L'IMPOSSIBLE AMITIÉ
Dans un jardin proche des bois, dans un jardin
Où l'on aurait, avec les biches et les daims,
Des conversations quelquefois familières,
Dans un jardin sentant le buis, le thym, le lierre,
La mûre, le sureau, le gland et le marron,
Dans un tiède jardin où les doux pommiers ronds
Auraient encor du gui lorsqu'ils n'ont plus de pommes,
Je voudrais n'être rien près de toi qu'un jeune homme:
Je voudrais être ton ami. Dans des sentiers,
Nous irions, sous un ciel bleu comme l'amitié.
On entendrait au loin le hennissement tendre
D'un arabe attaché qui ne veut plus attendre
Et qui s'impatiente en frappant du sabot.
Il y aurait de l'or dans l'air. Il ferait beau.
Le soleil, sur le sol, mettrait de claires taches;
Sur les bancs, on verrait des journaux, des cravaches,
Des romans jaune pâle et des gants de chamois.
Nous oublierions l'heure du jour, le jour du mois,
Ne connaissant Avril que par les violettes.
Nous fumerions tous deux de blondes cigarettes.
J'aurais une cravate noire, un gilet clair.
Parfois, je te dirais: «Un peu de feu, mon cher!»
Ou bien: «Raconte-moi les yeux de ta maîtresse!»
Et ce seraient, alors, dans la chaude paresse
Des longs jours, où dans l'or calme de leur déclin.
De ces propos mystérieux et masculins
Que nous ne connaîtrons jamais, nous autres femmes!
Peut-être du dandysme et peut-être de l'âme,
Lèvre qui rit encor quand le coeur faiblissait,
Un peu Stendhal, un peu Byron, un peu Musset:
On parle; on est profond, subtil, terrible, tendre...
Et d'une chiquenaude on fait tomber la cendre
Qui par miracle tient au petit bout de feu!
Je serais ton ami. Nous serions là tous deux
Et nous nous dirions tout, sans crainte et sans mélange:
Comment le désir vient, comment le désir change,
Et qu'il est plus fatal, féroce et frémissant,
Que l'oiseau vert qui happe une mouche en passant;
Qu'il suit l'odeur d'un nom, la chanson d'une étoffe...
Et nous agiterions des mots de philosophe,
Comme des sons de cloche, entre nos souvenirs;
Et nous nous griserions des printemps à venir
En sculptant des secrets sur l'écorce des hêtres.
Parfois, tu suspendrais quelque brûlante lettre
Sous l'aile d'un pigeon qui saurait voyager:
Et chacun de nos jours, transparent et léger.
Comme un baguenaudier se couvrirait de bulles.
Ainsi que dans un frais distique de Tibulle,
Je te souhaiterais des vergers pleins de fruits,
Des jours pleins de douceur et de plus douces nuits;
Car du libre cerveau qu'enferme ton front lisse
Autant que la grandeur j'aimerais le délice.
Je voudrais que le monde eût ton coeur pour appui
Que l'heureuse Fortune, au bord clair de ton puits,
S'accoudât pour cent ans à côté de sa roue!
Que, fendant ton lac bleu de sa fragile proue,
L'espoir, vers toi, toujours, fût un bateau qui vient!
Que le plaisir dormît sous tes pieds comme un chien!
Que les plafonds pour toi retrouvassent des roses!
Je te voudrais parmi des ciels d'apothéose.
Je te voudrais tranquille et triomphant parmi
La lumière et l'amour. Je serais ton ami.
Je t'aimerais sans cris, sans nerfs, sans jalousie.
Si quelque femme était belle en Andalousie,
Je te dirais: «Partons! tu la verras demain!»
Si tu disais: «Je veux avoir sous ce jasmin
Une table, une grande chaise qu'on balance,
Du tabac, du printemps, un livre et du silence...»,
Tendre, je m'en irais sans rien te demander.
Comme sur un drap vert on jette un coup de dés,
Je jetterais mon âme aux gazons de ta route.
Je t'aimerais sans pleurs, sans misères, sans doutes;
Mon rêve comprendrait ton rêve à demi-mot;
Et si ton rêve, un soir, voulait monter plus haut,
Parmi des ciels gonflés de nuages de cuivre
Où mon rêve, ébloui, ne pourrait plus le suivre,
D'un coeur tout embaumé d'altruisme hautain
Je saurais en toi-même adorer ton destin
Et t'aimer, même au prix de mon propre désastre.
Pour le palpitement unique de ton astre!
*
* *
... Je serais ton ami. Je te dirais: «Vois donc
Quels grands cils ont ces yeux baissés! Quel abandon
A cette fin de jour qui sur le soir s'attarde! »
Je serais ton ami. Je te dirais: «Regarde
Quelle petite main vers la tienne se tend!
Considère comment la vapeur de l'étang
A su désordonner le fond du paysage!
Admire ce jardin! Respire ce visage!
Ne passe pas si vite! attends! l'air est si bleu
Qu'il a bien mérité qu'on le lui dise un peu!
Arrête un peu ta vie au tournant de ce rêve!
Tout cela, cet instant si long, cette heure brève,
C'est pour toi! Prends ce ciel divin! Prends la pâleur
Qui couvre en même temps ce front et cette fleur.
Veux-tu ces fruits? ces mots? ce danger? ce mystère?
Quoi encore?... On n'est pas assez longtemps sur terre
Pour priver celui-là que l'on aime le mieux.
Prends du bonheur avec ta bouche, avec tes yeux,
Prends la vie! Ah! je veux qu'elle te soit charmante!
Prends-la toute! prends-la!...» Mais je suis ton amante,
Et tu dois me mentir, et moi te tourmenter!
Et lorsque je te tends un baiser velouté,
J'ai quelquefois le coeur d'une bête de proie!
Car je veux tout te prendre: et les instants de joie,
Et les sourires lourds, et les rires légers!
Je ne désire ton bonheur qu'autant que j'ai
Bien vu qu'il suit la courbe exacte de ma lèvre!
Autour de toi, je rôde avec des yeux de fièvre.
Et, devant toi, je vais, écartant de la main
La branche qui charmait un peu trop le chemin.
Lorsqu'un chant, au lointain, s'éloignant sans secousse,
Semble mettre à la nuit une pédale douce,
Et qu'il prétend traîner tous les cours après lui,
J'écoute avec horreur la douceur de la nuit!
L'hiver, lorsque tu sors, j'interroge la neige.
Lorsque tu parais gai, je t'entoure de pièges.
Lorsque tu t'assombris, j'exige des serments.
Et lorsque tu les fais je jure que tu mens!
Et je soupçonne tout: la brume en ses écharpes,
Et la brise d'été qui, renversant sa harpe,
S'en fait un bateau d'or pour mieux traverser l'eau!
Et soupçonne la Lune et ce pâle halo
Qui se forme en lumière et qui répand le trouble!
Et je vais supplier chaque jacinthe double
De ne pas se mêler au prime acacia!
J'ai peur de cet air bleu dans lequel il y a
Trop d'arbres qui sont verts, trop de rieurs qui sont roses!
Redoutant les effets, je tremble aussi des causes.
Je ne veux pas qu'en toi glisse tout ce printemps
Qui notas fait la main moite avec les yeux flottants.
Je ne peux pas souffrir que les saisons te touchent,
Ni que le miel d'une heure ait fondu sur ta bouche;
Je ne peux pas souffrir qu'un grand soir enchanté
Te passe au cou des bras qui sont des roses thé;
Et je vais, arrêtant tes rêves dans leur course;
Et je vais, apportant au bord de chaque source
Où ton désir, comme un pied d'oiseau se posa,
Le lamentable coeur dont parle Spinoza!
Je crains tout ce qui rit, j'éteins tout ce qui dore;
Bref, je suis, avec toi, avec toi que j'adore,
Avec toi dont je meurs, presque comme serait
Quelqu'un, ô mon amour, qui te détesterait!
ROSEMONDE GÉRARD.
Théâtre de la lutte serbo-bulgare et gréco-bulgare. Les
grisés limitent les régions où se sont localisées, jusqu'au 9 juillet, les opérations.