AMES BALKANIQUES
La lutte entre alliés, entre frères de race et de religion, qui a succédé, dans les Balkans, à la guerre des Slaves et des Grecs contre l'«ennemi héréditaire», le Turc, la guerre entre chrétiens qui a suivi la croisade chrétienne, a, dès les premiers combats, témoigné d'un acharnement inouï. Les haines de familles, surtout lorsqu'elles naissent d'une succession disputée, ne sont-elles point les plus impitoyables? Les télégrammes des champs de bataille signalent des ardeurs effrayantes, des blessés achevés, des corps à corps de fauves qui s'entre-mordent, des villages innocents brûlés sans cause, pour le seul plaisir de l'incendie. Et voilà qui navre soudainement nos sympathies pour les énergiques petits peuples dont le premier élan nous parut si beau, si grand, si juste! Les événements d'aujourd'hui n'étaient pas cependant tout à fait imprévus. Ils n'ont surpris personne autre que les diplomates et les financiers. Et le nouveau beau livre des frères Tharaud: la Bataille à Scutari d'Albanie (1), dont les pages notées--avant la rédaction à deux--par un artiste, un penseur et un historien, dans la Montagne noire, d'abord, après le premier coup de canon, puis parmi les couvents de l'Athos, précise l'effroyable logique des hécatombes actuelles.
Note 1: La Bataille à Scutari d'Albanie, par Jérôme et Jean Tharaud. Émile-Paul, éditeur, 3 fr. 50.
Celui des deux frères collaborateurs qui s'en alla sous le feu du Tarabosh chercher des visions de la guerre monténégrine ne s'est point préoccupé de saisir à la hâte les documents immédiats d'une correspondance quotidienne. Ses notes, réunies pour un livre de philosophie historique, impartiale, profonde et souvent émouvante, qui remonte aux origines, consulte la tradition, et renoue méthodiquement les faits épars, ont une valeur de document loyal et contrôlé, dont l'expression, sous ces plumes artistes, est toujours belle.
Devant Scutari, si passionnément convoité, les Tharaud écrivent:
«Cette plaine, ce lac, cette ville lointaine, c'est le riche trésor qui sera le partage du vainqueur, c'est la coupe dorée qui circule au jour des noces, dans les banquets monténégrins. Depuis des siècles, du haut de ces rochers, le berger misérable de la Tcherna Goray voit briller cette opulence à ses pieds; depuis des siècles, il rêve d'abandonner son séjour de corbeau pour descendre là-bas dans la terre promise. Un moment, il l'a possédée, il y s. cinq cents ans de cela, et cela n'a duré qu'un jour: mais de ce bref instant la nostalgie lui reste.»
Un très pittoresque portrait nous est donné du roi Nicolas, «ce roi paysan à qui tout a réussi»; qui a bien marié ses filles, qui a arrondi son domaine, qui a reçu de toutes mains, ce monarque rustique qui adore les opérations financières, les lointains coups de Bourse, tout ce qu'on nomme de ce nom mystérieux: les affaires, et dont un des projets les plus chers serait d'installer sur le rocher de Dulcigno, cet ancien nid de pirates, un casino comme à Monte-Carlo. Impressionnante aussi la première visite aux blessés turcs prisonniers dont une quinzaine ont le visage barré d'un pansement en forme de croix, qui recouvre les plaies du nez et des oreilles coupées. Le visiteur ne s'indigne point, car il songe au passé de luttes monténégrines et il écrit: «Horrible, mais traditionnel!» Mais le véritable enseignement du livre nous apparaît dès que nous pénétrons dans le «palais» de l'archevêque catholique du Monténégro. Il n'y a point là de discussion sur un sujet périlleux, mais seulement quelques mots qui saisissent, et aussi des silences contraints plus éloquents encore. Et, dès lors, on sent gronder déjà sourdement dans cette atmosphère de fièvre et de feu, une haine qui monte entre frères chrétiens rivaux.
Ce sont les orthodoxes qui vont rendre les Balkans à la chrétienté et rejeter l'infidèle à l'Asie. «Dans cette guerre de délivrance, les catholiques ne jouent qu'un rôle effacé, misérable: ils sont si peu nombreux! Et que deviendront-ils, lorsque les orthodoxes feront partout la loi? N'auront-ils pas souvent à regretter les Turcs? Les nations hérétiques montreront-elles à leur égard la large tolérance dont ils bénéficiaient sous la domination du sultan? Tout l'Orient catholique assiste avec angoisse à la débâcle turque.» Effroi de l'avenir, horreur de l'orthodoxie, immense inquiétude!
L'impression reçue, en cet endroit, est si forte, que le voyageur, poursuivant son pèlerinage d'histoire, quitte le Monténégro et sa capitale, «un de ces lieux où il faut naître, vivre et mourir, ou ne pas rester une heure», et se rend directement au mont Athos, la montagne sainte qui, depuis près de dix siècles, est pour les chrétiens d'Orient le lieu sacré par excellence et qui, «plus que Sainte-Sophie elle-même, demeure l'expression la plus haute du sentiment religieux qui soulève l'Orient chrétien contre l'Orient islamique». Les pages des Tharaud sur l'Athos sont admirables et resteront. Mais on y sent la déception du philosophe qui ne découvre que de la haine là où il espérait peut-être trouver de l'union et de l'amour.
--Regardez-moi, monsieur, lui dit le piètre sous-préfet qui représente en ce lieu l'autorité du sultan; regardez-moi, monsieur, suis-je assez misérable? Et la souveraineté du sultan ne s'est jamais manifestée en ces lieux que par des pauvres hères comme moi. Quel peuple, je vous le demande, quel conquérant aurait montré pour les gens qui vivent ici plus de tolérance religieuse? Dans notre loi, ils sont restés aussi libres, plus libres même que sous les empereurs de Byzance. Ils n'ont pas eu à subir un centième des rigueurs qui furent imposées aux moines de France et qu'ont connues aussi les moines de la catholique Autriche et de la très chrétienne Espagne... Tous ces moines se détestent à mort. La haine qu'ils ont contre l'islam est le seul lien qui les rassemble. Lorsque nous ne serons plus là, ces Russes, ces Grecs, ces Serbes, ces Roumains, ces Bulgares, se déchireront entre eux.
C'est fait. La prédiction se réalise. Mais les querelles de moines sont maintenant des querelles de peuples qui se règlent à coups de canon devant le Turc, intéressé, qui regarde... Le pessimisme de MM. Tharaud est une douloureuse vérité actuelle, et nous en souffrons, dans notre âme occidentale fraternelle qui connut d'enthousiastes émotions lors de la belle offensive bulgare, de la résurrection hellénique, et de ces premières victoires serbes dont un témoin émerveillé, M. Henry Barby, correspondant de guerre du Journal, vient de rappeler, en un précieux livre du souvenir (2), les heures héroïques et pures.
Note 2: Les Victoires serbes, par Henry Barby. Bernard Grassel, éditeur. 3 fr. 50.
Albéric Cahuet.