donnent une importance considérable. C'est un grand exemple--à étudier et à discuter par tous les écrivains militaires de demain--de ce que peut être la guerre contemporaine.
Un nouveau livre s'ajoute, cette semaine même, à celui de M. Alain de Penennrun que nous analysons ci-dessus: c'est Vers la Victoire avec les Bulgares, par le lieutenant H. Wagner, traduit de l'allemand par le commandant Minart (Berger-Levrault, 5 fr.). Mais il s'en faut que le nouveau venu ait le même intérêt,--et surtout la même valeur documentaire. Non qu'il ne fourmille de renseignements variés, de savantes considérations tactiques, d'anecdotes, de tableaux militaires adroitement brossés. On y entend
les cris assourdissants des adversaires; on y voit les lignes se replier en bon ordre. Malheureusement, nous sommes mal assurés que le lieutenant Wagner puisse, d'un front serein, redire le «J'étais là» du fabuliste. Pourtant, il a été, dès le début de la guerre, le plus cité, le plus exalté des journalistes. Que de feuilles ont empli leurs colonnes des lambeaux des articles qu'il envoyait du «théâtre de la guerre» à la Reichspost, de Vienne! Car nul ne donnait des détails aussi abondants et précis que ceux qu'il télégraphiait à son journal. Seulement tout finit par se savoir, et l'on apprit un beau jour--M. René Puaux, qui, lui, y fut voir, raconte assez malicieusement dans le Temps par quelles voies--que M. Wagner était surtout un homme d'une imagination très fertile, qui excellait à délayer, comme nous disons, les bulletins officiels. A la vérité, l'ancien correspondant de la Reichspost a retranché beaucoup, dans son volume, des descriptions dramatiques qui firent le succès de ses articles. Il ne consacre plus un chapitre à la bataille de Tchorlou,--que jadis il avait copieusement dépeinte. Il a effacé de ses tableaux quelques ruisseaux de sang. N'importe, avertis comme nous le sommes, nous hésitons à accepter même ce qui en reste. Le fac-similé même d'une de ses dépêches, reproduit en hors texte, n'arrive pas à nous convaincre. Nous conservons, comme on dit, de la méfiance.