UN DRAME DANS LES AIRS
Toute la France a été secouée d'un frisson d'angoisse et de stupeur en apprenant la catastrophe du ballon sphérique le Zodiac, qui a fait cinq victimes, dont quatre aviateurs militaires. Catastrophe sans précédent dans les conditions où elle s'est produite; d'autant plus inexplicable que le ballon libre passe avec raison pour offrir une sécurité relative très grande, et que le Zodiac était piloté par un aéronaute expérimenté, entouré de quatre aviateurs.
On a émis, hâtivement peut-être, sur les causes du drame, diverses hypothèses qui, toutes, semblent renfermer au moins des parcelles de vérité. M. André Schelcher, chargé d'une enquête par l'Aéro-Club de France, a pu reconstituer les moindres détails de cette course à la mort. Aéronaute accompli, d'une rare compétence pour interpréter les moindres constatations, il a fait un triste, pèlerinage au cours duquel il a recueilli de nombreux témoignages, et, entre autres, celui de M. Spengler, électricien, qui a suivi toutes les phases du drame sur la commune de Fontenay-sous-Bois.
M. Schelcher nous donne, avec photographies à l'appui, la version la plus vraisemblable de cette randonnée fatale qui enlève à l'Aéro-Club cinq camarades morts en service commandé:
On sait que, sur la demande du ministre de la Guerre, l'Aéro-Club de France organise des ascensions réservées uniquement aux aviateurs, officiers ou soldats, afin de les familiariser avec les choses de l'air. Tous les jeudis, des pilotes ou futurs pilotes prennent part à des ascensions dont les départs sont donnés au parc aérostatique de Saint-Cloud.
Jeudi, 17 avril, le Zodiac, cubant 1.600 mètres, devait partir, ayant à bord le pilote Aumont-Thiéville, dont c'était la cent vingtième ascension, et quatre aviateurs militaires: les capitaines Clavenad et de Noüe, le lieutenant de Vasselot et le sergent Richy. Le temps était incertain; nuageux, avec averses. Comme les passagers hésitaient, interrogeant le ciel, l'un d'eux s'écria, en gamin de Pans: «Oh! pas de chichis, ou mettra: ni fleurs ni couronnes», et l'équipage sauta dans la nacelle. Une ondée finissait; le ballon s'éleva à 2 h. 10.
Déjà alourdi par la pluie, il gagnait péniblement en altitude, parvenant toutefois à s'équilibrer normalement. La traversée de Paris s'effectua dans des conditions assez heureuses, mais avec une dépense de lest importante. Le livre de bord retrouvé sur un des officiers porte les notes suivantes:
Lest au départ, 180 kilos.
Pression barométrique, 755 millimètres.
HEURE ALTITUDE LEST OBSERVATIONS
2 h. 10 départ.
2 h. 15 425 m. 160 k. Sur Paris.
2 h. 20 840 m. 140 k. Sur tour Eiffel.
2 h. 25 025 m.
325 m. 100 k. Nuage.
2 h. 30 725 m. Mer de nuages.
2 h. 35 1.200 m.
Puis, plus rien...
L'aérostat est aperçu quelques minutes plus tard, à Fontenay-sous-Bois et à Nogent-sur-Marne, rasant terre, choquant tous les obstacles qu'il rencontre. Il reprend soudain de la hauteur, et bientôt s'abat subitement dans la propriété de M. Cahen d'Anvers, entre Villiers-sur-Marne et Malnoue, où on relève trois cadavres. Seuls le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot respiraient encore; mais les deux malheureux officiers expirèrent dans la soirée.
On constata immédiatement que le panneau de déchirure avait été tiré à fond normalement et volontairement. La nacelle, tout ensanglantée, ne contenait plus de lest, mais quelques bagages.
Voici maintenant les résultats de notre enquête. (Les lettres majuscules correspondent à celles qui jalonnent notre diagramme détaillé.)
A.--Après être monté à 1.200 mètres--altitude maxima, semble-t-i--en dépassant les nuages, le ballon commence à descendre.
B.--En retraversant un nuage très chargé d'eau et de grêle, la condensation rapide du gaz rend la descente vertigineuse; les 100 kilos de lest qui, d'après le livre de bord, restaient à la disposition du pilote et qui, en cas normal, suffisent amplement pour descendre progressivement de cette altitude, sont rapidement épuisés.
C.--A 100 mètres au-dessus de la gare de Fontenay-sous-Bois, traversée du chemin de fer. Le guide-rope prend terre et le ballon rase les maisons de Fontenay. Connaissant le danger d'un atterrissage rapide dans ces conditions, le pilote tente de franchir d'un bond l'agglomération qui s'étend sur la hauteur devant lui.
Mais le guide-rope traîne de toute sa longueur sur les toits, que la nacelle frôle à moins de 50 centimètres; ce freinage provoque des «coups de rabat», d'autant plus dangereux que la vitesse est grande, qui plaquent le ballon au sol et l'y retiennent comme «poissé», même si, délesté, il tentait de se relever.
D.--Le pilote, avec calme, profite d'un mouvement de recul du ballon pour larguer, sans le couper (la boucle intacte en fait foi), son guide-rope qui fut retrouvé villa de l'Espérance, à cheval sur la maison portant le n° 10, la «queue de rat» formant l'extrémité devant la grille et dans la direction de Paris. Aucun choc n'a encore eu lieu.
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Villa de l'Espérance, à Fontenay-sous-Bois, où s'est accroché le guide-rope abandonné; sur le trottoir, un des principaux témoins, M. Spengler. |
Maison contre laquelle eut lieu le premier choc qui tua sans doute trois des aéronautes et dont on voit les traces sur le mur; le ballon, en poursuivant sa course déviée, a abattu la cheminée de l'angle gauche du toit--La photographie suivante a été prise en montant sur le mur de l'appentis, au-dessous du point . |
Plus loin, on retrouve dans des jardins peu propices à un atterrissage, une bouteille et les bâches, prudemment retirées à l'avance de leur filet resté à sa place. Allégé du poids de ces objets, le ballon se met en légère montée, et le pilote peut avoir l'espoir de franchir la colline. Malheureusement, après quelques secondes, insuffisantes pour permettre le jet du lest de fortune, la pluie et la grêle ramènent le ballon au sol.
E.--La nacelle est plaquée sur la façade d'une maison basse, isolée sur la colline, appartenant à Mme Juriecwiez. La violence du choc fut considérable; à la vitesse du vent évaluée à 50 kilomètres à l'heure s'ajoutait la force du mouvement pendulaire qu'avait pris la nacelle après l'abandon du guide-rope.
Un témoin, qui habite près de la maison fatale, a vu nettement, au moment du choc des officiers debout dans la nacelle. Quand celle-ci, après un instant d'arrêt, remonta verticalement en pulvérisant l'avance du toit et la cheminée, on n'apercevait plus personne à bord. Seul, un bras pendait.
La tourmente faisant rage, nul cri n'avait été perçu. On se précipita au pied de la maison pour secourir les passagers sans doute tombés du panier. On ne trouva qu'un passe-montagne et un képi.
Sur les cinq hommes, ceux qui étaient le plus rapprochés du mur au moment du choc durent être tués sur le coup: Aumont-Thiéville, le capitaine Clavenad et le sergent Richy. Tous trois, en effet, furent relevés plus tard, le crâne défoncé. La blessure de Clavenad semblerait indiquer qu'à la minute tragique il se tenait courbé.
| Le jardin de M. Humblot, derrière la maison précédente; la nacelle, après avoir heurté le sol au point marqué par une croix et détruit deux arbres de l'espalier, a écorné le faîte du mur.--La photographie suivante a été prise, en sens contraire de la course du ballon, du petit toit désigné par le point . |
Bois de Boulogne. Traversée de Paris. Bois de Vincennes.
Voir le diagramme détaillé ci-contre. Diagramme complet de l'ascension du Zodiac XIV le 17 avril 1913.
E.--Le ballon plonge ensuite dans le jardin de M. Humblot; la nacelle pique en terre, rebondit, arrache le faîte d'un mur au pied duquel tombe la montre-bacelet de Clavenad, dont le bras était en dehors; puis la nacelle retombe dans le jardin suivant.
G.-H.--M. Spengler, qui poursuit le ballon depuis la gare de Fontenay, escalade le mur; il voit la nacelle ratisser un labour et s'enlever à nouveau au moment où il croit l'atteindre. Il entend alors distinctement ce suprême appel: «Sauvez-nous!»... Le ballon s'échappe, brisant encore une clôture de planches et écornant un toit.
Dès lors, l'équipage ne donnera plus signe de vie; c'est un panier de morts ou d'anéantis qui se balance sous la sphère.
Au point culminant, au fort de Nogent, l'aérostat se trouve à faible hauteur; un cycliste militaire saisit la corde du sac à bâches qui pend de la nacelle, mais il est vite obligé de la lâcher, et le ballon traverse la cour du fort en évitant les bâtiments.
[Illustration: Mur du bastion sud du fort de Nogent sur lequel la nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du personnage.]
I.-Il se trouve arrêté dans le bastion sud où la nacelle se plaque à nouveau sur un mur, laissant une énorme tache formée par le sang accumulé dans la nacelle. Le baromètre, arraché de sa gaine, roule sur l'herbe avec le statoscope. Labourant le glacis, le ballon sort du fort, marquant son passage par des gouttes de sang que la pluie n'a pas voulu encore effacer.
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De l'autre côté du mur à espalier, la nacelle laboure la terre, se dirigeant vers le fort de Nogent-sur-Marne.--Sous le point , maison contre laquelle avait eu lieu le premier choc. Vitrage d'un marbrier de Nogent-sur-Marne, que la nacelle a défoncé au passage. |
Mur du bastion sud du fort de Nogent, sur lequel la nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du presonnage. Dernière maison heurtée et fils télégraphiques rompus par la nacelle, avant la dernière envolée du ballon. Entrée, sur la route de Malnoue, de la propriété de M. Cahen d'Anvers, où eut lieu la chute finale, sous le point +. |
K.--A cet endroit, le terrain formant une déclivité jusqu'à la Marne, le ballon se maintient tant bien que mal au-dessus des obstacles. Il traverse la route Nationale, baisse dans un jardin, reprend de l'élan et jette la nacelle dans le vitrage d'un atelier de marbrier, appartenant à M. Héricourt, rue de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, où elle semble coincée.
L.--Le ballon repart, frappe le deuxième étage d'une maison, enlève la gouttière, rompt les fils télégraphiques du chemin de fer, et, cette fois, ne redescend plus. La pluie vient de cesser, le grain est passé: c'est enfin le retour aux lois de la force ascensionnelle.
M.-N.--Il est à noter que les témoins de cette dernière scène se sont plutôt amusés des fantaisies du ballon, qu'ils croyaient vide, ayant échappé à ses pilotes au moment d'un atterrissage. Ils le virent s'éloigner rapidement, traverser le cimetière, franchir la Marne et monter, sans jamais disparaître, jusqu'à la hauteur des nuages.
Le refroidissement subit survenu en les atteignant a-t-il empêché le ballon de remonter à l'altitude maxima où il devait s'équilibrer? Ou bien a-t-il ranimé les deux survivants évanouis qui se seraient alors pendus à la soupape? On ne sait.
O.--Toujours est-il que l'aérostat fut aperçu à plus de 400 mètres de haut par deux artilleurs du fort de Villiers qui eurent le temps d'aller chercher la lunette de batterie et de voir «plusieurs passagers, de nombre incertain, essayer d'atteindre les cordages.
Devant le spectacle terrifiant qu'ils avaient sous les yeux, dans la nacelle, les deux survivants sortis de leur torpeur, affolés, ont-ils, sans se pencher par-dessus bord pour se rendre compte de la hauteur où ils se trouvaient, tiré la corde rouge de déchirure, ultime manoeuvre qui ne doit être faite qu'à quelques mètres du sol? C'est probablement ce qui s'est passé.
P.--M. Corbet, garde-chasse, qui se promenait aux alentours de la propriété de M. Cahen d'Anvers, voit le ballon à 300 mètres «se vriller», puis devenir à 100 mètres une loque qui s'aplatit sur le sol.
Il était alors 2 h. 45. Ce drame épouvantable qui s'est déroulé sur un trajet de 10 kilomètres depuis la descente vertigineuse jusqu'à l'atterrissage, avait duré exactement dix minutes. Dans la nacelle renversée, on trouva les survivants sous les morts, ce qui tendrait à prouver que trois passagers auraient succombé avant la chute finale, et que le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot avaient pris le dessus pour manoeuvrer.
On peut conclure, en somme, que la véritable clef du drame est à Fontenay où le ballon, quoique possédant encore une force ascensionnelle bien suffisante pour se maintenir dans les airs, fut précipité et plaqué à terre par la violence de la tempête. 11 se trouvait dès lors dans le domaine de phénomènes mécaniques où, la pesanteur n'intervenant plus, les aéronautes ne pouvaient plus avoir sur lui aucune action.
Eussent-ils eu deux fois plus de lest, qu'ils n'auraient sans doute pas échappé au choc inévitable. Un hasard seul pouvait les détourner de l'obstacle fatal, et ce hasard n'a malheureusement pas servi mon pauvre ami Jacques Aumont-Thiéville et ses infortunés compagnons.
André Schelcher.
| Le ballon, possédant cependant une force ascensionnelle suffisante, est maintenu au sol par la tourmente qui l'empêche de s'élever. | Le ballon, dégagé de l'ouragan, reprend de l'altitude, quoique aucun jet de lest n'ait été fait depuis le point D. |
Diagramme détaillé de la période anormale de l'ascension du Zodiac XIV.
Un arc de triomphe sur la route d'Argyrocastro.--Phot. Jean Leune.