A CONSTANTINOPLE

D'une nouvelle visite faite aux avant-postes turcs de Tchataldja, notre collaborateur Georges Rémond a rapporté la, conviction que d'ici plusieurs semaines, à supposer que le beau temps revienne et dure, il ne pourrait y avoir, de ce côté, d'opérations sérieuses: c'est la trêve du dégel et de la boue après celle de la neige. A son retour à Constantinople, il devait être frappé, par le spectacle qu'offre cette grande ville sans âme, indifférente, semble-t-il, à tous les maux. Il nous adresse, à ce sujet, les lignes suivantes:

carnaval et incendies

Quelle étrange ville! et que de singulier contrastes elle offre! Le carnaval y bat son plein; il y a cinq bals par semaine; les masques et les dominos passent pêle-mêle dans la grande rue de Péra avec les blessés, avec les malades qu'on ramène des lignes de Tchataldja ou de Gallipoli, des hommes aux pieds gelés, aux mains mortes, et personne n'y fait attention. Il y a des incendies tous les jours; on entend le cri sinistre le celui qui annonce le feu; on voit passer au galop les pompes municipales, puis les bandes débraillées des «touloumbadjis» (pompiers volontaires) en costumes d'acrobates de barrière portant une pompe surmontée d'un ornement bizarre qui ressemble au Saint-Sacrement de nos processions; et une grande aurore rouge se lève sur Galata ou sur Stamboul. Cent maisons disparaissent un jour, cent cinquante le lendemain. Comment en reste-t-il encore? L'autre soir Sainte-Sophie a bien failli flamber; toutes les petites constructions de la place qui l'avoisine ont été consumées. Et, à part quelques visages entrevus de patriotes angoissés par l'incertitude de l'heure, pénétrés de tristesse, et redoutant les nouvelles négociations de paix avec abandon d'Andrinople dont on fait courir le bruit; à part l'expression des yeux d'un blessé passant à cheval au milieu de l'indifférence publique et qu'un camarade mène à l'hôpital, rien d'autre ou presque rien ne trahit tout cet amoncellement de défaite, de fin de tragédie, de fin de peuple qui pèse sur cette ville. En somme, personne ne voit cela. Et pour montrer un pareil spectacle, il ne faudrait pas seulement le décrire, mais inventer, en grand artiste, en historien véridique, et ayant une âme en plus des yeux, des figures qui donnent un nom, un sens, un sentiment à ce qu'il a d'impersonnel et d'anonyme.

l'incident de la «suzette-fraissinet»

... Je viens de me rendre à bord de la Suzette-Fraissinet, le cargo français bombardé le 1er mars par les Bulgares. Le commandant Gibert m'a reçu et m'a dit qu'il se trouvait ce jour-là, par beau temps, à 4 h. 30 de l'après-midi, à 24 milles de Gallipoli et passait à 3 milles de la côte. Il venait de Dédéagatch où il avait, avec l'autorisation des autorités bulgares, embarqué 128 réfugiés turcs dont beaucoup de femmes et d'enfants. A ce moment il avançait précédé par un vapeur anglais, le Moeris, et suivi par un italien, l'Ausonia, lorsque le premier, l'anglais, fut canonné par des batteries bulgares de la côte qui l'endommagèrent dans ses ouvres mortes. A son tour, la Suzette-Fraissinet fut touchée à bâbord par le milieu, puis atteinte à l'avant par un boulet qui creva l'arrière de la cloison étanche séparant les cales numéros 1 et 2, traversa les deux tôles de blindage--en tout une épaisseur de 42 millimètres--et éparpilla plusieurs rangs de briques empilées contre la cloison. C'était là précisément que se trouvaient les réfugiés. Le commandant Gibert fit hisser au mât de misaine un pavillon neuf, mais sans que les Bulgares cessassent le feu. Neuf autres projectiles tombèrent autour du navire, heureusement sans l'atteindre; l'Ausonia ne subit aucun dommage.
Georges Rémond

A Constantinople: Sainte-Sophie menacée par un incendie
qui a détruit un quartier voisin.
--Phot. Ferid Ibrahim.

les livres & les écrivains

L'Histoire par les correspondants de guerre

La guerre des Balkans n'est point achevée que déjà son histoire, toute pantelante, sort des presses, avec ses chapitres de feu et de sang, ses pages d'orgueil, de folie et de deuil, et même ses conclusions du philosophe qui, parfois, devancent un peu les réalités. Cette histoire de la formidable crise qui marque une si grande date dans la vie des peuples de l'Europe orientale, ce sont les correspondants de guerre qui l'auront, les premiers, écrite avec les éléments, les documents de vie et de mort qu'ils ont été chercher eux-mêmes si courageusement dans les champs de la victoire et sur les routes de la débâcle. Rarement, et parmi plus de difficultés, de périls et de misères matérielles, le grand reportage aura mieux réalisé son effort d'information. Rarement, aussi, ces correspondances--si nous ne considérons qu'une sélection, celles que tout le monde a suivies passionnément parce que loyales et vraies--auront été plus précises et plus minutieusement révélatrices. Il ne faut d'ailleurs point s'en étonner, car si tels de ces représentants des grands journaux étaient des spécialistes de la guerre, des officiers instruits, entraînés et clairvoyants, comme notre admirable correspondant de Thrace, M. Alain de Penennrun, qui aura donné la première grande «relation d'état-major» de cette campagne (1), tels autres, comme notre très distingué confrère du Matin, M. Stéphane Lauzanne, qui fut à Constantinople l'éloquent et clairvoyant témoin de l'agonie d'un empire (2), ont prodigué les plus riches, les plus souples et les plus pittoresques qualités de l'observateur et de l'écrivain.

M. René Puaux, qui, à son tour, publie son livre de la guerre turco-bulgare: De Sofia à Tchataldja (3), doit être, lui aussi, tenu au premier rang de cette élite. Muni de la fameuse lettre blanche qui lui permettait, avec quatre ou cinq autres privilégiés, dont le correspondant de L'Illustration, d'être admis sur le terrain du feu, M. René Puaux a adressé au Temps une suite tout à fait remarquable de lettres, que nous avons tous lues et qui sont autant de documents précieux par leur haute probité professionnelle et la richesse de leur information. M. René Puaux devait être, j'imagine, un très réconfortant compagnon de route. Il a de l'esprit, et du plus alertement français. Il fit preuve, à tout instant, de bonne santé et de bonne humeur et, s'il eut du courage gai aux heures les plus sinistres, il manifeste en tels de ses récits la sensibilité d'un poète et l'éloquence recueillie d'un témoin de l'histoire; par exemple, lorsqu'il nous donne cette vision du vainqueur, bulgare progressant de Kirk-Kilissé à Tchataldja sur cette route qui, pour les Turcs en déroute, fut celle de la terreur et de la honte: «L'armée bulgare s'avance, rapide, silencieuse, disparate dans sa tenue, mais une dans son coeur, comme marchaient les volontaires de 92. C'est une armée farouche, impressionnante, où les barbes grises voisinent avec l'adolescence, où les capuchons de bergers couvrent la nuque de l'officier comme du soldat; c'est une armée qui traîne derrière elle ses convois, ses troupeaux, comme les conquérants d'autrefois, nomades éternels qui descendaient vers les mers chaudes avec leurs chars aux roues pleines. On sent qu'elle marchera jusqu'aux portes de l'Orient, cohorte fantastique que dirigent des cerveaux modernes...»

(1) La Guerre des Balkans, Lib. Lavauzelle, 4 fr.
(2) Au chevet de la Turquie. Lib. Fayard, 3 fr. 50.
(3) De Sofia à Tchataldja, Lib. Perrin, 3 fr. 50.

L'armée bulgare s'est avancée, en effet, jusqu'aux portes de l'Orient. Elle n'en a point cependant franchi le seuil et, si l'on en excepte M. Alain de Penennrun qui révéla avant tous autres les raisons de l'échec bulgare devant Tchataldja, ce sont surtout les correspondants du côté turc,

et en particulier Georges Rémond, qui ont pu nous dire l'importance et la difficulté de l'obstacle dressé devant Constantinople.

Justement, cette semaine encore, un journal des opérations du côté ottoman (4) nous est présenté par le major allemand von Hochwæchter. Le major von Hochwæchter ne fut pas, à vrai dire, un correspondant de guerre. C'était un instructeur de l'armée ottomane à l'école de von der Goltz, et ce qu'il est intéressant de trouver et de discuter dans son livre c'est un plaidoyer pour l'oeuvre allemande dans la préparation de l'armée turque à la guerre. Le major avait, au mois de septembre 1912, quitté sa garnison de Damas pour revenir, en congé, dans son pays. Mais dès ce moment la situation dans les Balkans se révélait menaçante. M. von Hochwæchter était personnellement convaincu de l'imminence de la lutte et il savait «qu'en haut lieu on brûlait de montrer la valeur de l'armée réorganisée», car, «bien que la refonte des institutions militaires ne fût pas encore complète, les officiers turcs étaient persuadés de leur supériorité sur leurs adversaires». En Allemagne, les compétences militaires estimaient que les chances seraient pour la Turquie, «si elle pouvait se décider à terminer tranquillement sa mobilisation et à rester sur la défensive jusqu'à la fin des opérations préliminaires». Mais la guerre, prématurément, éclata, et le major aussitôt regagna Constantinople, avec une lettre de recommandation du maréchal von der Goltz, pour faire campagne dans l'armée ottomane. Il fut attaché à l'état-major de Mahmoud Mouktar pacha et il put suivre, quoique souvent à distance du champ de l'action, toutes les opérations de l'état-major du 3e corps d'armée. Chaque soir, le major von Hochwæchter s'astreignit à rédiger ses impressions de la journée, et ce sont ces impressions qu'il vient de réunir en volume, des notes hâtives, généralement un peu sèches, fugitives, pas toujours complétées ni remises au point, mais intéressantes cependant par la lumière simple qu'elles portent sur certains faits. Ainsi ces lignes qui expliquent, sans les justifier, les massacres de non-combattants commis par les Turcs en certains villages chrétiens: «27 octobre.--Tous les soldats et officiers cantonnés dans un village ont été massacrés par les Grecs et les Bulgares; on n'a plus trouvé que des membres épars, les effets et les fusils. Le général a fait fusiller toute la population masculine, puis a fait brûler le village après en avoir éloigne les femmes et les enfants.»

(4) Au feu avec les Turcs, Lib. Berger-Levrault, 3 fr.

Mais le chapitre le plus utile, le plus personnel, en tous cas, est celui dans lequel sont exposées les causes de la rapide désorganisation de l'armée turque, encombrée de redits ahuris, sans discipline et sans officiers, cohue informe jetée à l'abattoir et d'après laquelle, conclut l'auteur, on ne saurait juger de la valeur du soldat turc, le vrai, ni du système allemand qui a présidé à son instruction militaire.

Les livres du major von Hochwæchter et de M. René Puaux ont été écrits ou du moins documentés sous les obus. L'étude purement technique de M. le lieutenant-colonel breveté Boucabeille sur la Guerre turco-balkanique en 1912 (5) a été rédigée dans le calme et la réflexion du cabinet de travail. L'auteur a fait état des correspondances de guerre, qu'il rapproche et critique, pour dégager la vérité de certaines contradictions. L'ouvrage est clair, ordonné, méthodique. C'est un bon livre de bibliothèque militaire.

(5) Avec 11 cartes en couleur et 10 croquis dans le texte. Lib. Chapelot, 5 fr.

Albéric Cahuet.

Voir le compte rendu de Rouletabille chez le tsar, de M. Gaston Leroux; des Contes de Minnie, de M. André Lichtenberger; du Journal du comte Apponyi, et des autres livres nouveaux, dans La Petite Illustration jointe à ce numéro.