LA REDDITION
Cependant, dans la nuit du 24 mars, une canonnade effroyable éclate sur tous les points de l'horizon. On bombarde à fond toutes les forteresses; la terre en est secouée, les maisons tremblent sur leurs bases. On se rend compte que les assiégeants livrent leur suprême attaque et qu'ils veulent en finir.
Le formidable duel d'artillerie qui vient de s'engager dure toute la journée du 24 et toute la nuit du 25. Quelques obus--peu--tombent en ville; mais, autour d'Andrinople, c'est une fournaise ardente, un tonnerre ininterrompu; à travers la basse dominante du canon, on perçoit distinctement le bruit mat de la fusillade et le crépitement strident des mitrailleuses déchirant l'air comme des coups de crécelle. Et cela ne s'arrête pas un instant; c'est bien le glas funèbre annonçant la lutte à mort, le choc de deux races qui s'entre-tuent avec l'énergie du désespoir.
Le 26, c'est le même acharnement, le même déluge de feu. Vers 7 heures du matin, on vient nous annoncer que la cavalerie bulgare est entrée en ville du côté du Kaïk et de Stamboul-Yolou (la route de Constantinople). En même temps, nous apercevons de longues colonnes de fumée au nord-est et des lueurs d'incendie qui rougissent l'horizon; ce sont les casernes qui flambent et les ponts qui sautent; les Turcs essaient, dit-on, de détruire leurs ouvrages de défense. Une terrible explosion nous annonce que les poudrières n'existent plus. A 9 heures 1/4, on aperçoit, à la stupéfaction générale, le drapeau blanc flotter sur le mât de la forteresse de Hadirlik, quartier général de Choukri pacha. Par suite de quelles circonstances ce soldat intraitable a-t-il été amené à céder? Pas plus tard que la veille, il parlait de tenir trente ou quarante jours encore. Comment cette volonté de fer a-t-elle plié au point d'accepter aujourd'hui ce qu'elle repoussait hier avec indignation?
L'explication nous vient d'elle-même. A la porte de l'établissement qui nous abrite, nous voyons des soldats débandés, sans armes, sans munitions et demandant asile. Ils meurent de faim. Ils nous racontent qu'après avoir subi deux jours durant le feu meurtrier des batteries ennemies les soldats placés aux avant-postes se rabattirent sur les forts de Kavkaz, de Karaguez-Tépé et d'Aïvas-Tépé, trois positions des plus importantes. Là, ils jetèrent la démoralisation parmi les troupes qui tenaient encore. Exténués de fatigue, épuisés par la faim, décimés par des attaques furieuses et succombant sous le nombre des assaillants, ces malheureux furent saisis de panique et lâchèrent pied. Leurs propres officiers leur donnèrent le signal d'un sauve-qui-peut général. Alors, on vit ce spectacle lamentable de bataillons entiers se sauvant à travers champs, jetant leurs armes ou les vendant contre un morceau de pain, pénétrant en ville pour cambrioler les boutiques et les maisons, et livrant une place forte de premier ordre à l'ennemi, qui croyait ne pouvoir l'emporter finalement qu'au prix des plus grands sacrifices.
La cavalerie bulgare pénétrant dans les faubourgs d'Andrinople.
Phot. D. Karastoyanof.
--On ne se bat plus avec de tels soldats, se serait écrié Choukri pacha, dès qu'il eut connaissance de ces faits.
Il fit aussitôt arborer le drapeau parlementaire et accepta la capitulation sans conditions.