M. Lawrence Lowell

Un des personnages les plus considérables des États-Unis, M. Lawrence Lowell, président de l'Université d'Harvard, vient d'arriver à Paris, où il compte séjourner une dizaine de jours. Il est l'hôte de l'ambassadeur d'Amérique, et de multiples fêtes vont être données en son honneur.

Nous nous faisons difficilement une idée, en France, de l'influence et du rayonnement qu'exercent les grandes universités dans la démocratie américaine. Nous sommes un peu portés, d'instinct, à croire cette démocratie uniquement préoccupée de ses intérêts matériels, exclusivement passionnée pour les affaires et désireuse par-dessus tout de «faire de l'argent».

Il n'en est rien. Les grands besoins d'idéalisme la travaillent. Elle est plus qu'aucune autre sensible à l'action des forces morales.

L'Américain est fier de ses universités, il leur porte un vif intérêt, il leur voue un culte fervent.

M. Lawrence Lowell.

Harvard est, parmi elles, une des plus prospères et des plus puissantes. Des donateurs généreux l'ont comblée de libéralités. Elle est riche à millions. Ses anciens élèves gardent fidèlement, précieusement, le contact avec elle. Tous les ans, vers la fin du mois de juin, a lieu une cérémonie des plus touchantes qu'on appelle le Commencement day. Les anciens d'Harvard tiennent à coeur d'y assister. Certains viennent de l'autre extrémité des États-Unis et se sont imposé, pour se mêler à leurs jeunes camarades, la fatigue d'un très long voyage. Une procession, un banquet réunissent, dans une communion amicale, les uns et les autres. On évoque parmi les impressions d'aujourd'hui les souvenirs d'autrefois. Et l'amour d'Harvard en sort considérablement grandi.

Quand, dans un point quelconque du vaste univers, des anciens d'Harvard, des Harvardmen, se rencontrent, quelle que soit leur situation sociale, leur condition, ils fraternisent aussitôt. Il vient d'être créé à Paris un Harvard Club, sous les auspices de M. Bacon, ancien ambassadeur des États-Unis, un des protecteurs de l'Université, de M. James H. Hyde, le créateur à Harvard de ces conférences annuelles de littérature française, qui obtinrent un si retentissant succès et firent tant pour le développement des relations intellectuelles entre les deux pays. Les membres du Club se retrouvent de temps à autre dans de joyeuses réunions. Le côté gastronomique en est réglé, de main de maître, par notre excellent confrère Inman Barnard, correspondant du New-York Tribune, qui possède en ces matières une compétence indiscutable autant qu'indiscutée.

Le nombre des élèves d'Harvard qui occupent dans la politique, les professions libérales, la haute banque, l'industrie, le commerce, des situations de premier plan ne se compte plus. Dans toutes les branches de l'activité américaine, la vieille Université est représentée avec éclat. Tous ces hommes conservant pieusement les liens qui les unissent à leur ancienne école, on se rend compte par là de l'influence extraordinaire qu'une telle Université peut exercer.

Il y a quatre ans, depuis le 19 mai 1909, que M. Lawrence Lowell en est le président. Né à Boston en 1856, élève d'Harvard, inscrit au barreau, conférencier, professeur, il fut enfin élevé par la confiance du comité et des anciens élèves à ces très importantes fonctions. Ses pouvoirs sont considérables. L'Université étant absolument indépendante et vivant sur ses propres ressources, c'est le comité, surtout le président, qui la dirigent comme ils l'entendent et sous leur propre responsabilité. Le président choisit les professeurs, et l'on sent tout de suite l'importance et la gravité de ce choix; il surveille les travaux, décide des réformes à accomplir, préside aux relations de l'Université avec le dehors.

Depuis quatre années qu'il exerce ces fonctions, M. Lawrence Lowell s'en est acquitté à la satisfaction unanime. Sa réputation, très grande déjà aux États-Unis, n'a cessé de grandir.

M. Lowell est l'auteur de plusieurs ouvrages réputés sur des questions politiques et économiques. Un de ses livres, le plus connu et sur le point de devenir classique, a pour titre: le Gouvernement de l'Angleterre. C'est l'analyse la plus précise, la plus complète de ces mille institutions et traditions dont l'ensemble, prodigieusement embrouillé et compliqué, constitue le mécanisme politique du Royaume-Uni. M. Lowell prend, un par un, tous ces rouages; il l'étudié, il le démonte et nous fait voir comment il marche. C'est un service qu'il a rendu non seulement aux étrangers dont nous sommes, mais encore à beaucoup d'Anglais qui sentaient ces choses-là d'instinct, sans avoir jamais pris la peine de les approfondir!

Raymond Recouly.