LE ROI D'ESPAGNE A PARIS

Notre confrère M. Raymond Recouly, le brillant rédacteur des articles de politique étrangère au Figaro, reçu en audience au palais de Madrid par le roi Alphonse XIII avant son départ pour Paris, a pu longuement s'entretenir avec lui de toutes les questions qui intéressent et rapprochent la France et l'Espagne, des relations unissant les deux pays, de leur oeuvre commune au Maroc. Le Figaro a reproduit ces déclarations. M. Raymond Recouly, dans l'article qu'on va lire, trace pour nos lecteurs, d'après ses impressions personnelles, un vivant portrait du souverain qui a été, cette semaine, notre hôte.

Sa Majesté Alphonse XIII, roi d'Espagne, est assurément, et de beaucoup, le souverain étranger le plus populaire en France, depuis la mort d'Édouard VII. Dans notre pays où l'on apprécie par-dessus tout la crânerie et la bravoure, qui donc se montra aussi brave, aussi crâne que lui? Les «risques du métier royal» ne sont pour aucun autre aussi grands, aussi quotidiens que pour lui. Il les assume avec un sang-froid, un calme, une tranquillité parfaits, dédaigneux des lettres de menace qui lui parviennent par centaines, refusant obstinément de modifier, sous aucun prétexte, quoi que ce soit du programme des cérémonies.

C'est chez nous, au cours de son premier voyage officiel, à Paris, en 1905, qu'il reçut, si l'on peut dire, le baptême du feu. On sait sa fière contenance au moment de l'attentat de la rue de Rohan, le jeune roi, debout dans la voiture, disant à l'escorte, avec un geste calme: «Ce n'est rien, messieurs, rassurez-vous!» puis se penchant hors de la portière et agitant son casque à long plumage blanc pour montrer aux personnes de sa suite qu'il n'avait aucun mal.

Juste une année plus tard, jour pour jour, au retour de l'église où venait d'être célébré son mariage avec la princesse Ena de Battenberg, ce fut l'effroyable attentat de la calle Mayor. L'anarchiste Morales, du second étage qu'il avait tranquillement loué, sans que nul cherchât à le surveiller et à l'inquiéter, jette une énorme bombe dissimulée dans un bouquet de fleurs sur le carrosse de gala où se trouvent le roi et la reine. Depuis quelque temps, le sereno, le pittoresque veilleur de nuit, dans les rues madrilènes, avait remarqué un homme qui, du haut d'un balcon, lançait des oranges dans la rue: c'était Morales qui se faisait la main et s'entraînait à ne pas manquer son coup. La bombe tua ou blessa une quarantaine de personnes. Le couple royal, par le plus extraordinaire des miracles, n'eut pas la plus légère blessure.

Et il y a quelques semaines à peine, tandis que le roi, précédant un imposant cortège d'officiers, de généraux, s'en revenait à cheval du champ de manoeuvres où les recrues avaient prêté le serment, un homme s'approche et lui tire, à bout portant, trois coups de revolver que, seule, sa merveilleuse présence d'esprit lui permet d'éviter.

Comment refuser son admiration à un courage si tranquille, à une si parfaite maîtrise de soi?

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Il ne tiendrait pourtant qu'au roi, s'il laissait prendre les précautions que son entourage ne cesse de lui demander, de diminuer, dans une proportion considérable, les dangers auxquels il s'expose. On le supplie, par exemple, de sortir toujours encadré d'une escorte qui tiendrait à une certaine distance la foule. Il s'y est jusqu'ici obstinément refusé. A tout instant, au cours des cérémonies ou des voyages, il est accoutumé à recevoir des placets et des suppliques que les intéressés, ayant toute liberté de s'approcher, lui tendent de la main à la main. Le moyen, dans ces conditions, d'organiser une surveillance tant soit peu efficace?

Les Espagnols ont un proverbe qui revient dans leur bouche très fréquemment: Lo que debe ser no puede faltar (ce qui doit être ne saurait manquer).

Il y a quelques traces de cette résignation dans la bravoure insouciante et un peu fataliste du roi. Il y a ce sentiment que, quoi qu'on fasse, en dépit des mesures les plus minutieuses, les plus strictes, la part d'imprévu restera malgré tout très grande. Et, alors, à quoi bon? Pourquoi donc se gâter, s'empoisonner l'existence? Ne vaut-il pas mieux s'en remettre un peu à la Fortune qui s'est montrée et qui continuera, souhaitons-le, à se montrer si bienveillante envers un homme ignorant absolument ce que c'est d'avoir peur?

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Dans son magnifique et imposant palais de Madrid, la suprême parure de sa capitale, j'ai eu tout récemment l'honneur d'être reçu, en audience particulière, par Sa Majesté Alphonse XIII. Les grandes cours spacieuses, les longs couloirs où se tiennent, immobiles, des hallebardiers, pleins de prestance, les salons où des tapisseries inestimables, les plus belles qui soient au monde, voisinent avec les portraits de Goya, tout cela proclame les longs siècles de gloire de cette puissante monarchie espagnole.

Et, certes, le contraste n'est pas petit entre ce vieux palais et ce jeune souverain, l'un, représentant la fière Espagne obstinément attachée à ses traditions et comme murée dans son originalité, l'autre, épris au contraire de toutes les nouveautés.

Cte de Romanonès. S. M. Alphonse XIII.
Le roi d'Espagne et son président du Conseil.

De haute taille et très élancé, le regard vif, le geste prompt, avec une extraordinaire souplesse de mouvements qui dénote un corps entraîné à tous les exercices, à toutes les fatigues, le roi donne une grande impression de vigueur et de santé. Tout ce qu'on a raconté sur sa faible constitution, sur les maladies qui le guettent, doit être décidément relégué au rang des fables. Le régime minutieux et bien réglé auquel il fut soumis dès sa naissance, les soins vigilants de la plus dévouée des mères, le grand air, la pratique des sports, ont fait merveille.

Il faut une santé peu commune pour déployer une si prodigieuse activité, pour mener, sans défaillance, une existence aussi bien remplie. Les affaires publiques, les conseils de ses ministres, les réceptions, les audiences, la chasse, le yachting, l'automobile, etc., le roi prétend conduire tout cela de front. Il est notamment un enragé joueur de polo. Il y a quelque temps de cela, au cours d'une partie très mouvementée, son poney s'abattit et la tête de celui qui le montait vint donner si rudement sur le sol qu'Alphonse XIII demeura plus d'un quart d'heure évanoui. Sa famille, son entourage, que cet accident avait remplis d'inquiétude, désireux d'en éviter un pareil à l'avenir, le suppliaient de renoncer pour toujours au polo. «C'est une des choses qui m'amusent, qui me récréent le plus, répondit le roi. Pourquoi donc voulez-vous m'imposer pareille privation? La vie n'est plus possible si, par crainte des accidents, il faut renoncer à tout ce qui en fait le charme!»

Le roi est également passionné pour l'automobile. Il est un excellent chauffeur et il adore conduire lui-même. Au moment de son mariage, les automobilistes espagnols et étrangers lui offrirent une fête au Pardo, durant laquelle il fut accueilli par des acclamations enthousiastes. On m'a raconté, à cet égard, une anecdote assez curieuse. Alphonse XIII, toujours désireux d'essayer de nouvelles machines, en achète un très grand nombre dont il se défait ensuite assez rapidement. L'une d'elles ne lui donnant qu'une médiocre satisfaction, il avait chargé son mécanicien de la vendre à n'importe quel prix. Quelques jours après, comme il courait les routes, aux environs de Madrid, il aperçoit de loin une voiture en panne; à mesure qu'il s'approche, il reconnaît que c'est celle dont il s'est débarrassé; par-dessous, étendu à plat ventre, dans la poussière, soufflant et geignant, le malheureux acquéreur essayait, mais en vain, de réparer ce qui était irréparable. Que faire? Le roi, relevant son col et rabattant sa casquette, passa à la quatrième vitesse!...

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Au cours du long entretien qu'il m'accorda, Alphonse XIII me parla du Maroc où l'Espagne et la France possèdent des intérêts solidaires et défendent la même cause. Son grand désir est que l'action des deux pays soit concertée, de manière à ce que les efforts, les sacrifices de l'un bénéficient des efforts, des sacrifices de l'autre. Il me parla surtout de l'armée, de la nôtre et de la sienne. Il connaît un certain nombre de nos officiers; nul, plus que lui, ne rend hommage à leurs rares qualités, à leur énergie, à leur abnégation. Par ses soins, sous son impulsion de tous les jours, l'armée espagnole est en train de subir une très importante réorganisation qui aura pour effet d'accroître sensiblement son nombre et sa valeur. Le service obligatoire vient d'être institué; on a supprimé la faculté des remplacements et des rachats qui éloignaient de la caserne l'élite du pays, tous les jeunes gens des classes bourgeoises et aristocratiques.

D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans l'armée qu'on peut constater de très sérieux progrès. Au point de vue économique, pour ce qui est du calme, de la tranquillité du pays, de la solidité du régime, les améliorations sont indéniables. Quiconque revient maintenant en Espagne, après un intervalle de quelques années, note, à tout instant, les heureux résultats de ces améliorations. L'accroissement de la population est considérable, en dépit d'une émigration intense dans l'Amérique du Sud, en Algérie, au Maroc. Cette émigration n'appauvrit point le pays autant qu'on pourrait le croire: un assez grand nombre d'émigrés retournent dans la mère patrie, après fortune faite. Ils y apportent leurs capitaux, leur activité, leur intelligence qui s'est ouverte aux choses de l'étranger. La politique espagnole se fait plus stable et plus saine. Or, l'un des facteurs de cette politique, le facteur essentiel, c'est la personnalité, la popularité du roi. De cela, tous les Espagnols qui sont sincères, tous les étrangers connaissant bien l'Espagne sont unanimes à convenir.

En même temps qu'elle développe aussi sa puissance et sa richesse, l'Espagne éprouve tout naturellement le désir, le besoin de sortir de son isolement. Elle veut ne plus rester isolée, confinée dans sa péninsule. La majorité des hommes politiques et du public incline nettement vers une entente plus étroite avec l'Angleterre et la France.

Le roi Alphonse XIII, par tout ce qu'on sait de son orientation, de ses sympathies personnelles, ressent beaucoup plus vivement qu'aucun de ses sujets ce désir-là. C'est justement ce qui donne à son séjour parmi nous une importance, une signification exceptionnelles. C'est une raison de plus pour qu'on se réjouisse de l'accueil si chaleureux que Paris vient de faire à ce très sympathique et très attachant souverain!
Raymond Recouly.

Ce numéro étant mis sous presse peu d'heures après l'arrivée du souverain à Paris, c'est dans le suivant que nous pourrons rendre compte des visites royales à Fontainebleau et à Saint-Cyr.

La revue de la garnison de Paris, sur l'esplanade des
Invalides: le général Michel ouvre le défilé et salue la tribune officielle.

LES FÊTES MILITAIRES EN L'HONNEUR DU ROI D'ESPAGNE.--A
Fontainebleau: l'inspection des officiers de l'École d'artillerie.

Mercredi, jour de l'arrivée du roi d'Espagne à Paris, les acclamations, très chaleureuses, se sont partagées entre le souverain, notre hôte, le président de la République française et les troupes de la garnison de Paris, qui, mise tout entière sur pied, des Champs-Elysées aux Invalides, défila ensuite sur l'Esplanade devant le souverain. Le lendemain, jeudi, qui fut la journée de Fontainebleau, Alphonse XIII reprit contact avec notre armée que, cette fois, on lui présenta en manoeuvre d'abord dans la vallée de la Solle où évoluèrent deux brigades de cavalerie, ensuite au polygone où furent exécutés d'intéressants exercices d'artillerie en campagne.

LE DISCOURS DE M. BARTHOU A CAEN.--«... Notre grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur!»
A la droite de M. Barthou: M. Perrotte, maire de Caen; M. Klotz, ministre de l'Intérieur; M. Hendlé, préfet du Calvados; à sa gauche: M. Pichon, ministre des Affaires étrangères; M. Chéron, ministre du Travail, député du Calvados.--
Phot. Matin.

Dimanche dernier, à Caen, au banquet organisé en l'honneur du Congrès des Petites Amicales d'instituteurs et des oeuvres postscolaires, M. Louis Barthou, président du Conseil, a prononcé le grand discours que l'on attendait de lui à la veille de la rentrée des Chambres et auquel les graves problèmes à résoudre d'urgence, tels que la loi militaire et la loi électorale, en même temps que les inquiétudes internationales de l'heure présente, devaient donner une portée exceptionnelle.

Donc M. Louis Barthou a été très écouté, et il a été aussi très applaudi, car on lui a su gré de se placer résolument sur le terrain national. Le président du Conseil, en effet, dans un éloquent appel au pays, a insisté avec force sur le devoir national qu'impose à tous la situation extérieure. Et, constatant l'élan et l'union patriotiques qui se sont manifestés, chez nous, aux heures graves, il a pu dire:

«Ce grand pays veut la paix, mais seulement la paix qui s'accorde avec sa fierté et sa dignité, non la paix née de la peur.»

D'où la nécessité de renforcer nos effectifs par le service de trois ans:

«Il ne s'agit pas de céder à une sorte de folie contagieuse des armements. Il s'agit de se défendre... Quand le devoir prend la forme d'un intérêt national, il faut tout simplement faire son devoir. Ce devoir, le gouvernement l'accomplit en affirmant, dès maintenant, sa volonté de maintenir sous les drapeaux la classe libérable au 1er octobre prochain.»

Avant de faire ces importantes déclarations, le président du Conseil, envisageant la situation politique intérieure, avait affirmé: «La République ne peut pas désarmer devant ses adversaires, mais nous nous refusons à des agressions ou à des vexations indignes de républicains conscients de leurs devoirs et de leur force.»

Enfin, parlant de la loi électorale, M. Louis Barthou a déclaré nettement que, «s'il dépend du gouvernement, la consultation électorale de 1914 ne se fera pas au scrutin d'arrondissement.»