L'ANIMAL TÉLESCOPE

L'animal typique de la savane est la timide girafe. Ce n'est pas un animal, c'est un télescope dont l'approche est d'une extrême difficulté. Immobile, son mimétisme la rend presque invisible; sa robe se marie admirablement avec le paysage. L'espèce du Kilima-N'djaro, dite de Schillings, présente même en guise de taches de véritables feuilles de platane.

Apeurée, la girafe fuit au galop. Ce galop est lent (j'ai calculé que l'animal accomplit une foulée toutes les quatre secondes), mais ces foulées sont immenses et la vitesse est extrême dans tous les terrains. Pendant la fuite, le grand cou décrit un mouvement lent et rythmé de balancier d'avant; en arrière; tandis que la queue aux longs poils noirs est relevée en arc de cercle sur le côté gauche. Cet animal gigantesque est encore très abondant et subsistera partout où on voudra se donner la peine de le protéger comme dans les colonies anglaises. Malheureusement partout ailleurs on le massacre par lucre ou simplement pour le plaisir. N'ai-je pas lu qu'un sous-officier du Chari avait anéanti tout un troupeau en quelques minutes? Triste exploit!

Cet animal atteint parfois des proportions considérables dont la belle girafe du Jardin d'Acclimatation peut donner déjà une idée. La girafe vit par petites hardes, d'un grand mâle roux sombre, de cinq ou six femelles roux clair et de deux ou trois girafons café au lait. Rarement, elle se réunit en grands troupeaux; cependant j'ai vu ensemble trente-deux girafes, dont je n'ai malheureusement pu prendre qu'un bien mauvais cliché.

La girafe vit aux dépens des mimosées de la savane.

La harde est là, immobile, devant les sveltes mimosas épineux; les mouvements sont lents et compassés, les lèvres préhensibles projetées en avant saisissent délicatement les pousses terminales, la queue fouette les flancs, les oreilles sont couchées, les yeux clignotent pour éviter les épines, de temps à autre une langue rosée s'introduit dans chaque narine.

Le grand mâle noisette, au dos brun noir, prend l'amble et va explorer un mimosa voisin que sa tête claire domine.

Alerte! Il a aperçu l'observateur: il fait demi-tour et se plante droit comme un I, oreilles en avant. Aussitôt ses six compagnes, comme à la parade, l'imitent, se rendent compte du danger et, pivotant de nouveau, tous s'éloignent à longues foulées.