PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER
Voilà une expérience faite, et nous savons dès maintenant ce qu'il faudra voir le 4 mai de l'an prochain. Il faudra voir la fête de Jeanne d'Arc. Des Français de tous les partis en réclamaient, depuis des années, la célébration. Qu'attendait-on pour les satisfaire? Dans un pays comme le nôtre, où l'on adore non seulement la bravoure, mais les gestes les attitudes jolies de la bravoure, et qui a pour capitale une ville dont un philosophe a dit qu'elle était le paradis des femmes, on imagine très bien de quel éclat charmant, de quelle somptuosité tendre et pieuse pourra être revêtu un tel hommage, le jour où la loi l'aura consacré; une fête officielle de l'Héroïsme guerrier qui sera la fête d'une jeune fille! N'est-ce pas de quoi enflammer de joie tous les cours? Nous n'avons eu, dimanche dernier, qu'une ébauche de cette fête-là, puisqu'elle n'est point officielle encore... Quel émouvant spectacle pourtant nous donna cette foule parisienne, qu'on dit sceptique, et que nous vîmes heureuse de pavoiser, de défiler, de prier pour une petite villageoise qui sauva sa patrie, et dont l'aventure prodigieuse a des grâces de conte de fées. Des penseurs ont voulu faire du 1er mai la fête du Peuple. Je crois bien qu'à cette date-là, celle du 4 mai va faire désormais la plus sérieuse des concurrences,--et que le peuple ne s'en plaindra point.
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Jeanne d'Arc fêtée dimanche; un roi salué, trois jours après, par les acclamations de Paris... Les étrangers qui furent témoins de cette commémoration et de cette visite rendront au moins cette justice au Paris de 1913 qu'il sait être républicain avec éclectisme et politesse. Il est vrai que le roi d'Espagne est un de ses monarques favoris. Paris aime Alphonse XIII pour sa jeunesse, pour son courage, pour l'espèce de sérénité élégante qu'il oppose aux petites misères et aux grands risques de son métier de roi, et enfin (car on est égoïste!) pour l'amitié très sincère que nous savons qu'il a pour nous.
Mais pourquoi ce souverain s'en va-t-il si vite d'une ville qu'il aime? Il ne s'est même pas donné le temps de goûter la grâce... un peu mouillée de notre printemps. Il y avait trop de monde et trop de bruit aux Champs-Elysées, mercredi, pour qu'il y pût voir comme la neige de nos marronniers en fleurs est jolie à regarder entre l'Arc de triomphe et l'Obélisque. Il n'a pas vu nos Salons du Grand Palais. Il n'a pas vu se dresser sur la piste sablée du Concours hippique les formes blanches d'un peuple de statues... Il n'a même pas regardé nos petits Salons!
Ils sont plus charmants que jamais et composent, à cette heure, un spectacle d'exceptionnel attrait. Les petits Salons, c'est ce qu'il faut voir cette semaine.
Je place au nombre des «petits Salons» cette délicieuse exposition de l'Union centrale consacrée aux Arts féminins et à laquelle les grands murs nus du Pavillon de Marsan font un si auguste cadre. Arts féminins, en chacun desquels s'évoque un peu de l'âme de nos vieilles provinces. Paris leur envoie, à ces provinces, ses modes, qui changent deux fois par an. Elles lui envoient, elles, d'exquis souvenirs de leur passé, et ce qu'il y a d'éternel dans leurs traditions d'élégance. Car les modes d'une province, c'est quelque chose dont on ne sait pas l'âge, et qui ne change jamais.
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De la rue de Rivoli, courons à la rue de Sèze (après une halte, qui ne sera pas sans agrément, chez les Intimistes, du boulevard Malesherbes); et nous voici devant l'Exposition charmante de Luigi Loir. Personne ne connaît mieux que ce peintre nos boulevards extérieurs et notre banlieue; et l'on pourrait dire qu'à travers ces décors-là Luigi Loir est, pour l'étranger, le meilleur des guides, car il leur en fait voir ce que d'eux-mêmes, en vérité, ils n'y auraient jamais vu. De Montmartre ou de Bougival l'étranger ne connaît guère que les heures brillantes du jour ou de la nuit. Il a vu Bougival sous le soleil du printemps; Montmartre sous le flamboiement de ses illuminations et de ses tapages nocturnes. Luigi Loir nous en montre et nous en fait aimer les mélancolies crépusculaires. Cet instant de la journée où s'entr'ouvre sur la nuit qui vient «l'oeil clignotant des bleus becs de gaz», personne ne l'a décrit aussi finement, aussi spirituellement que lui.
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De l'esprit! Il semble qu'on ait peur d'en avoir, en peinture; ou qu'on ne sache pas en avoir. Aux premiers rangs de ceux qui en ont, et beaucoup, saluons M. André Devambez dont voici précisément l'Exposition ouverte, depuis quelques jours, à côté de celle de Luigi Loir, chez Georges Petit. Près de cent cinquante «numéros» groupés en un Salon unique! C'est que M. Devambez possède ce don, aussi rare chez les peintres que chez les écrivains, de savoir dire beaucoup de choses en de très courts alinéas. M. André Devambez fait penser à ces maîtres flamands et hollandais dont les «petits tableaux» contiennent souvent de si grande peinture. Et comme il aurait tort d'agrandir les toiles où il peint! N'y fait-il pas tenir tout ce qu'il veut? Ne s'y montre-t-il pas, tour à tour, poète, historien, humoriste?
Humoriste! Comme je sais gré à M. Devambez d'oser l'être franchement; d'avoir compris--comme le comprenaient ces maîtres flamands et hollandais dont il était temps, vraiment, de reprendre chez nous la tradition délicieuse--qu'une réalité comique, c'est quelque chose qui peut être peint tout aussi bien que dessiné, et que la couleur ne saurait être le privilège des sujets nobles,--ou ennuyeux. M. Devambez aura été l'un des premiers à s'apercevoir de cela. Remercions-le du service qu'il nous rend... et qu'il rend à la peinture!
Un Parisien.