l'ascension du plateau polaire

Le 10 décembre, après avoir gravi une bosse de terrain, Scott atteignait le glacier Beardmore. En 38 jours, il avait traversé la Grande Barrière et franchi un peu moins de la moitié de la distance entre le cap Evans et le pôle. Restait maintenant à accomplir la plus longue et la plus difficile partie du trajet, l'ascension du plateau polaire. Il s'agissait de parcourir 740 kilomètres en montagne, et de s'élever de la cote 200 à l'altitude de 3.000 mètres. Comme le représente, aux pages précédentes, le beau profil de M. Trinquier, qui a la valeur d'un dessin topographique, Scott se trouvait dans la situation d'un voyageur qui, parti de Dieppe et arrivé à Chambéry, se dispose à escalader les Alpes, avec cette différence qu'ici le relief à gravir possède une largeur égale à la distance entre la capitale de la Savoie et Florence. A travers cet énorme massif, la route est tracée par le glacier Beardmore, descendant du plateau polaire en longues pentes pour confluer dans la Grande Barrière. Que l'on se représente une surface glaciaire bordée de montagnes de 3.000 mètres et plus, dans le genre de la Mer de Glace de Chamonix, mais de dimensions énormes. D'une rive à l'autre, sa largeur varie de 20 à 40 kilomètres, et de son embouchure à sa sortie du plateau sa longueur n'est pas inférieure à 200 kilomètres.

Avant le début de l'ascension, Scott renvoya sur l'arrière une escouade et tous les chiens. La vigueur dont ces animaux avaient fait preuve n'avait pu modifier l'opinion défavorable que le chef de l'expédition avait à leur égard: déplorable aveuglement dont, les conséquences devaient être fatales! Dès lors, c'est à bras que les douze hommes composant maintenant la caravane doivent haler les traîneaux. Travail épuisant! Dans la neige fraîche qui recouvre le glacier les explorateurs enfoncent jusqu'au genou et les véhicules demeurent enlizés. En dix heures, à grand'peine ils réussissent à parcourir 10 kilomètres, et cela dure ainsi cinq longues journées. Plus haut, au delà du Cloudmaker, le terrain se raffermit; mais alors la brume arrive et bouche toute vue. A travers un épais brouillard, allez donc choisir la route au milieu de crevasses et de séracs! Quoi qu'il en soit, ces intrépides pionniers avancent toujours, et, le 21 décembre, ils parviennent au sommet du glacier, dans la région où la nappe glacée du plateau polaire s'écoule vers l'aval, canalisée entre deux rangées de montagnes.

Après qu'un dépôt a été établi près du mont Darwin, une seconde escouade bat en retraite; seuls huit hommes continuent la marche en avant. Désormais, plus qu'une immense plaine blanche s'élevant en longues et molles ondulations déchirées de crevasses. Par-dessus les bosses du sous-sol, la rigide nappe de glace se déverse, rompue et disloquée, comme une masse d'eau au passage d'un seuil rocheux. Au pied de chacune de ces protubérances on espère que cela sera la dernière et qu'à son sommet on atteindra enfin la plaine culminante sur laquelle le halage deviendra aisé; au prix d'efforts inouïs on hisse les traîneaux au haut de la pente; et toujours devant soi apparaît une nouvelle vague de cette mer rigide. Malgré ces difficultés, grâce à un temps clair, les étapes s'élèvent à 24 kilomètres. 24 kilomètres par jour sur un pareil terrain et en halant de lourds véhicules, rien ne démontre mieux la vigueur et l'énergie de l'équipe anglaise! Mais, quelque diligence qu'elle fasse, le 3 janvier 1912, elle n'est encore qu'à 273 kilomètres du pôle. Scott renvoie alors sur l'arrière trois de ses compagnons, le lieutenant R. G. Evans, le sous-officier Crean et le mécanicien Lashley. Dramatique fut le retour de ce détachement. Sur la Barrière, Evans, en proie à une violente attaque de scorbut, devint incapable de faire un pas. Admirables de dévouement, les deux marins réussirent cependant à sauver leur chef, le charriant pendant quatre jours couché sur le traîneau, puis l'un d'eux, au risque d'être englouti dans une crevasse ou perdu dans la brume ou le blizzard, partant seul à la recherche de secours. Nulle expédition n'a été plus que celle du Terra-Nova riche en actes héroïques. Mais que d'anxiété sur le sort de Scott la nouvelle de ce cas de scorbut chez un des membres de la caravane éveilla dès l'an dernier parmi les spécialistes!