CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Le hasard fait voisiner sur les murs de Paris, depuis quelque temps, des affiches qu'on pourrait appeler des affiches-soeurs. L'une annonça d'abord l'exposition d'Alphonse de Neuville, dont je parlais ici, il y a huit jours. L'autre, ensuite, nous informa d'une reprise des Cloches de Corneville. Le peintre et le musicien sont de la même génération. C'est autour de l'année 1860 que Neuville exposait au Salon ses premiers tableaux militaires (qui étaient des tableaux de victoires); et c'est vers le même temps que Planquette composait ses premières chansons de café-concert, expurgées par la censure. Les Cloches de Corneville sont de 1877: l'année où Neuville, en pleine gloire, envoyait le portrait de Paul Déroulède au Salon du Palais de l'Industrie. L'étranger, qui, après une heure passée à la galerie de La Béotie, aura consacré sa soirée aux Cloches de Corneville, saura comment, il y a trente-cinq ans, notre pays célébrait ses soldats, et quels refrains--puisque tout finit par des chansons!--il aimait à chanter.

Ce qu'il faudra voir encore, ces jours-ci? Il faudra voir la Pisanelle, au Châtelet; le concours général agricole, au Champ de Mars; et, avenue Montaigne, les Ballets russes dont les dernières représentations sont annoncées.

Ne pas manquer surtout les deux tableaux du Sacre du Printemps! Il n'arrive pas tous les jours qu'on voie, pour un Ballet, une foule se passionner et des auteurs crier à la cabale.

Cabale inoffensive d'ailleurs; où l'on ricane, où l'on sifflote; une cabale qui, non seulement ne prend point les choses au tragique, mais semble ne se plaindre que de les voir prendre par quelques-uns un peu plus au sérieux qu'il ne faudrait.

Est-ce à dire que le grand danseur par qui cette chorégraphie «païenne» lut imaginée et le musicien de talent qui fit sautiller si étrangement ces marionnettes sur une musique qu'en peut qualifier de troublante, sans offenser personne, aient manqué de sincérité, ou, comme l'affirmaient quelques spectateurs maussades, se soient moqués de nous? Mais non, et ce sont là des insinuations très vilaines. Le musicien qui prend la peine d'écrire et d'orchestrer une partition (ce qui est un fort rude labeur) ne songe jamais à se moquer de personne; et le chorégraphe qui anime de son inspiration des masses dansantes, règle des pas inédits, des mouvements neufs (ce qui ne doit pas être une mince besogne non plus!) ne saurait être accusé, le pauvre, d'être un homme sans sincérité. Où M. Nijinski a-t-il appris que les Russes de la préhistoire dansassent de la manière qu'il les fait danser? Nulle part, évidemment. Mais sa conviction qu'ils dansaient ainsi, et non autrement, n'en est pas moins certaine.

Une sincérité moins certaine me paraît être celle de certains spectateurs. Ah! ceux-là sont admirables; et, s'il faut voir le Sacre du Printemps (que les auteurs me pardonnent cette opinion irrespectueuse), c'est aussi pour jouir du spectacle de ceux et de celles qui s'y pâment. Vous les connaissez; ce sont nos amis les snobs, qu'on retrouve partout, animés d'une ardeur que rien ne rebute, d'une apparence de foi qui ne se lasse point. Qu'il s'agisse de choses peintes ou de choses sculptées, de musique, de danse, de théâtre ou de belles-lettres, ils sont prêts, toujours. Il leur suffit que l'oeuvre soit présentée dans des conditions de suffisante élégance et déclarée très ennuyeuse et très obscure, pour qu'aussitôt ils se précipitent, d'avance conquis, et tout de suite proclament que rien n'est plus beau, plus clair, plus simple que ce qu'on leur montre là. Personne n'a compris? C'est assez pour qu'eux comprennent. Il ne faut point détester les snobs. Ce ne sont ni des gens sans esprit, ni des gens méchants. Ce sont des aristocrates; ce sont des personnes très dégoûtées qui ne veulent toucher qu'à des opinions qui n'ont pas servi.

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Les fêtes de la semaine prochaine, à Montmartre, ne les attireront sûrement pas. Elles attireront trop de monde pour que le snobisme y puisse trouver du plaisir. Je crois que, tout de même, en dépit de la cohue, elles vaudront d'être vues.

La Butte et ses alentours sont habités par des hommes qui ont beaucoup d'esprit, qui sont gais, et qui savent perdre leur temps à des besognes charmantes qui ne rapportent rien; car ils sont généralement pauvres, ce qui explique pourquoi ils méprisent volontiers l'argent. On sait que leurs fêtes de la semaine prochaine--trois pleines journées de réjouissances!--son des fêtes d'adieu! On rira. On devrait pleurer, puisqu'il s'agit de saluer Montmartre non pas comme on salue un vainqueur, et comme le saluait, il y a vingt ans, le gentilhomme Salis, mais comme on salue un mort.

En effet, Montmartre s'en va. Montmartre s'écroule; non de vieillesse, mais d'ambition. Montmartre veut avoir des rues larges à la place de ses ruelles, des garages d'automobiles à la place de ses petits jardins. La Butte veut être une butte moderne; électricité, téléphone, ascenseur et sagesse à tous les étages...

Il faut en prendre son parti. Les démolisseurs sont à l'oeuvre, et le drame est commencé. Des ruelles historiques de Montmartre ont déjà disparu; d'autres vont disparaître, et cela continuera aussi longtemps que derrière les peintres qui enragent et les poètes qui pleurent, il y aura des propriétaires qui se frottent les mains.

Il y aura donc peut-être, fout compte fait, pour l'Étranger qui passe, quelque chose de plus intéressant à voir dans Montmartre, la semaine prochaine, que les fêtes qui s'y donneront: il y aura Montmartre lui-même.

Qu'il s'y promène avant qu'y sévisse le vacarme des cavalcades; et qu'il retourne y poursuivre sa promenade, après que les cavalcades auront passé.

Même entamée par la pioche des entrepreneurs, la Butte demeure quelque chose de charmant. Certaines des rues qu'on y voit encore--telles la rue de l'Abreuvoir et la rue Girardon--étaient, au dix-septième siècle, des sentiers: et ces sentiers eux-mêmes avaient été tracés sur une terre foulée autrefois par les Druides, et où Mercure et Mars eurent des temples! Il n'y a plus de temples à Montmartre; mais il y reste encore trois moulins. Les «Amis du Vieux Paris» n'ont point d'architectures vénérables à y faire admirer aux étrangers: mais d'amusants débris du passé, des morceaux de pavillons, d'abbayes, d'observatoires, des traces de destruction guerrière y évoquent l'histoire de dix siècles, à côté de maints cabarets fameux où se racontent l'histoire... et les histoires d'hier.

On ne peut pas dire que la Butte soit une belle chose, en vérité; mais tant d'événements s'y sont passés, et tant de figures y ont passé qu'on peut dire qu'elle compose à elle seule le plus prodigieux recueil d'anecdotes qu'il y ait à Paris.

Étrangers, allez vite feuilleter le recueil, avant que le Progrès en ait chiffonné et balayé les dernières pages!
Un Parisien.