VI.--LE PROGRÈS CONTRE LE PASSÉ

20 juin.

Je vous ai déjà dit que les chaises à porteurs avaient presque complètement disparu de Pékin. J'en ai pourtant rencontré ces jours-ci une, bien amusante, et très ancien régime. Portée par deux mules, elle longeait paisiblement la muraille de la ville impériale par-dessus laquelle un pavillon en ruines dressait, au milieu de la verdure, son toit aux tuiles d'or mélangées d'herbes folles. Un serviteur à pied menait par la bride la mule de tête tandis qu'un autre, à cheval, fermait la marche. Le propriétaire, qui devait être quelque rural aisé des environs, accroupi dans l'étroite caisse, fumait sa pipe, très dignement.

Rien d'européen dans ce coin désert, pas un poteau télégraphique en vue; on aurait pu se croire dans le Pékin du temps de Kang Hi.

Comme je m'extasiais, un cycliste en robe lilas, très jeune Chine, coiffé d'un élégant canotier et chaussé de bottines jaunes, dépassa soudain à toute pédale l'antique équipage. Ce fut pour moi, durant une seconde, une saisissante vision résumant l'état actuel du vieil empire. Et, vraiment, la bicyclette et son cycliste étaient en ce lieu quelque chose de choquant et de déplacé; je ressentis une impression analogue à celle que j'éprouve devant une belle chaumière ou un joli coin de paysage de chez nous souillé par quelque révoltant panneau-réclame.

Le mandarin d'aujourd'hui et son escorte à l'occidentale.

Comme pendant à ce croquis en voici un qui vous donnera l'aspect d'un autre Pékin, celui que les révolutionnaires sont en train de nous fabriquer.

C'est à l'arrivée du train de Tien Tsin, un jour de pluie, un mandarin nouveau style qui vient de débarquer. Il est monté dans son coupé dont les glaces sont remplacées par des persiennes aux lames rabattues. Sur les dalles de marbre disloquées, la voiture file en cahotant avec fracas vers la ville chinoise. Montés sur des bidets mongols assez laids, des cavaliers l'escortent; ils sont armés de carabines à répétition et vêtus de toile kaki avec, aux manches, des galons de grade en coton blanc; comme coiffures des canotiers et des panamas. Ce sont les satellites particuliers du moderne Ta jen qui, lui, est en veston et chapeau de paille.

Dans ce tableau tout se tient: la vilaine gare, la rangée des boutiques récemment déposées le long du mur de Tien Men, les poteaux pour l'éclairage, le télégraphe et le téléphone, constituent un cadre bien digne de ce cortège et du Progrès qu'il représente.

... A l'occasion du jour de naissance du roi George, il y a eu, l'autre jour, revue solennelle sur le glacis anglais, réception à la légation et dîner de gala à l'Hôtel des Wagons-Lits. Le manager s'était assuré le concours de la musique des «Somerset» qu'on a fait, à grands frais, venir de Tien Tsin. Depuis huit jours, l'événement était annoncé par la voie de la presse et par des prospectus invitant les amateurs à retenir leurs tables le plus tôt possible. Tout Pékin-Légations répondit à cet appel; la vaste salle à manger était débordante de dîneurs sur lesquels la «band» déversait de copieux et assourdissants flots d'harmonie. Ce fut, ensuite, une soirée dansante fort animée. Tout ce que le corps international d'occupation compte d'officiers, jeunes ou mûrs, fervents de la valse ou du tango, s'était mobilisé pour assurer le service chorégraphique et les danseuses ne chômèrent point. La seule chose regrettable, à mon gré, fut l'absence complète d'uniformes: rien que des habits, des smokings blancs ou noirs et des «Eton», ce drôle de petit veston de pâtissier, pas plus long que le gilet, si dangereux à porter parce que facilement ridicule. Tout le corps diplomatique était présent, nombreuses les élégantes, dont quelques-unes très jolies et très entourées. On remarquait même deux couples Jeunes Chinois très dans le train: les maris en parfaits gentlemen et les dames en combinaison, si j'ose dire, moitié chinoise, moitié je ne sais quoi, avec des coiffures ni l'un ni l'autre et des lunettes d'or. L'une d'elles, m'a-t-on dit, est suffragette, et s'est faite, à Pékin, l'apôtre des droits civiques de la femme. Déjà!

Enfin, cette soirée aurait été tout à fait charmante si elle n'avait eu pour principal résultat de m'empêcher de dormir jusqu'à une heure fort avancée de la nuit.

LES BONS DOMESTIQUES

De temps en temps, un des nombreux boys qui servent à table se fait couper la natte; ils sont bien une cinquantaine dont la moitié est encore fidèle à la vieille coiffure nationale; de la moitié moderniste, les uns se sont fait raser complètement la tête et attendent que tout repousse à la fois; les autres ont conservé une certaine longueur de leur tresse dont ils se servent pour recouvrir la partie rasée de leur crâne jusqu'à ce qu'elle soit, elle aussi, garnie de cheveux; ce qui leur fait de drôles de figures. Ils n'ont pas encore la veste et le tablier de nos garçons de café: ils attendent probablement que la République soit mieux assise pour lui témoigner leur indéfectible attachement en dépouillant la livrée du régime déchu. Ils portent la longue robe de toile bleue, fendue sur le côté, bordée d'un mince galon blanc au col et aux poignets, recouvrant le caleçon blanc serré aux chevilles. Leurs pieds chaussés de pantoufles feutrées, légèrement retroussées du bout, glissent, empressés et silencieux, sur les parquets et les tapis, autour des tables et dans les couloirs.

Les Chinois sont très observateurs, dit-on. Chez les boys d'hôtel, cette faculté est précieuse, car les quelques mots européens qu'ils écorchent en les disant, ou entendent de travers, ne seraient pas suffisants pour se faire servir même approximativement. Ils s'intéressent à leurs clients, et, pour peu qu'on soit livré pendant quelques jours aux bons soins du même boy, il arrive à connaître vos habitudes et semble éprouver une vraie satisfaction à prévenir vos désirs; c'est peut-être tout simplement la gloriole d'avoir fait preuve d'intelligence.

Dernièrement, je voulais obtenir du mien une carotte crue dont j'avais besoin pour humecter un peu ma provision de tabac que la chaleur avait rendu sec comme un coup de trique. J'essayai vainement de me faire comprendre en français; en anglais, je ne fus pas plus heureux, le mot se prononçant exactement de la même façon, sauf qu'il y a deux r en anglais et pas d'e muet. Enfin, je me décidai à faire un dessin et, pour plus de précision, je coloriai en rouge et en vert le légume et son feuillage. Mon boy, ravi, partit en courant et me rapporta un radis. J'avoue qu'à ce moment j'ai douté de mon talent. Il faut vous dire qu'à l'École des Beaux-Arts on ne m'a jamais appris à dessiner une carotte. Dieu sait, pourtant, la quantité de navets que nous devons à l'enseignement officiel! Il faut vous dire aussi que les radis, à Pékin, sont énormes et de forme très allongée; cette circonstance, jointe à l'étrangeté de ma demande, excusait donc l'erreur du boy. Devant mon geste de refus découragé, le Chinois s'en fut chercher, derrière la porte, la carotte demandée dont il s'était muni, à tout hasard, pour le cas où le radis n'aurait pas fait mon affaire. Alors j'ai repris confiance en moi-même, et le boy, enchanté et fier de sa perspicacité, est allé raconter à ses camarades qu'il avait un drôle de client, qui mangeait des carottes crues entre ses repas.

Car les Chinois sont très portés à l'exagération.

Les domestiques indigènes font le désespoir des maîtresses de maison. Les Européennes de toutes nations sont unanimes à déclarer qu'il est aussi impossible de se soustraire à leurs malices, à leurs fantaisies, à leurs gaspillages, que de les empêcher de voler.

Le vol domestique est une institution officielle dont le fonctionnement a été expliqué bien des fois par les auteurs qui ont écrit sur la Chine. C'est, en grand et en très perfectionné, le sou du franc de nos cuisinières, et cela prouve, une fois de plus, que les Chinois avaient tout découvert avant nous. L'anse du panier dansait dans l'Empire du Milieu bien avant que les paniers fussent inventés à Paris.

LA VIE MONDAINE A PÉKIN,--Une soirée à l'Hôtel des Wagons-Lits.

C'est comme le syndicalisme: les principes en sont appliqués ici dans toute leur rigueur et avec la discipline la plus inflexible. Un boy qui se considère comme injustement congédié entraîne avec lui tous ses camarades, et la maison est mise à l'index. Impossible de trouver d'autres serviteurs tant que l'injustice n'est pas réparée. Il est arrivé qu'un malheureux ménage, nouveau venu, abandonné par ses domestiques à la suite d'une histoire de ce genre et dans l'impossibilité absolue d'en recruter d'autres, alla prendre ses repas chez un ami compatissant. Le premier jour, tout alla bien: le mari disait: «Il faut montrer de la fermeté, ne pas céder devant ces exigences intolérables, le prestige européen est en cause, etc.» Le second jour, le cuisinier en chef de l'ami hospitalier vint trouver son maître et lui demanda si le ménage Un Tel viendrait encore déjeuner et dîner. Le maître, quelque peu suffoqué, voulut bien, toutefois, car il cuisinait fort bien, répondre affirmativement à son serviteur, non sans lui demander de quoi il se mêlait et pourquoi il lui posait cette question. Le chef lui déclara alors que M. et Mme Un Tel ayant été boycottés par leur personnel, il était de son devoir à lui et à ses collègues de quitter le service de Monsieur si les victimes de l'interdiction syndicale parvenaient à se soustraire à ses effets en prenant pension chez Monsieur. Une invitation, de temps en temps, passe encore, mais tous les jours, jamais! Monsieur, qui était gourmand, hésita entre le coeur et l'estomac: celui-ci l'emporta, comme toujours. M. et Mme Un Tel, bien chapitrés, se rendirent à discrétion et reprirent leur boy, dont ils n'eurent. du reste, pas à se plaindre plus que de raison par la suite.

Et voilà qui pourrait expliquer l'origine du mot boycotter. Encore une invention chinoise!

La jeune femme, un jour que la note avait été majorée plus que de coutume, voulut encore protester et décida de faire elle-même ses provisions. Vains efforts! Le tout fut cuit et préparé de si belle sorte que rien n'était mangeable. Il fallut céder de nouveau.

UNE DES SORTIES DE PÉKIN: NAN SI HEU, LA PORTE DU SUD-OUEST.
Dessin de L. Sabattier.

On me conte une autre anecdote, qui montre combien ces procédés sont considérés comme une chose toute naturelle par les Chinois. Le sous-directeur d'une banque ou d'une société quelconque fut appelé à remplacer pour quelque temps son chef, qui partait en congé: le jour même où il prit, par intérim, la direction de la maison, le prix des poulets et du reste augmenta chez lui dans de notables proportions; étonnement, questions auxquelles le chef cuisinier répondit simplement que Monsieur était directeur, maintenant, et qu'il devait payer plus cher, étant plus fortement appointé. Il fallut lui expliquer et lui prouver que, si Monsieur remplissait les fonctions de directeur, ce n'était que provisoirement et que ses appointements restaient les mêmes. Ces raisons furent jugées bonnes et les denrées revinrent à leurs prix ordinaires.

Il est des forces contre lesquelles on ne lutte pas.

Des anecdotes de toute sorte, on vous en raconte par centaines; il en est qu'on entend plusieurs fois, avec des variantes, mais l'aventure est régulièrement arrivée à la personne qui vous la narre.

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Un défaut commun à beaucoup de coloniaux et que je retrouve ici, chez quelques jeunes débarqués--heureusement fort rares--a le don de m'exaspérer: c'est celui qui consiste à traiter en êtres inférieurs les habitants du pays où l'Européen est arrivé en intrus ou en conquérant, avec des canons et des fusils, et à ne vouloir connaître que les coups comme forme de discussion. Si ce raisonnement était juste, il faudrait admettre la réciproque et ne pas crier quand l'être inférieur se rebiffe, ou, alors, s'il est dans l'impossibilité de répondre, c'est de la lâcheté.

Rien ne m'est plus pénible que de voir un blanc, un Européen, un Français, frapper, même légèrement, un pousse-pousse pour le faire aller plus vite.

Je répète que le cas est très rare et que ce sont les tout jeunes gens irréfléchis qui se livrent à ces actes de brutalité qui ont, en outre, l'inconvénient d'être impolitiques au plus haut point. De petites causes peuvent produire un effet désastreux et la violence d'un isolé peut avoir des conséquences incalculables pour la communauté.

LA COLONIE FRANÇAISE A PÉKIN

La légation de France, reconstruite, comme la plupart des autres, après les événements de 1900, est, si on la compare à ses voisines qui lui servent de repoussoir, d'une grande sobriété de lignes. Son auteur n'avait pas encore inventé le style Fallières. Par un hasard inconcevable, elle est la seule dont l'entrée soit agrémentée de tas de cailloux, destinés à l'entretien de la rue. Et ces cailloux doivent être là depuis longtemps, car, à mon arrivée, il y a un mois, une végétation assez luxuriante les ornait déjà.

C'est un coin bien parisien, et les jeunes attachés, en passant devant cet encombrement provisoire, peuvent rêver du Boulevard qu'ils viennent de quitter.


M. P. de Margerie, ministre de France, Actuellement directeur adjoint des affaires politiques au ministère des Affaires étrangères.

M. Georges-Picot, premier secrétaire de la légation de France.

Notre sympathique ministre, M. de Margerie, n'assistera pas à la mise en oeuvre de ces matériaux, car, appelé à un poste important au ministère des Affaires étrangères, il quitte Pékin dans quelques jours, au grand regret de tous les Français, des Européens et aussi des Chinois, qui avaient pu apprécier son caractère à la fois ferme et conciliant, sa droiture et son exquise urbanité.

En attendant l'arrivée de son successeur, la légation sera gérée par le premier secrétaire, M. F. Georges-Picot, fils de l'illustre économiste, membre de l'Institut.

M. Georges-Picot, qui fut déjà chargé d'affaires lors du départ du prédécesseur de M. de Margerie, est la distinction et l'aménité mêmes, ce qui n'exclut pas, chez lui, la volonté et la force de caractère. C'est une belle et fine figure de diplomate, et je le vois très bien dessiné par Ingres, en habit à haut collet, culotte et bas de soie.

Le personnel diplomatique français est complété par MM. Blanchet, consul, premier interprète, sinologue érudit et pratiquant, travailleur acharné, que ses occupations très absorbantes n'empêchent pas d'être aimable et accueillant, Viennent ensuite les jeunes et sympathiques attachés, MM. Valentin, Rhein et Dozon, qui font ici leurs premières armes dans la diplomatie. Et ce terme de premières armes pourrait bien, avant peu, ne plus être pris au figuré si les affaires continuent à ne pas s'arranger mieux. Mais les campagnes, c'est de l'avancement, et puis ça compte toujours pour la retraite.

M. de Margerie, qui est le beau-frère de Rostand, a pour secrétaire particulier son neveu, M. Gérard Mante, jeune, fougueux, sportif et charmant, le plus agréable compagnon d'excursion qui se puisse voir.

L'élément militaire est représenté par le commandant Vaudeseal, le médecin-major de première classe Hazard, le capitaine Collardet, breveté d'état-major, attaché militaire, le capitaine Renaud, les lieutenants Marquer, Delafond, Ménigoz, Klepper, Grovalet et l'aide-major Guy, qui ont, presque tous, déjà vu le feu, soit ici, soit au Tonkin ou en Afrique, et qui sont prêts à faire leur devoir, vaillamment et gaiement, à la française, dès que l'occasion s'en représentera.

Mmes de Margerie et Georges-Picot étant, depuis quelque temps, rentrées à Paris, la partie féminine des habitants de la légation de France se trouvait réduite, ces jours derniers, à la toute gracieuse Mme Collardet, qui, à son tour, vient de quitter Pékin pour aller, avec ses enfants, passer les mois de grosse chaleur à Chan Haï Kouan, au bord de la mer, dans une pagode transformée en maison de campagne.

L'entrée de la légation de France.

Chan Haï Kouan, à douze heures de chemin de fer de Pékin, est le Trouville du Tché Li; c'est là que la Grande Muraille vient aboutir à la mer. Les résidants qui peuvent quitter la capitale pendant quelques semaines y vont, à la chaude saison (41° à l'ombre aujourd'hui) se reposer et respirer autre chose que de la poussière. Ceux que leurs occupations retiennent à la ville y envoient leurs femmes et leurs enfants; le vendredi ou le samedi ils prennent le train des maris et reviennent, le lundi, à leurs bureaux. Quelques-uns, plus fortunés ou jouissant de plus de loisirs, vont passer l'été au Japon.

Au bord de la mer, comme à Tien Tsin ou à Pékin, les distractions mondaines tiennent une large place dans l'existence de la population européenne.

Pékin sportif: le tennis à l'«International Club».

Les visites, les thés, les dîners, les réceptions, le cheval, l'escrime, le tennis, le bridge, les courses et les réunions sportives, sans oublier la chasse et les excursions, sévissent, dans toute l'étendue de l'extraordinaire garnison internationale, avec autant d'intensité et d'entrain que dans nos villes d'eaux les plus fréquentées. Il ne manque ici que le théâtre,--cela pour ceux dont le théâtre est la grande distraction.

Pour ma part, je ne me suis jamais tant habillé, et vous savez si c'est mon genre! Mais je compte cette sujétion au nombre des inconvénients du voyage, avec la poussière, la nourriture d'hôtel et le change des monnaies.

Je n'ai pu, faute de temps, me mettre en relations avec tous les Français de Pékin, et je le regrette vivement, ceux que j'ai pu connaître m'ayant fait bien augurer des autres et m'en ayant dit beaucoup de bien. Je vous citerai pourtant les noms de MM. Cazenave, ancien ministre plénipotentiaire, directeur de la Banque de l'Indo-Chine, Piry, directeur, et Roux-Lacordaire, sous-directeur des postes chinoises, Millorat, directeur du chemin de fer du Chan Si, Delon, de la poste française, vieux Parisien, quoique méridional, de Rotrou, inspecteur du Chemin de fer Pékin-Hankeou, Redelsperger, etc.

Je m'en voudrais d'oublier dans cette rapide énumération deux jeunes gens de passage ici, deux Français de la bonne espèce, comme on aime à en rencontrer en pays étrangers où ils sont de vivants et sains échantillons de notre race bien portante de corps et d'esprit.

L'un, M. F. Bernot, agrégé de l'Université, est titulaire d'une bourse de voyage qui lui permet de faire, en deux ans, le tour du monde à son gré, à sa fantaisie, sans obligations, sans programme si ce n'est celui-ci: «Regarde, compare, instruis-toi.» Voilà qui est autrement compris que notre prix de Rome, si suranné. M. Bernot est arrivé à Pékin quelque temps avant les troubles de février dernier. Il a assisté à quelques nuits tragiques, à des journées mouvementées, ce qui ne l'a pas empêché d'être, comme tant d'autres, séduit par ce pays, et il y est encore.

L'autre, M. L. Aurousseau, est lauréat de l'École des Langues orientales et pensionnaire de l'École française d'Extrême-Orient à Hanoï. Il est chargé de rechercher, en Chine, pour la bibliothèque de ce dernier établissement, des ouvrages et des manuscrits, des éditions rares, des textes anciens. C'est un digne émule de Pelliot: il en a la science, l'ardeur et le courage: le succès viendra.

LE CHAPITRE DES TOILETTES

La très importante question des toilettes prend des proportions insoupçonnées pour mesdames les résidantes. Elles sont obligées d'avoir recours à toutes sortes de combinaisons pour recevoir de Paris leurs robes et leurs chapeaux avant qu'ils soient démodés. La France, on ne sait pourquoi, est le seul pays d'Europe qui n'expédie pas ses colis postaux en Extrême-Orient par le Transsibérien. Ce service se fait par mer. La durée du voyage étant de quarante jours environ, de Marseille à Pékin, au lieu de treize que met le chemin de fer, vous pouvez vous rendre compte de ce que doit souffrir, ici, une pauvre élégante attendant un envoi de sa couturière ou de sa modiste. Considérez qu'une lettre met, par la Sibérie, quinze jours pour aller du quartier des Légations à la rue de la Paix; admettez que la commande soit claire et ne donne lieu à aucune méprise; supposez qu'il n'y ait aucun retard et que le travail soit fait en huit jours; il faut aussi que l'expédition coïncide avec le départ d'un paquebot (ce qui peut faire une différence de quelques jours); ajoutez les quarante jours de mer; cela donne, en mettant les choses au mieux, deux bons mois pendant lesquels tout peut avoir été bouleversé dans la mode.

C'est là un douloureux problème que quelques maisons de commerce essaient de résoudre en adressant le précieux colis à leur correspondant de Berlin ou de Moscou qui se chargera de le réexpédier en Chine par ce Transsibérien interdit aux postaux français. Mais c'est encore une perte de temps considérable et, pour peu que la malechance s'en mêle, il peut arriver que ce soit aussi long que par le bateau, et même plus.

Pour une légère robe de soirée, le meilleur moyen est encore de se la faire envoyer sous enveloppe affranchie comme lettre recommandée,--via Sibérie. On a droit à un kilogramme. Au besoin on peut diviser l'objet en deux parties qu'on rajustera facilement à la réception. Du reste, aujourd'hui, il ne doit pas y avoir beaucoup de robes--de robes du soir, surtout--qui pèsent un kilo. Pour les chapeaux, le moyen est absolument impraticable, car, bien qu'il n'y ait pas de limites comme dimensions, la poste refuserait un pli n'ayant pas, au moins vaguement, la forme et l'aspect d'une lettre.

Vous le voyez, tout n'est pas rose pour ces malheureuses femmes. L'arrivée d'une voyageuse élégante est toujours, pour, elles, un événement considérable et d'un passionnant intérêt. Les moindres détails de la toilette nouvellement débarquée sont aussitôt, de leur part, l'objet d'un examen minutieux et approfondi; rien ne leur échappe, en ce fiévreux inventaire, des plus légers changements survenus dans la coupe d'un revers, la hauteur d'une martingale, la façon de ne pas boutonner un gant, de nouer et d'épingler la voilette, dans les mille petites particularités, enfin, de l'équipement féminin sur quoi les moniteurs illustrés de la Mode fugace ne donnent, pour ne pas se compromettre, que de rares et vagues renseignements.

A la suite de ces constatations on peut souvent, par des moyens de fortune, faire subir à une toilette de rapides transformations qui permettront de ne pas avoir l'air trop en retard sur la nouvelle venue. Pensez donc que, si le sac à main, par exemple, venait à être supprimé, ou les fleurs sur les chapeaux rétablies, on ne le saurait, ici, que quinze jours plus tard, à moins qu'une amie véritable ne vous en prévienne par un télégramme à cent sous le mot.

Les plus sportives parmi les résidantes font, à cheval, des promenades aux environs; mais il faut être vraiment passionné d'équitation, car je ne connais rien d'abominable comme les routes de ce pays. Que ce soit à l'intérieur de la ville ou dans la campagne, c'est la poussière--et quelle poussière!--ou la boue,--et quelle boue! Il est vrai que, hors de l'enceinte, les chemins sont très peu fréquentés et qu'on laisse derrière soi sa propre poussière; mais, rien que pour sortir de Pékin, il faut faire 4 ou 5 kilomètres au milieu de la cohue, dans le suffocant et malodorant nuage jaune soulevé par les charrettes, les pousse-pousse, les piétons, les ânes, les chevaux, les mulets et les chameaux.

Quand le vent s'en mêle, il n'y a qu'à rester chez soi.

Aussi le tennis est-il le sport le plus apprécié. Il compte de très nombreux fervents, parmi lesquels jusqu'à des Chinois et des Chinoises, épris de modernisme. Dans les différents clubs de Pékin, les parties quotidiennes sont très animées. Autour des joueurs on prend le thé et l'on bavarde pendant qu'un orchestre chinois des plus européanisés fait entendre, aux jours de réceptions, des danses américaines ou des airs de café-concert allemand.

DERNIÈRES HEURES DE PÉKIN

22 juin.

Le jour du départ est arrivé bien vite. Nous sommes allés, hier soir, avant dîner, prendre l'air sur la muraille dont le faîte dallé, large comme une avenue, émerge au-dessus de l'habituelle couche de poussière. Après la lourde chaleur de la journée il faisait relativement frais dans la faible brise du nord qui éloignait de nous les fumées de l'odieuse gare collée au long du rempart mandchou.

Du quartier commerçant de la ville chinoise, par delà Tien Men, monte, atténuée, l'incessante clameur du peuple mystérieux. Les lampes électriques s'allument. Une publicité lumineuse à éclipses, au coin de la rue des Lanternes, jette, à intervalles réguliers, ses aveuglants éclats dans la poussière du carrefour. De temps en temps, à nos pieds, siffle une locomotive en manoeuvre. Dans le ciel, encore clair, du couchant, au-dessus de la formidable silhouette de la porte impériale, un vol d'aigrettes passe, semblant surgir des toitures d'or de la Ville Interdite qu'on distingue confusément dans l'ombre croissante. A l'intérieur de la muraille, les bâtiments et les jardins des Légations et l'horrible bâtisse des Wagons-Lits ont presque disparu dans la nuit, mais les alignements des fenêtres en sont brutalement indiqués par l'éclairage intérieur, et de puissantes lampes à are découpent de dures ombres aux murs et sur le sol, pendant que l'obscurité s'épaissit sur les dalles dénivelées et sur les créneaux délabrés envahis par des végétations de ruines.

On ne peut pas venir à Pékin sans goûter aux fameux nids d'hirondelle, ailerons de requin, pousses de bambou et autres mets célèbres. Nous sommes donc allés, en compagnie de M. et Mme O'Neil et de M. Baudez, dîner dans un des grands restaurants de la cité commerçante. Tout le monde a entendu parler des innombrables et invraisemblables plats qui composent un menu chinois. Je ne vous donnerai donc pas la longue liste de ce qu'on nous a servi, dans le salon éclairé à l'électricité et d'une saleté bien locale, où notre couvert se trouva mis. Sur une nappe plus que douteuse étaient amoncelés, dans de petites soucoupes, les trente ou quarante variétés de sucreries, salades et fruits qui sont les hors-d'oeuvre. Devant chaque convive, à côté des bâtonnets d'ébène, une provision de petits carrés de papier pour s'essuyer les doigts et la bouche.

Sous la direction d'un maître d'hôtel à la natte somptueuse et au sourire engageant, les plats défilent, défilent, tous moins excitants les uns que les autres. A part quelques fruits confits et des foies de canards vraiment délicieux, je n'ai rien trouvé de mangeable dans toutes ces extravagances. Je ne serais même pas éloigné de croire que les malicieux Chinois se moquent de nous en nous les servant. Il n'est pas possible qu'ils mangent toutes ces choses-là, et, pour moi, c'est une cuisine qu'ils ont inventée à l'usage des voyageurs avides d'étrangetés et désireux de pouvoir raconter, en rentrant chez eux, des choses extraordinaires.

Ce qu'il y a de certain, c'est que toutes ces nourritures affolantes sont très mauvaises, du moins à mon goût, car le ménage O'Neil prétend se régaler.

Le retour en pousse-pousse, la nuit, par les étroites rues encombrées d'une cohue glapissante, est une des choses les plus fantastiques qui se puissent voir. Ah! dans l'ombre, les étranges faces aux yeux de mystère, aux regards de chats! Une sorte d'angoisse finit par vous pénétrer et vous étreindre au milieu de ce grouillement dans l'obscurité; ces hurlements, ces vociférations forcenées, qu'on est porté à croire hostiles, cette foule s'ouvrant de mauvaise grâce pour vous laisser passer et se refermant sur vous avec, semble-t-il, des airs de menace, vous donnent une sensation de cauchemar, et c'est avec un réel soulagement que je me suis retrouvé dans le calme quartier des Légations.

Le thermomètre marque, aujourd'hui, 42° à l'ombre. Dans les bureaux de

la banque où je suis allé retirer mes fonds avant le départ, les employés anglais, en bras de chemise, fument leurs pipes en attendant l'heure du tennis. Les commis chinois, du bout délié de leurs doigts de pianistes, manipulent les billes des abaques sur lesquels ils semblent exécuter de vertigineuses symphonies financières.

J'ai voulu emporter, à titre de curiosité, quelques-uns de ces taëls dont on parle tant et qu'on ne voit jamais. Ce sont de petits lingots d'argent d'un poids assez variable et d'une valeur approximative d'un à deux dollars mexicains. Ils représentent la plus grande partie de l'encaisse métallique des nombreuses banques, officielles ou privées, dont le papier remplace cette encombrante monnaie. Le malheur est que ce papier si commode n'a qu'un cours très limité et qu'il faut en changer à chaque instant: celui de Changhaï ne vaut rien à Tien Tsin et Pékin n'accepte ni l'un ni l'autre. On perd au change, naturellement, et on reçoit, par-dessus le marché, un certain nombre de billets faux qu'un touriste est absolument incapable de distinguer des vrais. Mais ceci n'est pas une spécialité de la Chine.

Les lingots, tout en n'offrant guère plus de garanties contre la fraude, ont, au moins, le mérite du pittoresque. Chacun d'eux porte, imprimé dans le creux produit par le refroidissement du métal, le caractère qui signifie bonheur. Ce qui semblerait indiquer que, pour les Chinois, à rencontre de notre proverbe, l'argent est une source de félicité. Ce caractère est très employé en Chine, on l'écrit partout, on en fait des bijoux et des ornements. Dans un dictionnaire de caractères sigillaires je trouve cent six manières de le dessiner. Mais celui qui détient le record de la diversité c'est longévité avec deux cent quatre-vingt-dix formes différentes. Et cela nous prouve que leur indéniable mépris de la mort n'empêche pas les Célestes d'aimer la vie.

A la Pagode du Mulet, où les fidèles viennent déposer leurs offrandes aux pieds des nombreux bouddhas dispensateurs, l'autel le plus fréquenté, le mieux épousseté et le plus encombré d'ex votos est celui du dieu présidant à la longue vie.

Viennent ensuite ceux de qui dépendent la réussite dans les examens, l'obtention des charges et honneurs, la richesse et le bonheur (qui ne font qu'un), la postérité. Les vertus et les talents sont moins demandés et une épaisse couche de poussière empêche de se rendre un compte exact de la spécialité des autres influences divines.

*
* *

Sur le quai de la gare de nombreux compatriotes sont venus nous serrer la main. Ce n'est pas sans une petite pointe d'émotion que nous les quittons; tous se sont évertués à nous rendre agréable notre trop court séjour à Pékin et ils y ont réussi.

Je suis heureux de terminer ces lignes en adressant mes meilleurs souvenirs aux Français de Pékin.
L. Sabattier.

P. S.--J'apprends, d'une source autorisée, que, dans six mois, des tramways à trolley circuleront dans la capitale de l'Empire du Milieu.

(Longévité.) (Bonheur.)

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DINE CHEZ SES CONFRÈRES DU BARREAU
Au fond, la table d'honneur.
--Phot. A. Braunstain.

L'un des soirs de la dernière semaine, sans protocole, Me Raymond Poincaré, président de la République française, s'en alla dîner chez ses «confrères», les avocats du barreau de Paris. Mille convives s'étaient réunis rue Saint-Martin, dans l'immense hall à deux étages du Palais des Fêtes de Paris. M. Raymond Poincaré trouva là pour l'accueillir, autour du bâtonnier de l'ordre, Me Fernand Labori, plusieurs membres du gouvernement et tout ce que le barreau compte, à Paris et en province, d'illustrations. Au nom du Conseil de l'ordre, Me Labori salua le chef de l'État:

--Monsieur le président de la. République cher et illustre confrère.... commença-t-il.

Et il évoqua ceux qui ayant appartenu au barreau furent élevés aux suprêmes magistratures--un pape du treizième siècle, et un roi du vingtième: Edouard VII--pour féliciter ensuite l'ordre d'avoir donné à la France son président d'aujourd'hui.

Lorsque, pour serrer les mains du bâtonnier, M. Poincaré se leva, ce fut une ovation indescriptible de toute la salle qui s'était levée aussi d'un même élan. Et le président de la République trouva les mots les plus heureux et les plus éloquents pour faire l'éloge de ce cher barreau parisien qu'il aimait tant, qui l'avait grandi et où il demandait qu'on lui réservât la place qu'il comptait bien revenir prendre dans sept ans...

Soldats à la corvée de neige.

AU CAMP SERBE.--Dans la tourmente.--Un canon à demi enseveli.--Photographies S. Tchernof.

Les soldats bulgares se sont improvisés «sculpteurs animaliers».--Phot. du lieut. G. Staïnof.
LA TRÊVE DE LA NEIGE AUTOUR D'ANDRINOPLE

Mieux que tout commentaire, ces photographies expliquent la longue inaction des troupes réunies autour d'Andrinople: la neige leur imposait, comme à l'armée turque de Tchataldja, une trêve naturelle, qui arrêta l'effort des combattants et empêcha toute opération. Partagés entre les corvées que nécessitaient les amoncellements de neige et les rudes factions dans la tourmente, luttant sans cesse contre le froid qui mord sous les capuchons et les couvertures, les soldats bulgares et serbes mènent une dure vie, qu'ils s'ingénient pourtant à égayer, à force d'entrain et de belle humeur. Déjà la neige a commencé à fondre, et d'épais bourbiers lui succèdent.

Le camp du 9e régiment serbe après une tempête.--Phot. S. Tchemo.

L'enlèvement d'un blessé: au fond, deux trous creusés par les obus ennemis. CHEZ LES BULGARES.--Amusements. Photographies du lieut. G. Staïnof. Le déblaiement d'une tranchée obstruée par deux mètres de neige.

Soldats serbes en faction, par un froid terrible, à 300 mètres des avant-postes turcs.
--Phot. S. Tchernof.
LA TRÊVE DE LA NEIGE AUTOUR D'ANDRINOPLE