LES DERNIERES LIGNES ÉCRITES PAR LE CAPITAINE SCOTT
L'expédition Scott demeurera un de ces magnifiques exemples de courage et de grandeur morale qui honorent l'humanité entière. Qui ne se sentira pris d'une profonde admiration pour ce chef de mission qui, dans les affres de la mort, trouva encore la force d'exalter la grandeur de son pays dans cette page si simple, si surhumainement émouvante et désormais immortelle:
Notre désastre est dû, écrit Scott mourant, non à des vices d'organisation, mais à la malchance dans toutes les situations difficiles dont nous avions à triompher.
1° La perte de poneys survenue en 1911 m'obligea à partir plus tard que je ne l'avais tout d'abord résolu et réduisit la quantité de vivres que nous emportâmes.
2° Le mauvais temps à l'aller, notamment la longue tourmente éprouvée sous le 83° de latitude, retarda notre marche.
3° La neige molle sur les pentes inférieures du glacier Beardmore ralentit encor: nos progrès.
Avec énergie, nous avons lutté contre ces circonstances adverses et en sommes venus à bout, mais au prix de larges prélèvements sur nos vivres de réserve. Approvisionnements, vêtements, organisation de la longue file de dépôts établie sur le plateau et sur la route du Pôle, longue de 1.300 kilomètres, tout nous a donné pleine satisfaction.
Notre groupe aurait rallié le glacier Beardmore en parfait état et avec une réserve de vivres, sans la défaillance extraordinaire d'Evans, le dernier que nous nous attendions à voir faiblir.
Jamais des êtres humains n'ont souffert autant que nous pendant ce dernier mois; en dépit du mauvais temps, nous aurions cependant réussi à passer, sans la maladie du capitaine Oates, sans la diminution de la provision de combustible contenue dans les dépôts, diminution inexplicable, sans, enfin, ce dernier ouragan. Il nous a arrêtés à 20 kilomètres du dépôt où nous avions l'espoir de trouver les vivres nécessaires.
Eut-on jamais plus mauvaise chance? Nous sommes arrêtés ici, à 11 milles (20 kilomètres) du dépôt du One Ton Camp, n'ayant plus que deux jours de vivres et du pétrole pour préparer un seul repas.
Nous sommes faibles; je peux à peine tenir la plume. Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir entrepris cette expédition; elle montre l'endurance des Anglais, leur esprit de solidarité, et prouve qu'ils savent regarder la mort avec autant de courage aujourd'hui que jadis.
Nous avons couru des risques; nous savions d'avance que nous allions les affronter.
Les choses ont tourné contre nous; nous ne devons pas nous plaindre, mais nous incliner devant la décision de la Providence, résolus à faire de notre mieux jusqu'à la fin.
Si dans cette entreprise nous avons volontairement donné nos vies, c'est pour l'honneur du pays. J'adresse donc un appel à mes compatriotes et les prie de veiller à ce que ceux dont nous étions les soutiens ne soient pas abandonnés.
Eussions-nous survécu, le récit que j'aurais fait des souffrances, de l'endurance et du courage de mes compagnons eût profondément ému tous les coeurs anglais. Ces notes frustes et nos cadavres diront nos épreuves, et certainement un grand et riche pays comme la Grande-Bretagne assurera convenablement l'avenir de nos proches.
Ce morceau, digne des plus belles pages de Plutarque, constitue la plus magnifique des leçons d'héroïsme et d'ardent patriotisme. Aussi, pour exalter l'esprit de la jeunesse et développer chez elle la fierté du nom anglais, ce message suprême a-t-il été lu et commenté dans toutes les écoles publiques. A travers l'empire entier, l'admirable mort de Scott et de ses compagnons a fait passer un frisson d'orgueil national et réveillé l'esprit d'entreprise. Aux yeux de tous, l'exploration de l'Antarctique qui, jusque-là, laissait les grandes masses indifférentes, apparaît maintenant comme un des facteurs de la grandeur britannique.
Charles Rabot.
Pour les deux photographies rapportées des lieux de la mort de Scott par les membres de l'expédition de secours, ceux-ci ont pu fournir eux-mêmes les légendes. Il n'en a pas été ainsi pour les trois clichés trouvés non développés dans la tente où succombèrent les explorateurs. Ce qu'ils représentaient n'était pas douteux. Mais sur ces visages fatigués, hâtés, graisseux, on pouvait hésiter à mettre des noms. L'identification que nous en donnons est pourtant certaine, et une note dans un carnet de l'expédition indique expressément comment le groupe complet fut pris, au Pôle même, par le lieutenant Bowers. Celui-ci est également l'auteur du cliché de la tente d'Amundsen. Quant au traîneau auquel sont attelés quatre des explorateurs, il paraît bien avoir été photographié par le capitaine Scott lui-même.
Les pavillons des puissances (Allemagne, France,
Autriche-Hongrie, Italie, Angleterre) flottant sur la forteresse de Scutari d'Albanie.