LES MALLES

On les a descendues.

Les voilà dans l'antichambre, encore mal réveillées du creux et long sommeil qui les a engourdies depuis les dernières vacances. Je les reconnais et elles n'ont pas du tout l'air de me connaître. Elles ont beau porter, imprimées et peintes, mes initiales, en noir et en rouge, et montrer ma carte de visite suspendue, en prétention, à une de leurs poignées, dans l'étiquette de cuir, elles m'ignorent, totalement. Elles ne me témoignent pas plus de cordialité qu'à un homme d'équipe. Dénuées de grâce et de bienveillance, elles exagèrent déjà leur pataude grandeur. Elles encombrent, et on dirait que c'est avec plaisir, qu'elles le font exprès. Étalées dans une large indifférence et un lourd sans-gêne, elles sont là--chez moi, qui suis leur maître, qui les ai choisies, achetées, payées --comme elles seraient ailleurs, n'importe où. Je comprends que, pour en avoir la taille et les dimensions, elles ne sauraient pourtant être des meubles, qu'il ne faut pas leur demander le caractère intime et le bon ventre d'une commode, la tendresse presque conjugale d'une armoire, la sympathie d'un bonheur-du-jour. N'ayant ni famille, ni domicile, ni foyer, ni patrie, elles ne se sentent, en effet, jamais chez elles. Ce sont des juives-errantes. D'un égoïsme de voyageur, elles ne présentent un peu de caractère et de physionomie que dans les gares, les fourgons, sur les chariots et sur le toit des omnibus. Elles ne «vivent» que sanglées, cordées, pleines jusqu'aux bords, et seulement en cours de route, pendant le trajet. Une malle vide, et au repos, échouée au grenier, ou rangée dans la chambre de débarras est une chose inouïe d'abandon, d'une impersonnalité inexprimable, une chose pire que morte, une chose triste et affreuse, et décourageante, qui n'est rien... rien... et dont s'écarte elle-même, prise de spleen à sa vue, la souris à jeun.

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Mais en ce moment les malles sont à la veille d'entrer dans la danse. Le couvercle levé, elles attendent-qu'on les nourrisse, que nous jetions en elles, connue des petits pains dans le fournil de l'éléphant, tout ce que nous emportons avec nous dès que nous nous déplaçons, les indispensables inutilités dont nous croyons que nous ne pouvons pas nous passer. Que l'on sache ou non «faire une malle», il faut cependant, en effet, que «tout y tienne». Il est nécessaire que nous y mettions notre linge et nos livres, nos vêtements et nos papiers, nos cravates et nos agendas, nos chaussures, nos remèdes, nos affaires de toilette et nos petits paquets intimes, les quotidiennes reliques qui font partie de nous-mêmes plus étroitement encore que nos chemises. Tout cela doit trouver sa place--et la trouve--dans la malle, quelle qu'elle soit. Car la malle, d'aspect si dur et si peu accommodant, est pourtant douée d'une incroyable souplesse. On n'imagine pas sa complaisance élastique à se plier à tous nos désirs, même les plus insensés... Elle absorbe ce que l'on veut. Ne dites jamais qu'elle est pleine et que l'on ne peut plus rien y ajouter. Même petite à ne contenir que le minimum, elle a des profondeurs de gouffre insoupçonné, et j'en ai connu qui, sans avoir la capacité d'un tonneau, étaient de vraies malles des Danaïdes.

Quel curieux et saisissant spectacle que celui de l'intérieur d'une malle! Chaque fois qu'il m'est arrivé d'y songer, à genoux devant la mienne, tandis que j'empilais tour à tour, et les uns contre les autres, les objets les plus différents et les plus opposés, je n'ai pu m'empêcher d'en sourire et quelquefois d'en divaguer... C'est un ramassé prodigieux, une cohésion de disparates qui amuse et fait réfléchir. Au fond d'abord, classement logique, les poids lourds, les chaussures, le gros linge, les livres, les dossiers... Mais avec la meilleure bonne volonté, tout cela ne resterait pas cinq minutes et jouerait bientôt si l'on ne prenait la précaution de le caler. Il faut boucher les trous, tamponner. Et c'est ici qu'apparaît la malice opportune du destin qui me force à consolider mon Sénèque avec ma boîte à bijoux et à enfoncer trois paires de chaussettes de soie dans le flanc des Pensées de Pascal, «pour les retenir».

Dans le casier du milieu sont généralement déposés les vêtements pliés mou, avec art, les habits qui ne veulent pas être maltraités, les pantalons bien tendus, couchés comme des malades. Et le dernier compartiment, celui du dessus, reçoit presque toujours la lingerie fine, les chemises, les gilets blancs, les choses plates et légères, entre lesquelles se glisse au dernier moment maint objet menu et fragile. Voici la malle à peu près faite, achevée. Sans qu'elle ait besoin d'être transparente, on y voit avec l'esprit que toutes les matières y sont rassemblées, que le bois, le fer, l'or, l'argent, la laine, le fil, le papier, le carton, la soie, le velours, le drap, le verre, la porcelaine, sont condamnés, dans l'espace le plus réduit, à se serrer, à se presser, à s'accepter sans mauvaise humeur. Pas pour longtemps, heureusement, la brève durée d'un voyage, d'un très court trajet, même quand les indicateurs font croire qu'il est long. C'est tout à fait l'image de la vie.

On ferme, en se baissant, avec la toute petite clef qui se donne des façons de clef de coffre-fort, on boucle les courroies, et il semble alors que l'on soit allégé de tout ce qui est dans la malle comme si on se l'était retiré de dessus le corps et la pensée, ainsi qu'un gros poids. On est déjà à moitié parti.

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Pendant qu'elle est chargée, transbordée, la malle ne nous intéresse pas. Nous n'y pensons plus. Elle a cessé de nous appartenir. Nous aimons nous figurer que nous voyageons sans elle, les mains vides. Elle ne commence à nous manquer qu'à la minute où, arrivés à destination et rendus à l'hôtel, nous commandons «qu'on nous la monte». Elle nous représente alors notre maison, notre fortune et nous-mêmes, et nous nous trouvons déjà moins seuls quand le garçon colossal--afin d'en exagérer la pesanteur et pour nous donner aussi une plus vaste idée de la force de ses reins--la laisse tomber à nos pieds dans la chambre inhospitalière.

A cet instant, la malle quitte son air bête pour prendre figure de camarade, et sa vue ne nous choque pas, si laide et si fatiguée qu'elle soit. C'est d'ailleurs en peinant et en vieillissant qu'elle gagne du caractère et de la physionomie. Une malle propre, reluisante et neuve ne signifie rien, n'a pas de raison d'être. Il faut qu'elle ait, le plus tôt, un passé derrière elle, et beaucoup de pays, qu'on la sente lourde et lasse, ne s'étonnant plus guère, et revenue de maints endroits lointains comme de maintes illusions. Il faut qu'elle ait été cahotée, heurtée, cognée, brutalisée, que, sans même avoir besoin de lire les adresses des hôtels dont elle est couverte, et qui, collées les unes sur les autres, lui font partout des emplâtres glorieux et racornis, nous n'ayons qu'à la regarder pour nous souvenir... pour qu'elle nous retrace tous les voyages que nous avons faits avec elle et ceux aussi que nous n'avons pas pu faire et que nous ne ferons jamais. Alors elle est presque émouvante... Les mots Rome, Naples, Tolède, Prague, Florence, Bruges, lui font un calendrier rétrospectif dont nous détachons les feuillets par la mémoire. Nous lui parlons, nous la tutoyons. Elle est «notre vieille malle», qui a trimé comme nous, qui au long de nos courses par le monde a contenu tant de choses, même celles que nous n'avons pas rapportées!

Et il y a des malles pour tous les goûts, pour tous les âges, pour toutes les conditions. La malle, c'est l'homme. Celle de l'enfance et de nos trousseaux de collège n'est pas celle de la jeunesse et de l'âge mûr; la malle du domestique ne sera jamais prise pour celle du maître, même si elle a d'abord appartenu au maître. En la donnant il l'a changée. La malle de l'ouvrier, celles du bourgeois, du mondain, du riche, de l'Anglais, de l'Américain, de la femme élégante, et cent autres, révèlent aussitôt la qualité de leur possesseur. La petite valise jaune du soldat en permission, et toujours fermée par une ficelle, n'est-elle pas légendaire, classique? Et si je ne parle pas de celle du prêtre, c'est que le prêtre, chacun le sait, n'a pas de malle. On ne lui connaît toute la vie qu'un sac, un sac noir, comme au séminaire. Seulement, si c'est un curé très vieux, le sac est en tapisserie.

Enfin, si la malle isolée m'a quelquefois fait l'effet d'un cercueil qui attend qu'on le cache en l'introduisant vite dans la terre, que dire de l'étrange et gênante impression que toujours me causent les malles réunies par centaines, quand je les vois dans les gares, à l'arrivée du train, alignées, comme après un sinistre, sur les parapets de chêne. Je ne peux pas croire qu'elles ne renferment que du linge, des vêtements et des mouchoirs, j'ai l'obsession qu'elles contiennent du mystère et de la vie éteinte, et que des morts y sont déjà couchés, et que ces morts sont nous-mêmes, oui, nous-mêmes, d'avance étendus, n'ayant plus rien à déclarer, tout prêts pour la Consigne.
Henri Lavedan

(Reproduction et traduction réservées.)