LE PRÉSIDENT A LONDRES

La chaleureuse sympathie que le peuple britannique avait témoignée à M. Raymond Poincaré dès son arrivée sur le sol anglais ne s'est point démentie fin seul instant, jusqu'à l'heure où le président de la République s'est rembarqué, à Douvres, pour regagner la France à bord du paquebot Pas-de-Calais, auquel les cuirassés Gloire, Condé et Marseillaise faisaient escorte.

Au sortir du banquet du Guildhall, où nous l'avions laissé dans notre compte rendu de la semaine dernière, M. Raymond Poincaré rentrait à York House, qu'il habitait, et recevait tour à tour les délégations des municipalités de Londres et du comté, les sociétés franco-anglaises. Le soir, il offrait au roi George, à l'ambassade de France, un dîner officiel, auquel assistaient le prince de Galles, le duc de Connaught, les membres du corps diplomatique,--en tout, quatre-vingt-un invités en habit noir, sans un uniforme...

La matinée du lendemain--la dernière journée officielle de ce voyage--fut consacrée à un pieux pèlerinage à Windsor, où M. Raymond Poincaré allait porter des fleurs sur les tombeaux du roi Édouard VII et de la reine Victoria. A midi, il était de retour à Londres. Il devait y être, à déjeuner, l'hôte de la colonie française. Dans cette réunion intime, familiale, où l'on se retrouvait entre compatriotes, on a, en toute sincérité, rendu hommage à la courtoise hospitalité du peuple britannique, reconnu l'enthousiasme sincère qu'il témoignait au représentant de la France et où le président de la Société française de bienfaisance, M. Lebègue, a voulu voir le gage d'une «ère nouvelle de repos et de prospérité»,--voeu de travailleurs dont l'oeuvre ne saurait être féconde que dans la paix.

Un peu plus tard, le président assistait, à l'Olympia, en compagnie du roi, de la reine, et du prince de Galles, à une séance du concours hippique et pouvait applaudir au triomphe de quelques officiers français qui comptent parmi les meilleurs cavaliers de l'armée, et notamment aux élégantes évolutions des écuyers de Saumur merveilleusement fringants sous leurs sobres uniformes noir et or.

Le soir, troisième dîner de gala: au Foreign Office, où M. Poincaré était l'hôte du ministre des Affaires étrangères, sir Edward Grey, qui avait, à cette occasion, sorti de ses écrins un service fameux en or massif, d'une valeur d'un million un quart.

La dernière poignée de main présidentielle sur le sol
britannique: le maire de Douvres salue M. Poincaré revenant de Londres.

Phot. Chusseau-Flaviens.

Un bal à la cour clôtura ces fêtes. Quoique l'heure fût tardive, une foule immense était venue saluer le président au passage, comme il se rendait du Foreign Office au palais de Buckingham.

Le 'président ne prit pas part aux danses. Assis sous un dais, où trois fauteuils avaient été disposés, pour le roi, pour la reine et pour lui, il vit les souverains ouvrir le bal et danser le premier quadrille composé de vingt-deux couples.

En se retirant, un peu après minuit, le président de la République prenait officiellement congé de ses hôtes royaux. Mais le roi, par une attention infiniment délicate, tenait, le lendemain matin, à aller, avec le prince de Galles, le saluer à la gare de Victoria, où il s'embarquait à 10 heures. De joyeux hourras fêtèrent et le souverain et son hôte prêt à le quitter.

Cette dernière ovation, ajoutée à tant d'autres, était bien faite pour laisser à M. Raymond Poincaré un émouvant souvenir. Les adieux du roi, du prince et du président furent plus cordiaux encore, de façon évidente, que ne l'avaient été les souhaits de bienvenue, les poignées de main plus affectueuses, plus longues même qu'à l'arrivée. Il est certain que le président a conquis dans les coeurs anglais les plus durables sympathies, non seulement à la cour, et dans les milieux gouvernementaux où l'on a pu apprécier ses éminentes qualités, mais parmi ceux qui l'ont vu dans les diverses cérémonies officielles, qui l'ont entendu exprimer, au nom de la France, notre sentiment national et qui ont été profondément impressionnés par son éloquence sobre, élégante et substantielle. Quand, au Guildhall, où il prenait plus directement contact avec la grande cité, représentée par son élite, sa voix claire monta vers les voûtes de chêne, égayées des étendards des antiques corporations, ce fut, parmi la foule un émerveillement. Même les auditeurs auxquels notre langue demeurait mystérieuse semblaient subir le charme de cette parole nette, de cette impeccable diction.

Retrouvant, à Calais, la terre de France, le président de la République exprimait en ces ternies l'impression que lui laissait ce mémorable voyage:

«Où sont les rivalités et les luttes d'autrefois? Les deux peuples dont les dissentiments ont si longtemps influé sur notre destinée sont maintenant unis dans une même pensée de concorde et de paix. L'accueil qui vient d'être fait par la ville de Londres au représentant de la France est une nouvelle manifestation de leur amitié; et puisque c'est à Calais que j'ai, pour la première fois, l'occasion de prendre la parole à mon retour, vous me permettrez d'envoyer d'ici à la noble nation britannique, avec l'expression profondément émue de ma gratitude, le salut cordial de la République française.»

M. Pognon (Havas). M. S. Pichon. M. Poincaré. M. Pierron, dr de la Cie du Nord.
La traversée du détroit à bord du vapeur
Pas-de-Calais, escorté par des bâtiments de guerre.

A Calais: le salut des fillettes des écoles communales en
costume local.
--phot. Chusseau-Flaviens.
LE RETOUR DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE