LA REVUE DU 14 JUILLET 1913
Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14 juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées, métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues, mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique, autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale.
La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention, vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes, émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris.
Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites, sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à lui seul à évoquer tous les fastes africains.
Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais,
décoré de la Légion d'honneur, et sa garde, derrière les faisceaux.
--Phot. J. Clair-Guyot.
Les tirailleurs indo-chinois au port d'armes, avant le
passage du président de la République.
A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M. Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale, les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile, très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux. Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires.
Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour, fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme. Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés, presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue, ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des tirailleurs, la nouba, qui, déjà, avec ses curieux instruments, s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe, à leur quartier.
LA REVUE DU 14 JUILLET.--Le défilé des chiens sanitaires.
Les tribunes du pesage de Longchamp. Moulin et château de Longchamp. La Cascade.
Piste. Troupes spéciales. Infanterie. Artillerie, et plus loin cavalerie. Matériel d'aviation.
Les troupes massées sur le champ de courses avant le défilé.
Amorce des tribunes. Le moulin. Château de Longchamp.
LA REVUE DU 14 JUILLET, VUE DU DIRIGEABLE «COMMANDANT-COUTELLE».
--La foule aux abords de l'hippodrome. Photographies Bergeron.