1814-1815

Depuis quarante-deux ans déjà, M. Frédéric Masson écrit sur Napoléon et son époque. Entendez qu'un érudit opiniâtre et ardent, qui est aussi un écrivain passionné jusqu'à l'éloquence, a consacré un demi-siècle de sa vie à rétablir les physionomies et à réincarner les âmes qui se croisent, se mêlent, se heurtent, à travers des événements inouïs, en un demi-siècle d'histoire. Napoléon, figure centrale et rayonnante, qui distribue de la lumière et de l'immortalité, a jeté autour de soi comme un éternel éblouissement. M. Frédéric Masson, sans doute, s'est bien laissé éblouir par ce soleil auquel il a voué un culte enthousiaste et raisonné à la fois. Mais il n'a point pensé que ce dieu avait le pouvoir de créer d'autres dieux. Napoléon compose à lui tout seul la mythologie impériale. Il est l'unique surhomme de sa famille qui forme avec lui, en un contraste d'ombre et de faiblesse, une opposition bien pauvrement humaine.

Sur les vingt-sept ou vingt-huit volumes d'études napoléoniennes que nous a donnés M. Frédéric Masson, dix ont été publiés sous ce titre courant Napoléon et sa famille. Le tome dixième est paru d'hier. Il se sous-intitule 1814-1815 (1) et il est consacré à la débâcle impériale.

Note 1: Napoléon et sa famille, tome X, 1814-1815. Lib. Plon, 7 fr. 50.

Le drame intime et poignant et si divers, où jouent leur rôle ingrat les «napoléonides» dépossédés, n'est point cependant un drame du Bas-Empire. Les caractères n'y sont point faits pour la tragédie byzantine. Ils ne se haussent point dans le crime au delà de la trahison et peut-être serait-ce encore beaucoup trop dire pour certains. Il y a des crises de famille imprévues et surprenantes ailleurs que sur les trônes et, dans la vie de chaque jour, d'incompréhensibles abandons. Mais rarement l'on vit plus d'affolement que dans la tourmente impériale. Tandis que, à Fontainebleau, le vaincu «sent autour de son trône défaillant tournoyer les trahisons comme un vol de chauves-souris autour d'une lampe», la Famille en fuite passe presque tout entière, aux environs du palais: Madame Mère, l'oncle Fesch, le cardinal, le roi Joseph, la reine Julie, le roi Jérôme, la reine Catherine, nul ne s'est détourné de sa route pour venir à Fontainebleau saluer celui auquel chacun doit tout. «Certains, pour l'éviter, ont été prendre des chemins défoncés où les roues enfoncent jusqu'aux moyeux.» L'Empereur, qui vient d'assurer le sort matériel de toutes ces existences dans l'acte d'abdication, est désormais bien seul.

Seul, non point tout à fait cependant. Il reste Pauline, Paulette, la petite soeur frivole, capricieuse, insupportable, un peu détraquée, qui si souvent bouda l'Empereur, mais qui conserve au frère, au frère malheureux surtout, un coeur inchangé.

Celle-ci sait attendre et accueillir le proscrit sur sa route d'exil lorsque, sous l'uniforme étranger qui l'a préservé des outrages, le malheureux atteint la côte. Pauline est là, à la dernière étape. Elle saisit les mains du proscrit, qu'elle baise et qu'elle baigne de larmes. Et, tandis que ses frères, retournés en Italie, la terre d'origine, quémanderont des «compensations» pour leurs trônes perdus, complimenteront le pape, le tsar, et même le roi de France, elle s'en ira, résolument, joyeusement, à Portoferrajo, où elle retrouvera Madame Mère, redevenue maternelle, et se multipliera, attentive, docile et déférente, pour distraire l'Empereur, s'inclinant comme jadis aux Tuileries, à chaque fois qu'elle passe devant le fauteuil qui sert de trône, et se tenant pour contente de tout dès que son frère a souri.

Ces pages sont douces au lecteur. On sent qu'ici la sympathie de M. Frédéric Masson, maintenant indulgent pour Pauline, devient de la tendresse. La sévérité de l'éminent historien pour les autres napoléonides n'en prend que plus de relief. M. Frédéric Masson est un prodigieux et redoutable chercheur. Il a fait le bilan de toutes les ressources de ces rois débandés, celles qu'on leur vole, celles qu'ils cachent, celles qu'ils espèrent, les diadèmes qu'ils brisent, les pierres qu'ils engagent et aussi ce qui leur reste de coeur et de fidélités. Certains, Hortense, Joseph, Lucien, et Jérôme, si brave et si fou à Waterloo, reviendront, aux Cent-Jours, se grouper au pied du plus instable et du plus compromettant des trônes. Napoléon les accueillera et continuera de les aimer. M. Frédéric Masson sera-t-il--en son prochain volume --plus impitoyable pour eux que l'Empereur lui-même?