ALFRED PICARD

M. Alfred Picard qui vient de mourir, après une maladie de quelques jours, âgé de soixante-neuf ans, gardera une des premières places parmi les grands esprits qui honorèrent la France à l'aurore du vingtième siècle. Chose curieuse, cet ingénieur, qui connaissait à fond tous les secrets de son art, n'a attaché son nom à aucun de ces ouvrages audacieux qui assurent à leur auteur une célébrité bruyante, parfois excessive; dans les diverses fonctions qu'il occupa, son rôle fut surtout administratif, et c'est dans ce rôle, où il est si difficile de donner et surtout de faire apprécier la mesure de sa valeur, qu'il apparut comme un homme d'un mérite supérieur, apportant dans toutes ses conceptions une science et une largeur de vues que secondait une puissance de travail prodigieuse.

Alfred Picard était né à Strasbourg en 1844. Sorti de l'École des ponts et chaussées peu de temps avant la guerre de 1870, il fut attaché aux travaux de défense de Metz; mais il profita de la première occasion pour sortir de la forteresse et s'enrôla dans l'armée de la Loire. La paix signée, il entre au service du contrôle des chemins de fer et des canaux; en 1880 il assume toute la responsabilité effective du ministère des Travaux publics, prenant sous sa direction la navigation, les ponts et chaussées, les mines et les chemins de fer. Peu de temps après il devient président de section au Conseil d'État.

Nommé rapporteur général de l'Exposition de 1889, il rédige seul, en quelques mois, un ouvrage considérable où il traite les questions les plus variées, les plus disparates, avec une sûreté, une clarté, une élégance de forme inusitées. On le nomme grand officier de la Légion d'honneur, puis on le choisit comme commissaire général de l'Exposition de 1900.

M. Alfred Picard--Phot. Pirou, bd Saint-Germain.

Ici encore Alfred Picard fut à hauteur de sa tâche, et c'est à. tort qu'on lui a imputé la responsabilité des désastres financiers particuliers qui marquèrent cette foire universelle. Il ne fit qu'assurer, avec sa probité intransigeante, l'exécution de contrats commerciaux approuvés par le ministre après avoir été préparés par des fonctionnaires spécialement chargés de la partie fiscale de l'Exposition.

En 1904, M. Picard allait en Amérique pour régler, au milieu d'assez grandes difficultés, les conditions de la participation française à l'Exposition de Saint-Louis. A peine de retour, il dirigeait tous les travaux de la commission chargée d'organiser le nouveau réseau d'Etat, à la suite du rachat de l'Ouest.

Tout en se donnant corps et âme à ses fonctions officielles, Alfred Picard trouvait encore le temps d'écrire des volumes qui eussent suffi à consacrer sa réputation. Ce travailleur extraordinaire ne savait pas se reposer, il ne prenait jamais de vacances. Quand il résolut de présenter le Bilan d'un siècle, il demanda la collaboration de plusieurs spécialistes éminents. Les manuscrits n'arrivant pas assez vite à son gré, il décida d'écrire lui-même tout l'ouvrage, et il avertit ses amis qu'il n'accepterait plus à déjeuner ou à dîner en ville avant que l'ouvrage fût fini. En effet, pendant trois ans, raconte notre confrère Emile Berr, il prit tous ses repas, seul en face de sa soeur. Quand les six volumes in-8° furent achevés, l'auteur avoua que, pour apprendre les choses dont il avait dû parler et qu'il ignorait, il avait été obligé de lire environ 400 volumes. L'ouvrage paru, il se mit à recommencer le Traité des chemins de fer, qu'il avait publié en 1887.

En 1908, cédant aux instances de M. Clemenceau, chargé de former un cabinet. M. Picard acceptait le ministère de la Marine. Il n'y testa que quelques mois, et il reprit bientôt ses travaux ordinaires.

Inspecteur général des ponts et chaussées, ancien ministre, grand'croix de la Légion d'honneur, vice-président du Conseil d'État, membre de l'Académie des sciences, Alfred Picard avait atteint tous les sommets. Sa modestie égalait sa science; une grande bonté tempérait la sévérité qu'inspirait un amour supérieur de la justice; l'apparente mélancolie, dont s'égayèrent les caricaturistes, cachait une grande finesse d'esprit et une rare sensibilité d'âme.

Voici ce que ce scientifique doublé d'un juriste écrivait dans le Bilan d'un siècle:

«Parfois, en songeant à l'extrême brièveté de la vie, le penseur se prend à éprouver quelque regret. Ce n'est certes pas la perte plus ou moins prochaine des satisfactions de l'existence qui l'attriste ainsi: les joies sont, même pour les plus heureux, compensées par trop d'ennuis et de chagrins. Non, ce dont souffre le philosophe, c'est de l'impuissance dans laquelle il se trouve d'explorer largement le domaine encore si restreint des connaissances humaines, d'en étendre les limites par de vastes conquêtes, d'apporter une ample contribution à l'édifice de la science et du progrès... Mais cette tristesse s'efface, pour celui qui, ayant mesuré la marche de la civilisation dans le passé, la pressent s'améliorant dans l'avenir: en élargissant ainsi son horizon, en faisant abstraction de l'individualisme pour ne voir que la solidarité et ses effets, l'esprit le plus pessimiste se rouvre à l'espérance. La perception d'une marche incessante en avant, d'un essor continu de l'humanité, chasse le découragement et provoque un puissant réconfort. Elle console la vieillesse, ranime la vaillance de l'âge mûr, inculque à la jeunesse la foi et l'émulation.»

Et l'ingénieur ajoutait: «La littérature, ne figure pas et ne peut pas figurer dans le programme des expositions. Cependant elle joue un tel rôle dans la vie des peuples et. éclaire d'un jour si vif le mouvement des esprits, qu'il est impossible de ne pas lui réserver une place à côté des sciences et des arts dans cette revue du dix-neuvième siècle.»
F. H.