GRAVURES DE MODES
Chapeau et voilette,
par Gosé
Bonnet de voyage,
par Georges Lepape.
Emile de Girardin, de qui la mémoire demeure à jamais illustre parmi les hommes de notre métier, Emile de Girardin, après avoir débuté dans la carrière, en 1828, par la création d'un amusant recueil dont se divertissaient encore nos enfances, à l'aube de la troisième République, le Voleur, placé sous l'invocation double de Voltaire et de l'abbé Trublet, fondait l'année suivante la Mode, qui devait être, dans son esprit, «le régulateur du monde élégant».
On n'avait pas oublié déjà, nonobstant la Charte, les souvenirs de l'ancienne monarchie, du temps où un coup d'oeil de Louis enfantait des merveilles et où la plus élégante, la plus policée des cours, donnait le ton à l'univers, impérieusement; M. de Girardin moins qu'un autre. Aussi, éditeur avisé, songea-t-il dès l'abord à placer sa jeune feuille sous un auguste patronage: S. A. R. Mme la duchesse de Berry daigna accepter d'être la protectrice officielle de la Mode; des armoiries fleurdelysées en estampillèrent la première page.
Croquis de Sacchetti.
Hélas! M. de Girardin, si clairvoyant qu'il fût, n'avait pu tout prévoir. Avant que son aimable gazette eût atteint un an d'âge, survenaient les «Trois Glorieuses»; la monarchie légitime était précipitée. Il devenait bien vain, sinon quelque peu périlleux, de se réclamer, désormais, de la bienveillance de la fille des rois. Emile de Girardin, sans hésiter, vendit la Mode.
Elle n'abdiqua point. Créée pour représenter, dans le domaine de la fantaisie, la règle, l'autorité, elle demeura fidèle à son principe initial: en face de l'esprit nouveau elle incarna le vieil esprit. Elle se haussa à devenir un journal politique, un journal d'opposition farouche, et, par sa crânerie, conquit le droit de vivre, de durer davantage même que le régime qu'elle combattait, avec une place enviable dans l'histoire du journalisme.
M. Lucien Vogel songeait-il à ce précédent fameux quand, à l'automne dernier, il fondait sa Gazette du Bon Ton? Ecartons, s'il vous plaît, les arrière-pensées politiques: à l'âge qu'a la Gazette, la Mode était descendue déjà dans l'arène des partis. Mais toutes les autres ambitions que réalisa sa devancière de 1830 sont permises, du moins, à la jeunesse de la nouvelle venue, après les heureux débuts qu'elle a faits. Je vois très bien son fondateur méditant, quelque soir à la lueur des lampes, sur telles de ces feuilles volantes que des beautés disparues maniaient jadis d'un doigt indifférent, et qui décorent aujourd'hui des boudoirs raffinés, dessins de Leclerc, de Denais, de Watteau, de Gabriel de Saint-Aubin, pour la Galerie des Modes, croquis enluminés de Vernet ou planches arrachées au Journal des Dames de La Mésangère, et se disant qu'après tout rien n'empêche de refaire, pour la délectation des amateurs de l'avenir--voire de ceux d'à présent--aussi bien, sinon mieux; qu'Abel Faivre, Pierre Brissaud, Bernard Boutet de Monvel, Maurice Taquoy, Brunelleschi, vingt autres ont, tout autant que les «petits maîtres» du dix-huitième, le sens des élégances françaises, l'imagination déliée, abondante et légère, le crayon alerte et le pinceau souple; que, par ailleurs, un homme de goût qui voudrait tenter l'aventure, trouverait à sa disposition des procédés de reproduction autrement variés et fidèles, des ressources matérielles autrement complètes qu'on n'en possédait voilà un siècle, voilà seulement vingt ans. Il n'en faut pas plus à un journaliste jeune, actif, entreprenant, pour se décider. Alors, vite à l'oeuvre! Et d'abord, il serait puéril de songer à créer un «journal de modes» si l'on n'est en liaison avec ceux-là mêmes qui régissent la mode. M. Lucien Vogel eut la bonne fortune de rencontrer le plus sympathique accueil auprès des princes de cet empire aimable et frivole: je cite, d'après la Gazette et, selon sa formule, «par ordre alphabétique» Chéruit, Douillet, Doucet, Paquin, Poiret, Redfern et Worth.
Comme illustrateurs, il pensa à ceux qu'on a nommés plus haut, plus quelques autres, Antonio de La Gandara, Carlègle, Georges Barbier, Gosé, Ch. Martin, André E. Marty, Georges Lepape, Maggie...
Enfin, les agrégés, les docteurs ès élégances auxquels allaient être confiées les chaires de cette université du bon ton, furent non moins soigneusement choisis: on déploya un raffinement de coquetterie à mêler à des écrivains aux précieux talents les amuseurs mondains les plus dûment brevetés. Des proses futiles comme des bavardages de boudoirs ou serties d'idées savoureuses qui y chatoient pareilles à des fils d'or fin dans une trame de soie pure, sont signées tour à tour Marcel Boulenger et Gabriel Mourey, André de Pouquières et Jean-Louis Vaudoyer. M. Henri de Régnier a donné à la Gazette un conte exquis, et ce sage et souriant Henri Bidou, le successeur, au grave rez-de-chaussée des Débats, du poète des Médailles d'argile, n'a pas dédaigné de préfacer, de présenter au public la jeune revue, d'en révéler les ambitions et d'en exposer la doctrine.
«On voudrait, écrivait-il, recueillir dans ces pages cette grâce du temps présent éparse au Bois, à la comédie, aux courses, aux thés, à un dîner, à une fête, et la prenant toute vive à l'esprit même de ceux qui la créent, en conserver ici la fraîcheur.»
Aimable programme, et digne qu'on y applaudisse. Mais comment le réaliser? D'une part, en recueillant «les idées de toilettes inventées par des artistes», en leur demandant des «inventions de parures»; de l'autre, en les chargeant de reproduire, en des planches soigneusement exécutées, «les toilettes inventées au contraire par les couturiers et réalisées par eux», en d'autres termes en leur confiant le soin de faire «les portraits de ces toilettes». Pour dire vrai, je n'ai dans la première formule qu'une demi-confiance. Si certains chapeaux imaginés--sans grand effort apparent--par Paul Méras, J. Gosé, Louis Strimpl, Georges Lepape sont amusants, les quelques toilettes sorties toutes parées du cerveau de dessinateurs même en vogue, sans la collaboration de l'homme de métier, je veux dire du couturier, m'apparaissent très inférieures en harmonie aux autres, conçues par les couturiers seuls. Les artistes du pinceau et du crayon me semblent manifester pour les réalités un trop superbe dédain; le procédé d'exécution leur doit paraître assez contingent,--quand tout, au contraire, dépend de lui. D'abord ils rêvent, puis griffonnent. Le Gilles, «grand manteau pour l'hiver», de M. Georges Lepape, de qui le talent est ici hors de conteste, n'est qu'une pittoresque fantaisie, et quant aux projets de M. Bakst, rien de plus laborieux, de plus saugrenu, de plus barbare, de moins français surtout. On brûle de lui crier, transposant Molière: «Watteau, avec deux traits, en dirait plus que vous.»
La silhouette nouvelle, croquis de Sacchetti.
Projets de chapeaux par J. Gosé et P. Méras Projets de chapeaux par Louis Strimpl.
LES TROIS ROBES NEUVES Dessin de Georges Lepage
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UN PEU D'OMBRE, ENFIN! Robe d'après-midi de Doeuillet Dessin d'André-E. Marly |
L'OISEAU DE PARADIS Robe de jardin Dessin de Louis Strimpl |
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JE SUIS PERDUE Robe d'été de Chéruit Dessin de Pierre Brissaud |
LE JEU DES GRACES Robe d'après-midi de Paquin Dessin de Georges Barbier |
M. Bakst et ses émules en ce genre oublient que dessiner, ce n'est pas seulement arrêter d'un trait une forme, c'est modeler, c'est draper, sans cesse.
Coiffure de théâtre,
par Paul Méras.
En ce moment, il me ressouvient de ces prodigieux cours de costume que professait naguère, une ou deux fois l'an, à l'École des Beaux-Arts, M. Heuzey. Avec quel art souverain, chiffonnant un tissu vulgaire, le maître dressait sur l'estrade Eos se dévoilant, une figurine tanagréenne ou une comédienne de Pompéi! Il pétrissait l'étoffe comme un grand sculpteur la glaise. Or c'est ainsi que je me représente l'art du couturier artiste; ainsi que je le vois, parant de velours ou de taffetas, de gaze ou de drap, suivant le caractère même de la forme féminine qu'il a devant lui, l'élégante qui se confie à son expérience, à son tact. Quel peintre, quel dessinateur, à moins d'une miraculeuse prédestination, aurait ce don?
Combien je préfère les spirituels croquis de M. Sacchetti synthétisant, juste à la limite de la caricature, la Silhouette nouvelle, cette cocasserie, non dénuée de charme, de la femme de cette saison et des dernières, cette démarche gênée, ces gestes hésitants qu'entrave et retient la peur de rompre fâcheusement un équilibre bien instable,--ou encore les interprétations que donnent, de toilettes créées par les couturiers amis de la Gazette du Bon Ton, les collaborateurs attitrés de la sémillante revue.
LA MINIATURE ANCIENNE
Robe de dîner de Redfern
Dessin de Bernard B. de Monvel
Leur ingéniosité s'y révèle jusque dans le choix des titres, leur sens esthétique affiné, par la joliesse, l'harmonie, la grâce des compositions où ils présentent les éphémères chefs-d'oeuvre auxquels ils ont assumé d'assurer la survie. Car c'est en cela que la Gazette d'aujourd'hui l'emporte sur ses devancières, et que ses gravures de modes diffèrent de celles dont se contentait jusqu'ici l'âme ingénue et modérément assoiffée de beauté des tailleuses et des lingères, et dont nous ne prononcions le nom qu'avec dédain: être «mis comme une gravure de mode», quelle infélicité!
Ces gravures-ci s'intitulent Un peu d'ombre, enfin!... le Jeu des Grâces, Je suis perdue, l'Oiseau de Paradis, la Miniature ancienne, Sur la terrasse, Ah! mon beau château, la Caresse à la rose, Lassitude, Soyez discret, Faites entrer!... et donc, elles ont «des sujets», tout comme des tableaux. Et il en est de purement exquises,--la Coquette surprise de Worth et André Marty, entre autres. On jugera, par les quelques reproductions que nous en donnons, de l'esprit qui les anime.
Je vois très bien des pages comme les Trois robes neuves, reproduites ici, où M. Georges Lepape a évoqué, avec un narquois humour, la stupéfaction d'une famille bourgeoise et un tantinet arriérée, devant les fantaisies d'aujourd'hui, comme le Mariage au château, parfait spécimen de l'art sobre et aristocratique de M. Pierre Brissaud, ou comme la Femme au paravent, «manteau de cour» par Abel Faivre, pieusement recueillies par un «curieux» de l'avenir, et, savamment encadrées, souriant aux murs de quelque petit salon intime...
SUR LA TERRASSE
Robes d'après-midi de Worth
Dessin de James Gosé
L'art, le soin avec lesquels sont exécutées ces images leur confèrent tous les titres à cet enviable honneur.
Si, pour l'interprétation des dessins, on a renoncé à la gravure sur bois, on demeure fidèle, à la Gazette, quant au coloriage des planches hors texte, qui abondent dans chaque numéro, au patron ou pochoir. Manié par des artisans experts, il produit des fac-similés étonnants de perfection, et apparente un peu plus, s'il se peut, aux oeuvres du dix-huitième, ces productions de contemporains. Et si les harmonies en sont parfois un peu vives, c'est un défaut léger que se chargera bien de corriger le temps; quelques déjeuners de soleil remettront tout au point.
Encore que cette aimable revue n'ait pas atteint le terme de sa première année, les premières toilettes qu'elle fixa ont déjà je ne sais quelle mélancolique saveur de choses désuètes, passées,--tant sont fugaces les caprices de l'éternel féminin! Et déjà, l'on a le recul suffisant pour juger du style des couturiers en vogue, comparer la manière théâtrale, affectée, tarabiscotée de celui-ci, au genre simple, clair, logique, de pure tradition française, enfin, de cet autre.
Aussi bien, la Gazette prétend-elle ne point borner l'exercice du magistère qu'elle ambitionne au seul royaume du chiffon. Si elle promène son coup d'oeil souverain sur l'une après l'autre des provinces de ce capricieux empire, si tels des exégètes expérimentés que j'ai nommés commentent tour à tour, avec le sérieux qui sied, le dogme de l'ombrelle et celui du bonnet de nuit, discutent l'évangile relatif aux pendants d'oreilles et celui qui a trait à la cravate, si un esprit hardi, même, s'aventure jusqu'à consacrer un chapitre aux «alentours, pourtours et dessous»--honni soit qui mal y pense--d'autres suivent la fantasque mode au théâtre, aux premières tapageuses, aux grandes ventes, qui sont bien aussi de leur ressort. Et leurs consultations, leurs arrêts, leurs monitoires, au nom du Bon Ton, sont imprimés, chaque mois, dans la plus classique et la plus seyante typographie qui soit: car M. Lucien Vogel travaille bien plus, peut-être, pour les bibliophiles que pour les snobs. Et c'est cela qui recommande à l'attention sa si jolie revue, c'est pour cela que L'Illustration, toujours à l'affût des choses actuelles, neuves surtout, sympathique aux efforts vers la perfection dans un domaine qui l'intéresse entre tous, puisqu'elle y a sa bonne place, devait à ses traditions d'applaudir à ces captivantes images, à ce texte élégant, à tant de «bel ouvrage».
Gustave Babin.
LES BÉQUILLES
Ce sont les deux ancêtres du village... Longtemps, très longtemps, ils ont vécu côte à côte, participant tous deux à la vie de la petite commune, qui s'est déroulée, devant ces humbles témoins, avec ses joies et ses deuils. Et le temps, à mesure que les années s'écoulaient, les a pareillement affaiblis. Courbée par l'âge, la bonne vieille ne marche plus aujourd'hui qu'avec l'aide d'une canne et d'un bâton rustiques. L'église, elle aussi, a ses béquilles, ses pauvres béquilles qui la soutiennent et lui permettent encore de dresser vers le ciel, au-dessus de la campagne, son clocher dont la croix s'incline. Elle apparaît comme la vénérable aïeule dont l'existence est liée à celle du village, sans laquelle il ne serait qu'une réunion de maisons privée d'âme: elle dit la longue communion des hommes sur un même coin de terre française. La laissera-t-on achever, sans s'occuper d'elle, sa mélancolique destinée? En faveur de l'église rurale, de la petite église qui ne se prévaut ni de merveilles d'architecture, ni de souvenirs historiques, des voix généreuses, éloquentes, se sont fait entendre. «Ce ne sont pas seulement les belles églises que nous voulons sauver, a dit récemment à la Chambre des députés M. Maurice Barrés, ce sont encore les autres, celles qui n'ont pas de beauté.» Une loi tentera désormais de les protéger. Et bientôt, espère-t-on, dans toute la France, les églises les plus modestes, rajeunies, n'auront plus besoin de béquilles.
LES PETITS CAVALIERS DU BOIS
Récemment, nous montrions, restitué par un vivant dessin, l'un des tableaux familiers qui s'offrent quotidiennement le matin, au Bois: le salut du cavalier aux promeneuses des «Acacias», arrêtées au bord du sentier, le temps d'échanger, avec le parfait gentleman qui, du haut de sa monture, s'incline, de légers propos.
Voici d'autres visions coutumières, surprises, au hasard des rencontres, par le photographe en quête de gracieux instantanés: elles évoquent, non point l'heure élégante, à laquelle il est de bon ton d'apparaître, dans les allées consacrées par la Mode, mais l'heure familiale, qui est celle du bon sport et du salutaire exercice, l'heure des enfants. Ils viennent au Bois à cheval, comme de grandes personnes, sous la conduite de leur père, qui croit aux bienfaits de l'équitation, et leur en inculque les principes. Et c'est, pour eux, un plaisir qu'ils préfèrent sans doute à tous les jeux de leur âge, d'apprendre à manier le docile animal, approprié à leur petite taille, qui leur est confié, et de trotter librement, le nez au vent, dans la fraîcheur matinale. Garçons et fillettes--celles-ci montant en amazone ou enfourchant leur poney--ont déjà, en selle, jolie et souple allure: quelle meilleure école pour leur apprendre le sang-froid, l'adresse, et développer harmonieusement leurs jeunes forces?
| Le lycée de jeunes filles de Gorna-Oréchovitza en ruines. | Le gymnase de Tirnovo, où étaient soignés de nombreux blessés. |