EN PROVINCE
X... les-Bains. C'est une chose deux fois bienfaisante pour un Parisien qu'un séjour de trois semaines au bord d'une source. Il s'y repose, et il s'y instruit. Il s'y instruit en regardant les gens, en écoutant les propos de la rue, du petit café, de la boutique; en explorant tout doucement, le bâton de marche à la main, le coin de pays où l'ont provisoirement fixé tantôt les prescriptions du médecin, tantôt une simple fantaisie, l'idée fixe d'essayer sur soi-même ces eaux de X...-les-Bains, dont tant d'amis vous ont vanté les bienfaits... Mais le moins d'automobile possible, n'est-ce pas, si nous avons la curiosité sincère de nous instruire. On ne se renseigne pas en courant, et l'homme qui vraiment veut voir est un piéton. L'automobiliste, c'est surtout quelqu'un qui veut avoir vu.
Je vous disais, il y a huit jours, quel émouvant et délicat plaisir peut éprouver un voyageur, venu de nos boulevards, à se promener parmi des paysans, à causer avec eux, sur le bord de la route, ou sous une tonnelle de village, devant une bouteille de vin frais. Ces gens «qui ne savent rien» savent tant de choses que nous ne savons pas, et leurs seules façons d'exister sont déjà pour nous des leçons d'idées si intéressantes! Je commence cependant à m'apercevoir qu'après un livre sur le Paysan il y en aurait un autre, bien curieux aussi,--mais curieux de tout autre manière, à écrire sur le Provincial; j'entends le citadin, l'habitant de nos préfectures ou de nos chefs-lieux d'arrondissement.
L'une de ces préfectures est toute proche d'X...-les-Bains; et je ressentis comme une stupeur, la première fois que j'en vis se précipiter vers nous les habitants. C'était un dimanche; et, mélancolique, un peu dédaigneux, mon hôtelier me dit: «C'est comme ça tous les dimanches, monsieur.» Les hôteliers d'X...-les-Bains n'aiment pas leurs voisins de «la ville». Les gens du Casino non plus. Ils leur reprochent d'être en ce tranquille coin d'Auvergne un peu trop «chez eux»; d'y tenir, les jours de fête surtout, un peu trop de place; d'y faire un peu trop de bruit. Ils étaient assez bruyants, en effet, nos envahisseurs; et il fut visible, dès le commencement de l'après-midi, que les baigneurs s'étaient enfuis devant cette cohue, la laissant maîtresse des terrasses, de la «Restauration, des bancs du jardin, des chaises de la Musique. Et je considérai ce spectacle avec surprise, vraiment. Quoi! c'est ainsi que s'endimanchait une foule de grande ville, à la fin de juillet 1913? Où donc les modistes de Z... ont-elles la tête, et qu'est-ce qu'ont appris, depuis un an, les couturières de ce chef-lieu, si elles ignorent: les unes, que les chapeaux parasols qui obligeaient les femmes à ne monter en voiture que de biais, et tête baissée, ne se portent plus depuis près d'un an et demi; les autres, qu'une toilette n'est rendue jolie ni par la complication des ornements, ni par la juxtaposition de couleurs qui ne demandaient qu'à ne pas se rencontrer? Ah! ces dômes de feutre et de paille, enguirlandés de tant de fruits! Ah! ces «drapés»! Et ces revers de jaquette, et ces martingales, dont on a pensé: «C'est vif de ton, mais cela égayé une toilette»--et qui égayent surtout ceux qui les regardent passer. Je pensai: «Allons à la ville regarder leurs magasins. Ce doit être extraordinaire.» Et je m'en fus à la ville. Et je vis quelque chose d'extraordinaire, en effet.
Je vis des devantures où s'offraient, disposés avec un goût très sûr, les plus agréables échantillons des dernières modes de Paris; des magasins dont quelques-uns pourraient être transportés tels quels en nos plus élégants quartiers, et qui y feraient bonne figure; des étalages de chemisier, de lingère, de modiste où s'affirmaient la connaissance la plus exacte, le plus minutieux souci des prescriptions de nos modes, et non pas de celles d'hier, mais bien de celles d'aujourd'hui,--voire de demain. Je vis mieux encore: je vis passer des femmes d'élégance charmante, vêtues et parées comme le sont les plus averties des nôtres.
--Des Parisiennes, peut-être? demandai-je à l'ami qui m'accompagnait.
--Du tout. Des femmes d'ici. Je les connais.
--Alors je ne comprends pas. Mon ami se mit à rire.
--Vous n'entendez rien à la Province, dit-il. Vous la connaissez mal, et vous ne la comprenez pas. Vous ne l'avez pas vue évoluer.
» Il n'y avait autrefois, hors Paris, qu'une Province... c'est-à-dire une masse homogène qui avait, en chaque région, son caractère propre, ses habitudes de vie, sa physionomie, et que marquaient, en dehors de ces traits particuliers, un certain nombre de traits généraux qui étaient ceux de la «Province» française. Qu'un bourgeois provincial habitât une toute petite ville ou une importante préfecture, et qu'il y fût un gros industriel ou un petit marchand, il était un type reconnaissable, et parfaitement distinct du type parisien. Et ces particularités d'aspect, de manières, de mentalité, on les retrouvait autour de lui, chez sa femme, chez ses enfants, chez ses domestiques, la vie de province ne marquait pas seulement les personnes de son empreinte; elle la mettait sur les choses. Un auteur dramatique préoccupé de vérité n'eût pas permis qu'à la scène le salon d'une riche dame de Valenciennes ou de Libourne et celui d'une bourgeoise aisée de l'avenue de Villiers fussent meublés et décorés de façon pareille. Il lui eût semblé nécessaire que, dans le détail de sa toilette, si l'on peut dire, le premier retardât un peu sur le second. Ces distinctions ont cessé, en partie du moins, d'être vraies.
--Pourquoi «en partie»?
--Parce qu'il y a aujourd'hui deux Provinces: une Province de moyenne et petite condition, dont la physionomie n'a presque point changé; qui retarde un peu sur Paris, de toutes sortes de manières; celle qui vient promener, le dimanche, à X...-les-Bains, les toilettes et les chapeaux qui vous font tant souffrir, et dont Huard continue d'être--implacablement!--le portraitiste fidèle... Et puis il y a l'autre Province, qui compose en chaque ville comme un groupe nettement distinct et détaché du premier, et en constitue, pour ainsi parler, la partie parisienne.
--Les riches?
--Oui, les riches; et puis aussi tous ceux et toutes celles qui, par leur éducation, leur origine, les conditions de leur métier et de leurs fonctions, leur peuvent être assimilés. Cette élite-là n'ignore rien des modes de Paris, de vos toilettes, de vos pièces à succès; elle suit vos journaux, reçoit vos livres; elle a, parmi vous, des amis et de la famille; elle vous fait visite plusieurs fois par an; et, si la ville qu'on habite est à moins de deux cents kilomètres de Paris, les femmes les plus raisonnables de cette «élite» n'hésiteront pas à faire le voyage une fois par semaine, pour essayer une robe, voir la pièce nouvelle, et se faire bousculer dans le magasin de nouveautés où d'exceptionnelles occasions leur sont promises par quelque irrésistible catalogue, reçu la veille...
» Cette Province-là en traînera-t-elle l'autre à sa suite, et verrons-nous nos villes, petit à petit, se parisianiser tout entières? C'est bien possible.
--Ne le souhaitons pas, dis-je. Une toilette ridicule, un chapeau dont la mode est passée sont des choses pénibles à voir... Mais n'oublions pas que ces laideurs sont l'indice d'ingénuités, d'indifférences, d'ignorances qui ont leur prix; et qu'il y a des vertus qui se concilient ma! avec un souci trop minutieux de l'élégance. Le jour où toutes les Françaises sauraient au juste quel chapeau «il faut porter», je crois que pas mal de Français seraient à plaindre...
Un Parisien.