OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES
Constantinople, vendredi 21 février.
J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr. Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles. Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué. Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et d'autre.
Une mosquée incendiée par les Bulgares, à
Tchataldja.
Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares entre Bogados et Silivri.
C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La 31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari.
Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri, Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19 petits.
... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.
Georges Rémond.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
Littérature militaire.
Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912 dans le Correspondant en un volume intitulé Nos Frontières de l'Est et du Nord (Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent: neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc. On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague. Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.
Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With, tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges, plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel, capables de la faire respecter.
Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000. La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son territoire en cas de conflit.
Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à l'extérieur.
Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement reste insuffisant.
C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dans Une réponse française au programme militaire allemand (Berger-Levrault, 2 fr. 50). Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies, une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés avec précision.
R. K.
Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine de La Petite Illustration, et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux.
M. HENRI GOUNOUILHOU
Le directeur de la Gironde et de la Petite Gironde, les deux grands journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine.
M. Henri Gounouilhou.
--Phot. Terpereau.
Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui lui succèdent aujourd'hui.
La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses représentants les plus respectés.
La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet, sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure du disparu.