Les Vivants et les Morts
Les philosophes et les poètes nous donnent, cette année, des livres sur la mort. On ne s'en étonnera pas. La mort, depuis dix mois, est, si j'ose dire, la plus vivante des actualités. On ne parle que d'elle. Il y a tout près de nous des peuples qui s'entr'égorgent, sans lassitude, et l'on perçoit, à l'aube et dans les crépuscules, le cri des hécatombes humaines. La mort est, plus que jamais, à l'ordre du jour de nos méditations, la mort dans l'apothéose de la victoire ou dans la misère de la défaite, la mort fin d'énergie ou fin d'amour, espoir ou négation, résurrection ou néant, ombre ou lumière.
Un philosophe, il y a peu de semaines, s'essayait à soulever le manteau noir de l'Inconnue et nous conviait à fixer son visage. Il n'est pas effrayant, ce visage, nous disait Maurice Maeterlinck. Accoutumez-vous à le regarder en face, vous le contemplerez vite sans tristesse, vous lui sourirez bientôt comme à un ami. Et l'on sentait que Maeterlinck avait bien à cette minute la conscience qu'il s'adressait à un public d'Occident, car la mort vit dans l'intimité des âmes orientales. On lui fait une place d'honneur aux foyers asiatiques et les Célestes ont moins souci de parer le lit où ils passent que le cercueil où ils resteront. La mort n'effraie pas tout le monde. Et si les philosophes en discutent avec sérénité, il n'est pas rare que les poètes en parlent avec amour.
Ce n'est point tout à fait, sans doute, le cas de Mme la comtesse de Noailles. Le poète admirable du «Cour innombrable», des «Éblouissements», du «Visage émerveillé», de «la Domination», ne peut, en son panthéisme passionné, souhaiter la fin de cette joie multiple et divine de vivre. Mais elle prévoit, sans tristesse, la fin inévitable d'une ardeur qui, par ses épuisantes intensités, lui fait parfois désirer le repos, l'immobilité qui seraient infinis. L'idée de mort hante chacune de ses pensées et chante en leitmotiv dans chacun des poèmes de son dernier recueil: les Vivants et les Morts (1). Vous ne vous étonnerez point si l'expression, chez ce grand poète et ce merveilleux artiste, est toujours grande, large, noble, et constamment élevée aux cimes sur l'élan du rythme. Naturellement, car ce poète est femme, la passion et la mort sont liées toujours, comme dans une étreinte obligée. La passion prévoit et attend la mort, qui est plus souvent encore la fin de l'extase que la fin de l'être. Car, si l'extase survit, l'être est encore vivant.
Note 1: Arthème Fayard, éditeur, 3 fr. 50.
Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,
Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin.
Je ne sais pas le jour où moins sûr et moins sage
Tu me feras mourir de faim.
Solitaire, nomade et toujours étonnée,
Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit.
J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année
Où je devrai souffrir de toi.
Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,
Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,
Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,
Car rien qu'en vivant tu t'en vas.
Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches
Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,
Cherchent à retenir dans leur errante bouche
L'ombre d'un papillon volant.
Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes
Ressemblent à la source écartant les roseaux
Tout est aride et nu hors de mon âme, reste
Dans l'ouragan de mon repos!
Hélas! Quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,
Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,
Je songe à la terrible et funèbre paresse
Qui viendra t'engourdir un jour.
Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,
Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,
A cette éternité du temps et de l'espace
Dont tu ne pourras pas sortir.
Cette idée de survie du mort dans la pensée et par la volonté des vivants précise son expression dans ces vers:
Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête
Dispersera son feu,
Mais vous serez encore vivant comme vous êtes
Si je survis un peu.
Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière
Et de si beaux contours,
Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,
Je prolonge vos jours.
Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être
Si dûment mélangé
Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître
Sans que rien soit changé.
Et voici encore un vers où la passion, avec quelle superbe violence, dédaigne les fins humaines et fixe l'éternité:
A présent je ne vois, ne sens que ta venue,
Je suis le matelot par l'orage assailli
Qui ne regarde plus que le point de la nue
Où la foudre a jailli.
Je compte l'âge immense et pesant de la terre
Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux
Et par le temps sans fin où ton corps solitaire
Dormira sous les cieux.
Cette contemplation orgueilleuse de la mort qui ne tue pas conduira, d'instinct, le poète sous le dôme des Invalides, devant le sarcophage contenant « cette cendre d'un dieu resté chez les humains».
On contemple effrayé: ce lit pourpre et puissant
Enferme ce qui fut votre âme et votre sang,
Et vous êtes là, vous, à qui l'on ne peut croire
Tant vous êtes encor au-dessus de la gloire!
Ainsi chante sans résignation, mais avec une acceptation hautaine, et qui parfois semble un défi, le poète de la mort. Le poète de la vie, ivre de la passion de vivre, n'admet point qu'une prudence doive modérer l'élan qui l'emporte:
J'accepte le bonheur comme une austère joie,
Comme un danger robuste, actif et surhumain;
J'obéis en soldat que la Victoire emploie
A mourir en chemin.
Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles
Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os
Viennent rêver, le soir, sur les champs de bataille
Où gisent les héros.
Dans les Passions, dans les Élévations, dans les Tombeaux, nous trouvons la substance philosophique du livre de Mme de Noailles. Les «Climats» s'y intercalent comme une halte claire, harmonieuse et parfumée. Syracuse, les Soirs du Monde, le Port de Palerme, l'Auberge d'Agrigente, les Journées romaines, la Messe de l'aurore à Venise, Un soir en Flandre, le Printemps du Rhin, ont inspiré au poète des ingéniosités descriptives qui parfois nous surprennent un peu par l'audace de leur fantaisie.
Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,
Où chaque fragment d'air fascine comme un disque,
Rome, lourde d'été, avec ses obélisques
Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or
Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port.
Le ciel qui dort en grésillant, ce fragment d'air qui fascine comme un disque, ces agrès du soleil qui luisent ne dressent pas des images bien nettes devant nos yeux. Mais il n'en demeure pas moins une sensation de lumière impérieuse, en nous et autour de nous, un éblouissement torride qui reste dans notre cerveau. Et il en est ainsi de tous les poèmes de ce livre dont la flamme ardente monte très haut au-dessus des ombres, de même que, par sa puissante beauté, son art domine les imperfections voulues et l'orgueilleuse indiscipline.
Albéric Cahuet.