PIERPONT MORGAN
M. Pierpont Morgan est mort à Rome, dimanche dernier. Il est mort après quelques jours de maladie, tout comme le plus modeste des rentiers... «Gastrite aiguë, compliquée de prostration nerveuse», disent les dépêches.
Il avait soixante-seize ans, étant né le 17 avril 1837, à Hartford, dans le Connecticut. Et la première originalité de ce milliardaire fut de n'être pas «parti de rien». Il faut que les biographes en prennent leur parti; ils n'auront pas, cette fois, la ressource d'exciter l'imagination populaire, au récit d'aventures d'enfance pathétiques, de débuts misérables et attendrissants. Le jeune Pierpont Morgan, avant de devenir le roi de la finance, ne fut point le gamin qui apprend à lire tout seul, cire les bottes et vend des journaux dans les trains. Pierpont Morgan avait des papiers de famille et une généalogie. Ses aïeux, émigrés d'Angleterre aux États-Unis, s'étaient établis au Massachusetts en 1636; et voilà donc plus de deux siècles et demi qu'il existe en Amérique des parents de ce génial manieur d'affaires. Il avait fait, à Hartford, de bonnes études. Il avait été étudiant à Boston; puis, après un séjour en Suisse, il avait fait un stage en Allemagne, à l'Université de Gottingen. En 1857, à vingt ans, il entrait dans la maison de son père, qui était alors banquier à Londres.
L'apprentissage ne fut pas long. Le propre du génie n'est pas seulement d'apprendre vite, mais de deviner ce qu'il ignore. Il se sépare, au bout de peu de temps, de son père, pour devenir à New-York son correspondant, en même temps que le directeur d'une banque qu'il y fonde,--la banque Dabney Morgan and Co. Le novice est désormais lancé. En moins de dix ans, il est l'un des rois des chemins de fer aux États-Unis.
On a dit de Pierpont Morgan qu'il était un grand ami de notre pays. C'est vrai.
On sait qu'au lendemain de la défaite de Sedan, une maison de banque vint la première, sans hésiter, au secours des vaincus: celle de Julius Spencer Morgan, qui prêta 250 millions au gouvernement de la Défense nationale; 250 millions grâce auxquels put être continuée la lutte, et sauvé l'honneur des vaincus. Nous ne devons pas oublier que, comme «correspondant» de son père aux États-Unis, Pierpont Morgan se trouvait naturellement associé à une opération où s'affirmait, en même temps que la vitalité du crédit français, la persistance d'amitiés puissantes et qui nous sont restées fidèles.
Pierpont Morgan avait alors trente-quatre ans. Il allait entrer dans la plénitude de son influence et de son action. Action souveraine; influence telle qu'aucun industriel, aucun financier, n'en ont jamais connu de comparable à celle-là!
Témoin des embarras et des catastrophes continuellement engendrés, aux États-Unis, par la lutte véritablement sauvage et meurtrière des concurrences, Pierpont Morgan avait pensé: «Il faut substituer à cette anarchie de l'ordre. Il faut supprimer les concurrences.»
Il fallait donc pour cela transformer les concurrents en associés... C'était l'idée des trusts, dont la réalisation pouvait sembler une chimère monstrueuse et folle, et que pourtant le génie de Morgan réalisa. Trust des chemins de fer, trusts de l'acier, de la viande, de l'or, de la houille, des banques, de la navigation, cet homme prodigieux les osa tous! Qu'une telle audace ait eu parfois des effets très salutaires, et qu'on ait pu considérer, à de certaines heures, Pierpont Morgan comme le sauveur du crédit américain, cela ne semble point niable à quelques-uns... mais ce n'est pas non plus l'avis de tous, et ce sera le rôle des économistes de déterminer dans quelle mesure fut bienfaisante et dans quelle mesure put être préjudiciable à la condition économique des États-Unis l'oeuvre de conquête, absolument fantastique, poursuivie durant plus de trente années, par cet homme surprenant.
Elle lui avait rapporté, à lui personnellement, une fortune de cinq ou six milliards, disent les uns,--de moins d'un milliard, affirment les autres. Il supportait avec flegme et simplicité le poids de cette richesse.
C'était un homme de haute taille, corpulent (105 kilos!), avec une encolure de taureau, des mains puissantes, un nez énorme sous lequel grisonnait une moustache serrée autour des lèvres minces; et le plus impressionnant regard qu'on pût imaginer: un regard gris, pénétrant, dont des sourcils épais semblaient retenir la lumière...
Il parlait peu. Il allait dans le monde le moins possible. Il était un homme de foyer, et un homme de travail. Jules Huret a ainsi décrit la maison où Pierpont; Morgan travaillait:
«...La banque se trouve au coin de Wall Street. nº 23, et de Brad Street, n° 3.
» Elle n'a que cinq étages uniformes. La façade est en pierre de taille. Au-dessus de l'entrée des bureaux où se dressent deux colonnes de marbre rougeâtre soutenant un petit portique triangulaire, je lis: «J. P. Morgan & Co» découpé en relief dans la pierre du triangle. Sur toutes les fenêtres des étages supérieurs, loués à des bureaux privés, on voit, en lettres dorées, des noms de courtiers, de sociétés financières, etc. Rien d'imposant en vérité, n'était l'idée de la puissance qu'on se fait de l'homme qui monte tous les jours les six degrés de pierre du perron d'où il peut voir la statue de Washington.»
Le bureau du «patron» fait suite à ceux des employés et des «grands chefs» qui ne sont séparés les uns des autres que par des cloisons basses. Le bureau de Morgan est au fond. Il n'y a même pas d'antichambre qui le sépare des autres. Des cloisons de verre l'entourent. Quiconque avait à parler à Morgan y pouvait entrer librement...
Ce grand travailleur aura été un grand philanthrope. Il entretenait 300 asiles de pauvres! Il fut aussi un grand amateur d'art, et sa collection particulière est une des plus merveilleuses qui soient au monde. La France enfin lui doit deux très beaux dons: le don d'une splendide collection de pierres précieuses qui est au Muséum; et celui du fameux «chef de Saint-Martin» qu'il restitua simplement à l'État français, le jour où, ayant payé fort cher cette relique, il apprit qu'elle était une propriété d'État... qui n'était: point à vendre.
Pierpont Morgan laisse une veuve, trois filles et un fils qui lui succède. C'est, dans le monde, une grande figure de moins; et, pour l'Amérique, une véritable force qui disparaît.