DEUX PERFORMANCES BIEN DIFFÉRENTES
Le Zeppelin égaré à Lunéville était à peine rentré à Metz qu'un aviateur français, Pierre Daucourt, s'envolait de Paris le matin et arrivait pour dîner à Berlin où l'attendait un accueil triomphal.
L'auteur de cette prouesse compte parmi nos meilleurs pilotes. Déjà détenteur de la coupe Pommery avec un parcours de 852 kilomètres, il tenait à gagner une nouvelle prime. Parti de l'aérodrome de Bue à 5 heures du matin, il atterrissait à 6 h. 30, sur l'aérodrome de Johannistal, après un arrêt à Hanovre et à Liège. Il avait mis environ huit heures, escales déduites, pour franchir une distance à vol d'oiseau de 300 kilomètres.
L'aviateur français Daucourt porte en triomphe
à son arrivée à Berlin.
Notre compatriote fut reçu avec une cordialité à laquelle il est juste de rendre hommage; cordialité égale, du reste, à celle que nous saurions témoigner à un aviateur berlinois accomplissant un raid aussi magnifique. Les nombreux aviateurs allemands, qui évoluaient à Johannistal, quittèrent leurs appareils pour porter le camarade français en triomphe; le major Tschudi lui adressa des félicitations officielles et organisa en son honneur un banquet qui consacra une fois de plus la fraternité sportive, ignorante des frontières et les susceptibilités patriotiques excessives.
La performance de Daucourt est d'autant plus remarquable que, sur une notable partie du trajet, il dut lutter contre un vent violent, et qu'il laissa bien loin derrière lui un concurrent redoutable. Au moment même où il quittait Bue, en effet, l'aviateur Audemars s'envolait de Villacoublay. Forcé d'atterrir près de Bonn, il jugea prudent de ne point repartir.
A peu de jours de là deux officiers allemands se signalaient par un raid en sens inverse, accompli dans des conditions quelque peu différentes. Mardi dernier, un biplan militaire allemand atterrissait dans un champ à Arracourt, petit village français situé à environ 3 kilomètres de la frontière et à 25 kilomètres de Nancy. On en vit sortir deux officiers en uniforme, qui furent reçus tout d'abord par M. Maire, maire de la commune, et par sa fille, et parurent aussi surpris que désappointés de se trouver sur notre territoire.
Le capitaine von Wall et le lieutenant von Mirbach expliquèrent que leur biplan appartenait à une escadrille de quatre appareils, partis le matin de Darmstadt pour se rendre à Metz. Volant à une grande hauteur, un peu gênés par la brume et n'ayant plus d'essence, ils avaient atterri, se croyant en deçà de la frontière.
L'explication parut sincère. On ne trouva dans le biplan aucun appareil photographique ni aucune pièce suspecte, et le réservoir d'essence, d'une contenance de 75 litres, était vide. On apprit du reste bientôt que les trois autres avions s'étaient eux-mêmes égarés.
L'appareil fut gardé militairement, en présence d'une foule vite accourue, qui n'eut point de peine à garder une correction éminemment française.
De leur côté, les officiers allemands, à qui on avait offert toutes facilités pour se restaurer et pour se ravitailler en essence, s'efforcèrent de se montrer aimables pour les officiers français qui vinrent les visiter.
Vers 5 heures, la décision du ministre parvenait à M. Lacombe, sous-préfet de Lunéville (nommé le jour même préfet des Basses-Alpes), arrivé sur les lieux peu de temps après l'atterrissage, et qui avait déjà fait preuve du plus grand tact lors de la visite du Zeppelin. Il déclara aux aviateurs allemands que le gouvernement les autorisait à repartir par la voie des airs.
Le capitaine von Wall remercia le sous-préfet des égards qu'on lui avait témoignés, et quelques instants plus tard le biplan repassait la frontière.
Le biplan militaire allemand à Arracourt et les deux
officiers qui le montaient, le capitaine von Wall, pilote,
et le lieutenant von, Mirbach, observateur.
L'incident «est clos». Mais, comme il fallait s'y attendre, M. Cambon, notre ambassadeur à Berlin a fait remarquer à la chancellerie impériale que les atterrissages d'officiers allemands en territoire français sont un peu fréquents. L'observation a été correctement accueillie, et les deux gouvernements vont étudier une réglementation de la navigation aérienne.
La réception, dont les officiers égarés ont reconnu eux-mêmes la courtoisie, paraîtra peut-être insuffisante au correspondant qui nous a transmis la photographie reproduite ci-contre, montrant notre compatriote Daucourt porté en triomphe sur l'aérodrome de Johannistal. Ce correspondant nous écrit: «Voilà comment nous recevons vos aviateurs quand ils viennent à Berlin! La manière diffère de votre façon de recevoir le Zeppelin».
Dom Manoël et sa fiancée,
la princesse Augusta-Victoria.
La manière dont Daucourt arriva à Berlin ne diffère-t-elle pas aussi un peu de celle des officiers allemands qui s'égarent sur notre territoire au cours de voyages commandés par leur état-major? Et s'il est conforme aux traditions françaises d'accueillir ces messieurs avec courtoisie, quand leur bonne foi paraît établie, ne serait-il pas excessif de les porter eux aussi en triomphe?