AU QUARTIER GÉNÉRAL DU PRINCE ALEXANDRE
Gradista, 10 juillet.
D'Uskub à Kumanovo, trajet que nous avons fait, en deux heures, dans un wagon de première classe réservé à notre transport, nous avons pu nous rendre compte que tout était prévu et exécuté par une organisation de premier ordre. Partout se révèlent des hommes d'initiative et un fonctionnement exact et sans heurt de tous les rouages. A la station de Kumanovo, trois automobiles envoyées par les soins de l'état-major de l'armée du prince royal nous enlèvent rapidement et, en moins d'une heure, par une route excellente, aménagée avec soin par le génie serbe, nous déposent à Gradista, auprès des tentes où se trouve bivouaqué le quartier général de la 1re armée.
Cap. Marinkovitch. Col. Fournier, A. de Penennrun. Cap.
Stoïanovitch. Au quartier général du prince Alexandre de Serbie: le
colonel Fournier et trois camarades de promotion de l'École de guerre.
Les officiers de l'état-major avaient poussé l'amabilité jusqu'à retarder l'heure habituelle du repas pour nous permettre de le prendre en leur compagnie. Mais à peine avais-je mis le pied en dehors de l'auto qui nous transportait, Réginald Kann et moi, que je me trouvais serré vigoureusement dans les bras de deux officiers me saluant des plus vives exclamations de surprise: c'étaient mes anciens camarades de promotion d'École de guerre, les capitaines Stoïanovitch et Marinkovitch, qui n'en revenaient pas de me voir au milieu d'eux. L'impression première de cordialité ne s'en atténue pas, bien au contraire, d'autant que je vois arriver notre très distingué attaché militaire à Belgrade, le colonel Fournier, qu'une faveur spéciale du roi a autorisé, seul parmi tous les autres attachés, à suivre de près les opérations, en accompagnant l'armée du prince royal. Une si précieuse exception pour le représentant officiel de l'armée française prouve, mieux que tout, l'extrême sympathie, dont--depuis le roi, ancien soldat de la France, jusqu'au dernier de ses sujets--est animé le peuple serbe à notre égard.
Nous arrivons au quartier général de Son Altesse Royale le prince Alexandre, un peu comme les carabiniers, c'est-à-dire après la bataille. Il faut nous consoler en allant cueillir sur les champs des combats de la Bregalnitza les miettes de l'histoire.
... Et d'abord, tout en ne ménageant pas mon estime au haut commandement des armées du roi Pierre, en particulier à l'homme remarquable que paraît être le maréchal Poutnik, j'ai eu, depuis Belgrade jusqu'ici, cent occasions d'être frappé de l'admirable matière «homme» que constitue le soldat serbe.
L'homme consent à «se faire tuer», à souffrir... Le commandement sait «vouloir»... Abnégation de l'exécutant, énergique volonté du chef: le secret de la victoire est là!
Cependant, il pourrait paraître étrange que je semble dénier à leurs adversaires des qualités que, l'automne passé, j'affirmais être également l'apanage de l'armée bulgare. C'est précisément parce que cette dernière n'est plus telle que je l'ai connue pendant la campagne de Thrace que son sort paraît se trouver aussi cruellement compromis. Et mon opinion à ce sujet a trouvé de précieuses confirmations dans une conversation fort longue que j'ai eu le très grand honneur d'avoir avec S. A. R. le prince Alexandre.
| Front atteint le 30 juin (soir) par les Bulgares et attaques des 1er et 2 juillet des armées serbes. | Attaques des 3 et 4 juillet de la Ire armée serbe; des 6, 7 et 8 juillet de la IIIe armée. |
Croquis de A. de Penennrun.
La bataille décisive de la Bregalnitza (Armées serbes: hachures horizontales--Bulgares: hachures verticales).
Le prince ayant manifesté le désir de me voir, je lui fus présenté par le colonel Fournier. Après un début d'entretien où je lui exprimais mon admiration pour les troupes magnifiques qu'il avait sous son commandement, le prince me posa quelques questions sur l'armée bulgare telle que j'avais pu l'apprécier lors de la campagne dernière contre les Turcs. Et comme j'exprimais l'idée qu'à ce moment les soldats bulgares, le haut commandement que l'on pouvait déjà à ce moment considérer comme synthétisé dans la personne du général Radko Dimitrief, étaient évidemment deux éléments d'une force incomparable, le prince me dit:
--Je partage absolument votre avis sur la très haute valeur morale de l'armée bulgare, pendant la campagne de Turquie. Mais je ne crois pas me tromper, en affirmant que les Bulgares d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'il y a un an. L'enthousiasme surchauffé qui les a lancés en ouragan contre les Turcs, l'antique oppresseur, n'existe plus contre nous leurs alliés et leurs frères d'hier, qu'ils veulent spolier injustement. Il arrive maintes fois que leurs prisonniers avouent ne prendre part qu'à contre-coeur à cette guerre ingrate que les Bulgares ont eux-mêmes déchaînée. Leur flamme de belle énergie, leur foi en la sainteté de l'ancienne cause est tombée.
--Cependant, monseigneur, ne pensez-vous pas qu'au moment où les Bulgares se sentiront acculés par vos troupes marchant sur Sofia, ils ne tentent un effort suprême, que leur vieille énergie native ne se réveille et que, somme toute, l'adversaire déjà opiniâtre dont vous avez triomphé sur la Bregalnitza ne devienne plus tenace encore, quand il défendra le sort de la Vieille-Bulgarie?
--Vous avez tout à fait raison, monsieur, répondit le prince, mais, nonobstant la valeur d'adversaires que j'estime très redoutables, souvenez-vous que ces gens-là font une guerre inique, que dans le fond leur moral est vicié par la fourberie même de leur injuste agression vis-à-vis de nous, que de leur puissante et sauvage énergie, de leur endurance au mal, il ne leur reste plus que des vestiges et que, dans la balance morale où Bulgares et Serbes se mesurent actuellement, les uns croient à la victoire et les autres en désespèrent.