MICHEL PROVINS
Lorsque Michel Provins, entre tous les sujets qui pouvaient également le tenter, a choisi celui de ce Roman de théâtre dont la publication commence aujourd'hui, j'imagine qu'il a obéi à une pensée en quelque sorte personnelle, amicale: il a voulu faire une oeuvre qui fût particulière aux lecteurs de La Petite Illustration, une oeuvre pour eux, et qui leur apportât le plaisir dont ils semblent si friands. Presque chaque semaine, en effet, ces lecteurs reçoivent une pièce de théâtre, et, dans leur fauteuil, ils se donnent le plus confortablement du monde le spectacle de toute la comédie contemporaine. Mais, au théâtre, n'y' à-t-il que la littérature...? Chaque représentation n'a-t-elle pas son histoire plus ou moins secrète, ses dessous mystérieux, des amours, des affaires, des rivalités de vedette ou d'argent...? Comment donc sont reçues, montées, distribuées, répétées, portées aux nues ou étranglées, ces comédies imprimées dont la lecture est si calme, comment se comportent dans la réalité ces acteurs et actrices dont se voient les noms fameux en regard des personnages,--tout cela qui leur apparaît un peu lointain, d'autant plus attirant, est-ce que ces amateurs passionnés du théâtre en imagination, le plus beau de tous, ne seraient pas bien aises tout de même de le connaître un peu...? Ils auraient ainsi, toujours chez soi et sans se déranger, le tableau complet de la vie comique, les moeurs à côté des oeuvres, les pièces qu'on joue et ceux qui les jouent, la scène et les coulisses, les deux côtés du rideau.
Et cette intention, qui fut une attention, sera d'autant plus goûtée que, s'il eût l'ingéniosité de la concevoir, nul aussi ne pouvait mieux la réaliser que Michel Provins.
Michel Provins, en effet, dont le théâtre et le journalisme littéraire ont établi la réputation, est un spécialiste, pourrait-on dire, du Parisianisme. Mais il faut s'entendre, car il y a Parisianisme et Parisianisme. Michel Provins n'est même pas de Paris. Il est Bourguignon, est resté Bourguignon, revient chaque année au berceau de sa famille, ne se repose et ne se plaît que là. Si la vie le lui eût permis, peut-être qu'il n'eût décrit que la campagne et ses plaisirs et l'on verra dans le roman d'aujourd'hui avec quelle ferveur attendrie il parle de la poésie et du bonheur des belles existences rustiques. Mais Michel Provins, qui fut secrétaire de Waldeck-Rousseau, a été de bonne heure initié aux affaires, à la finance, à la haute finance. Son talent, son goût pour la littérature et principalement pour le théâtre achevèrent d'élargir le cercle de son information. Il apparaît ainsi comme un observateur qui n'a pas choisi son milieu et qui a seulement observé celui où il s'est trouvé. Il a fait du Parisianisme comme d'autres font des paysanneries, uniquement parce qu'il avait de bons yeux, le sens de la vérité, et que c'était cela qu'il voyait.
De là son charme, son originalité vraie. Michel Provins est un Parisien à la bonne franquette, un boulevardier sans façon, un ironiste charmant homme. De silhouette élégante et mince, les yeux bleus, la moustache fine et toute la physionomie comme la moustache, l'air un peu d'un administrateur de grande banque, cordial, souriant, sérieux, on le sent tout de suite dans la vie, dans la réalité, autant que dans les livres, intéressé par les hommes et par les choses, sincèrement, directement, naïvement, comme on l'est dans la pratique, avant de songer à ce qu'on pourra dire en ses écrits, attitude d'esprit qui est la plus précieuse et la plus féconde. Elle exclut toute prétention. Elle est la sincérité même et le naturel. Michel Provins dédaigne tout enjolivement, tout apparat, toute «pose» proprement littéraire. Il n'a rien d'un gendelettre acharné à une ingrate profession, ni d'un écrivain à système. Il est seulement un des hommes les plus avertis de la vie, qui s'est trouvé à même de la connaître sous ses aspects les plus variés, dans les milieux parfois les plus fermés, côté dames et côté messieurs, et qui, tout naturellement, selon ses dons et moyens, s'est mis à la peindre comme il l'avait aperçue, non sans en dégager quelque philosophie qui ressemble à une morale ni sans y mêler un peu de ce sentiment, j'allais dire de cette tendresse ou mieux encore de cet attendrissement qui, chez beaucoup, est comme la revanche des occupations les plus positives......
M. Michel Provins. Portrait par Caillac.
Cette simplicité d'un écrivain sans doctrine se révèle dans le choix même de la forme qui a fait le succès de Michel Provins. Ses livres, il ne les compose pas à la manière des romanciers: cela l'ennuierait ou simplement le fatiguerait. Il est un dialoguiste, comme le furent avec tant d'éclat les Lavedan, les Donnay. Peut-être même, à l'heure actuelle, est-il le seul qui y excelle encore. La loi de ce genre est la fantaisie, la fantaisie dans la vérité, la vérité dans l'ironie: tout l'art consiste ici dans le dosage de la satire, de l'observation, de l'esprit, de l'enjouement, du scepticisme et de la morale. Et il est incomparable, ce dosage, dans la Femme d'aujourd'hui, les Passionnettes, l'Entraîneuse, Comment elles nous prennent, Nos petits coeurs, Toute la lyre, Du désir au fruit défendu, et tant d'autres volumes, à la fois si harmonieux et de ton si pareil, si nuancés dans leur fond. Même quand il renonce au dialogue, Michel Provins ne renonce pas à s'effacer lui-même au seul profit de ses personnages. Il adopte alors le genre épistolaire qu'il ne manie pas moins heureusement. C'est ainsi que, dans Celles qu'on brûle et celles qu'on envoie, il a tiré de ce procédé l'effet le plus ingénieux. Chacun des héros qu'il met en scène, le mari, par exemple, qui découvre que sa femme le trompe, rédige, en un moment de sincérité, une longue épître où il se peint tout entier et laisse parler son âme: celle-là, c'est la lettre à brûler. Puis, en regard, sans aucun commentaire, se trouve une toute petite lettre de rien du tout sur les affaires courantes de la vie qui continue: c'est la lettre qu'on envoie: antithèse qui correspond justement à la duplicité de toute existence ou du moins à son mystère.
La vérité, c'est donc que Michel Provins est, avant tout, un homme de théâtre et je regrette que ce ne soit pas aujourd'hui le lieu d'étudier un peu plus longuement cet aspect essentiel de son talent. Chacune des scènes qu'il publie de quinzaine en quinzaine dans un quotidien et qui constituent ses volumes est une pièce de théâtre parfaitement composée. Outre le dialogue, Michel Provins ne possède pas seulement les qualités, qu'on pourrait appeler matérielles, de l'auteur dramatique, le sens de l'effet, du mouvement, la logique scénique. Tout ce qui se présente à son esprit sous la forme théâtrale prend un sens, une portée, une valeur morale. A cette tâche qui l'amuse, en cette observation légère et gaie, il apporte tout le sérieux d'une longue réflexion et le soin méticuleux d'un écrivain attentif... Si ses amants, qui ne sont pas toujours recommandables, si ses petites femmes, qui ne sont pas toujours ni bien vertueuses ni bien amoureuses, si tous ces figurants de la «passionnette» parlent selon leur nature et la vie, ils parlent aussi selon la langue, et bien qu'ils ne s'expriment que pour se peindre, ils ne le font pas au hasard et en disent bien souvent plus long qu'ils ne pensent. Ce dialoguiste est un satirique et ce Boulevardier, venu de Bourgogne, a des vues d'ensemble. C'est ainsi que peu de sujets furent plus justes, plus compréhensifs, plus actuels en leur temps et plus neufs que celui des Dégénérés dont le titre même est demeuré générique (ce n'est pas une méchante pointe...!). Ce type du ministre veule, du groupe Gibou, cette femme arriviste, ce financier complaisant, tous ces désossés, sans morale, sans foi et sans force, n'ayant pas même l'énergie des petites vilenies qu'ils commettent presque sans les avoir voulues, n'ayant' d'autre conception de l'existence que celle d'un plaisir qu'ils sont aussi incapables de conquérir que de goûter, tout cela demeure comme une des peintures les plus réussies et les plus authentiques d'une époque dont on peut, par bonheur, espérer déjà qu'elle n'est plus tout à fait la nôtre.
Au surplus, les lecteurs d'Un roman de théâtre vont se trouver bien à l'aise pour apprécier à la fois Michel Provins tout entier, car je ne serais pas étonné que ce fût là justement un de ses ouvrages les mieux venus. Il semble qu'il y ait combiné avec un bonheur particulier les deux procédés où il excelle --le dialogue et les lettres--et il y étudie le milieu pour lequel nous savons son goût naturel et sa compétence acquise. J'ajoute qu'il est à l'âge de maîtrise où les dons et l'expérience s'harmonisent comme d'eux-mêmes dans le travail créateur. Un jeune homme de famille et de province, pris à l'éblouissement du théâtre, de l'applaudissement et de l'amour, puis revenu à la vérité de la vie et du coeur, des comédiens et des comédiennes, des étoiles, des auteurs, des critiques, une fille de financier qui n'échappe à la misère que par des engagements de toutes sortes, des commanditaires et des directeurs, des lectures de pièces, des répétitions, des chutes et des triomphes, de la puérilité, des nerfs, et, contre tant de faux-semblants, un peu d'amour vrai, d'innocence et de pureté qui ont tout de même ici, comme dans la vie, le dernier mot,--en faut-il tant à un excellent et malicieux dialoguiste pour charmer, attacher, et parfois doucement émoustiller les amateurs si ardents que nous sommes tous de toutes choses théâtrales...?
Gaston Rageot.
LE VOYAGE D'UNE COCCINELLE
par ROSEMONDE GÉRARD
Tandis que j'écrivais, hier soir,
Près de la fenêtre entr'ouverte,
Parmi l'odeur, l'odeur si verte,
Qui monte du jardin si noir;
Tandis que par plaintes égales,
Dans le gazon mouillé de nuit,
La fine chanson des cigales
Montait comme une herbe de bruit;
Tandis que la brise essoufflée,
Remplaçant le grand vent qui court
N'envoyait plus qu'un souffle court
Sentant la double giroflée;
Tandis que, fronçant les sourcils,
Je cherchais vainement à mettre
Le soir vague en des mots précis;
Et tandis que, par la fenêtre,
Mon coeur suivait mon rêve au loin,
--Sur ma page claire est tombée.
Minuscule, rouge et bombée,
Une coccinelle à sept points!
Elle tomba, brusque et jolie;
Et, comme elle tombait de haut,
De même que Manon Lescaut
Elle en était tout étourdie!
Mais te brusque étourdissement
Dura le quart d'une seconde.
Et le plus simplement du monde
Elle reprit le sentiment.
Elle ne cria pas: «Où suis-je?»
N'eut pas besoin de sels anglais,
Ni, pour dissiper son vertige,
De dégrafer son corselet,
Mais elle sut, hors de panique,
Vite se réarticuler
Comme un doux objet mécanique
Dont on a retrouvé la clef.
Plus vernie et plus écarlate,
Sous le rond d'or de l'abat-jour,
Elle se mit à faire un tour
Au petit pas de ses six pattes;
Elle esquissa des avant-deux,
Traça des lignes et des cercles,
Levant, ainsi que des couvercles,
Son dos qui se sépare en deux;
Et, fins pétales de dentelle
Bien repliés dans un coffret,
On voyait paraître ses ailes
Chaque fois que son dos s'ouvrait.
*
* *
Elle fit, sur mon écritoire,
Un voyage très varié;
Elle contourna la mer Noire
Sur le rebord d'un encrier;
Sur un presse-papier de verre
Elle escalada le Mont-Blanc,
Et, dans le brin de capillaire
Qui d'un bouquet pendait tremblant.
Elle put se croire, sans doute,
Parmi les profondeurs d'un bois:
Trois fois elle y perdit sa route
Et dut la retrouver trois fois!
Elle en partit comme on se sauve,
Un instant tournoya dans l'air,
Et tomba sur le sable fauve,
Juste au milieu d'un grand désert!
(Ce désert en miniature
C'était, dans la sébile en buis,
La poudre à sécher l'écriture...)
Elle en sortit vaillamment; puis.
Sur la plate-forme splendide
D'un pot de colle à bouchon d'or,
Elle fit quelques pas encor
Sur le dôme des Invalides!
Elle avait absolument l'air
D'une petite voyageuse
Qui s'en va du bord de la mer
Jusqu'à l'altitude neigeuse I
Elle avait l'air absolument
D'une infatigable touriste
Qui, seule, sans guide et sans liste,
Visite tous les monuments!
Chaque perspective inconnue
La ravissait comme un bonheur;
Pour regarder les points de vue
Elle montait sur les hauteurs;
Et sa course était si fuyante,
Son voyage si furieux,
Que, malgré sa robe voyante,
Parfois je la perdais des yeux!
Un instant, n'ayant pu la suivre
Autour du manche d'un cachet,
Je crus, dans un étui de livre,
Que, peureuse, elle se cachait:
Soudain, je la vois sur la pointe
Du porte-plume que je tiens;
Elle y demeure, pattes jointes;
Sans doute elle s'y trouve bien.
Sans bouger la main, je l'inspecte
Et je l'admire de tout près:
Rien n'est joli comme un insecte,
Douceur qui ne fait pas exprès,
Perle qui brode la nuit triste
Entre le soir et le matin,
Ame qui semble une améthyste,
Rubis qui possède un destin,
Minute où s'accrochent deux ailes,
Battement de coeur du mois d'août!...
Je regardai la coccinelle:
Elle ne bougeait plus du tout,
Et semblait s'amuser, sournoise,
A donner, de tout son émail,
Au porte-plume de travail
Un air d'élégance viennoise.
Juste à ce moment, du dehors,
La sérénade cigalière
Monta si limpide, et le lierre
Fut noir avec un cri si fort,
Orgueilleux de sa fleur nouvelle,
L'acacia parla si bien
A la petite coccinelle,
La glycine trouva moyen
De lui faire, depuis la grille,
En traversant tout le jardin,
Un si tendre appel de vanille,
Que je crus la voir fuir soudain.
Mais qu'importent les tentatives
De tout un soir occidental
Quand s'échappe une flamme vive
D'une colonne de cristal?
Et restant le temps, sur ma tempe,
De murmurer: «Qu'est-ce que c'est?»
Elle s'élança vers la lampe
Dont la splendeur l'éblouissait.
A peine eut-elle, au bord du verre,
Mis un pied fin comme un cheveu,
Qu'elle reçut d'un doigt de feu
Des chiquenaudes de lumière;
Et brusquement, pour le bureau,
Quittant la colonne qui brille,
Je crus la voir tomber du haut
D'une transparente Bastille!
Vite, elle se remit d'aplomb,
Alla, mais n'y demeura guère,
Parmi les gros boulets de guerre
Qui pour nous sont des grains de plomb;
Elle explora deux livres: Dante
(l'Enfer), et Michelet (l'Oiseau);
Faillit trébucher, l'imprudente,
Entre les pointes des ciseaux;
Se noya presque dans un vase
Pour voir de plus près un oeillet;
Revint examiner la phrase
Qui s'étalait sur mon feuillet;
Promena longuement sa bouche
Sur l'encre de mon papier bleu,
Mettant dans mes pattes de mouche
Ses pattes de bête à bon Dieu;
Enfin, ayant, ronde et légère,
D'un bout de table à l'autre bout,
Tracé des mots sur la poussière
Et vivement marché sur tout;
Ayant, minuscule et ravie,
Dans ce voyage merveilleux,
Manqué trois fois perdre la vie,
Par le fer, par l'eau, par le feu.
Elle regagna les dentelles
Vacillantes des blancs rideaux,
Quatre fois projeta ses ailes
Et les replia sur son dos,
Puis, ayant supprimé ses pattes,
Elle leva complètement
Ses deux élytres écarlates,
Hésita, frémit un moment,
Et, soudain, vite, vite, vite,
Par la fenêtre s'envola,
Emportant, elle si petite,
Mon grand rêve de ce soir-là!
Rosemonde Gérard.