«LE SECRET»
Toute la presse a salué de ses enthousiastes éloges la belle oeuvre que M. Henry Bernstein vient de faire représenter au théâtre des Bouffes-Parisiens et, depuis, le public a ratifié et confirmé cet éclatant succès. On a constaté que l'auteur de la Rafale et de l'Assaut, après avoir passé du drame de situation au drame social, en était arrivé, avec le Secret, au drame de caractère, et' qu'il lui avait, d'emblée, donné une vie extraordinaire. Pourtant c'était assurément au caractère et, du même coup, au sujet théâtralement les plus dangereux que M. Bernstein s'était attaqué là.
Aux époques de notre littérature où l'on intitulait des pièces le Menteur, l'Avare, l'Étourdi, et où l'on faisait tourner leurs trois actes ou leurs cinq actes autour d'un personnage, on aurait donné pour titre à une telle oeuvre: la Méchante; mais ce titre eût été lui-même aussi «ingrat» que le sujet et que le personnage qu'il désignait.
Tandis que M. Henry Bernstein a préparé, noué et développé son intrigue avec une telle habileté, présenté, fouillé, éclairé ses caractères avec une si sûre intuition, une si franche maîtrise, qu'il se trouve avoir accru son succès des difficultés mêmes de l'entreprise.
M. Claude Garry (Constant Jeannelot). M. Victor Boucher (Denis Le Guenn).
LE SECRET.--Après la révélation.--Dessin de J. Simont.
Mme Simone (Claire Jeannelot). Mlle Madeleine Lély (Henriette Hozleur).
LE SECRET.--Après l'aveu de l'amie perfide.--Dessin de J. Simont.
Le caractère qui domine, en cette pièce, tous les autres et dont les manifestations ont leur répercussion sur l'existence des êtres proches, est donc celui d'une femme méchante, spontanément et foncièrement méchante, envieuse, jalouse de tout bonheur dont elle n'est pas la bénéficiaire ou la dispensatrice, mais non toutefois dénuée d'aspirations nobles, capable de remords et même d'amour vrai. Cette méchanceté est d'ailleurs subtilement dissimulée; c'est le «secret» de cette âme... Auprès de cette jeune femme, Claire Jeannelot, aimée et amoureuse de son mari, vit sa meilleure amie, une jeune veuve, Henriette Hozleur, qui a aussi son «secret», mais qui est un secret de fait: confiante en la parole de l'élégant Charlie Punta-Tulli, elle s'est donnée à lui, au début de son veuvage, et la rupture est survenue. Maintenant Henriette épouse le timide et délicat Denis Le Guenn et la félicité des deux époux serait parfaite si Charlie Punta-Tulli ne réapparaissait. Voilà le secret d'Henriette révélé: son union avec Le Guenn va être rompue et ce sera un atroce déchirement. Or, ce n'est point le hasard qui commit ces cruautés réitérées, et la découverte de la faute d'Henriette fait par conséquence dévoiler la méchanceté innée
LE NOUVEAU CYRANO.--M. Le Bargy
dans son costume du premier acte.
--Photo-Couleurs. de Claire. Claire implore d'abord le pardon d'Henriette, puis se confesse à son mari en sanglotant, et, par cet aveu et par ces pleurs sincères, la monstrueuse créature nous devient presque pitoyable. Et le triste Le Guenn est obligé de convenir que l'infortune de Jeannelot égale si elle ne dépasse la sienne. Pour l'un comme pour l'autre d'ailleurs le temps apaisera ces douleurs.
Les interprètes des quatre principaux rôles, Mme Simone, Mlle Lély, MM. Garry et Boucher, ont contribué à l'incroyable impression de vie profonde, intense qui émane de cette pièce. On les a acclamés.
Svelte, cambrant sur deux jambes maigres un corps nerveux mais souple, le regard franc et ardent, la moustache et la barbiche en bataille, le visage enlaidi seulement par le nez «cyranesque», tel apparaît d'abord le nouvel interprète de la comédie héroïque de M. Edmond Rostand sur la scène de la Porte-Saint-Martin.
M. Le Bargy étant le seul artiste qui ait pu, depuis la mort de Coquelin, interpréter à Paris ce rôle éclatant et formidable, personnifier le désormais immortel Cyrano il était inévitable qu'on le confrontât avec la vision laissée par le «créateur» du rôle. Or, cette dissemblance que le physique accuse, dès le premier regard, entre les deux interprètes est celle même de l'esprit et de l'exécution des deux interprétations. Moins de volume et d'abondance sonore chez M. Le Bargy que chez M. Coquelin; mais, sans doute, chez M. Le Bargy, plus de profondeur dans la tendresse et dans l'amour, de hauteur dans la bravoure et dans la fierté. Ainsi connaît-on maintenant par lui, sous un aspect nouveau, un peu différent et non moins juste, ce type admirable de Français vaillant, généreux et spirituel qui se révéla il y a quinze ans à peine sur cette même scène de la Porte-Saint-Martin et qui a déjà pris sa place dans la galerie des héros dont s'honorent les littératures de tous les pays et de toutes les époques.
Vue générale d'Okrida.