L'INTERVENTION ROUMAINE ET LA PAIX DE BUCAREST

Si la paix entre les États balkaniques se trouve conclue plus rapidement qu'on n'osait l'espérer, ce résultat aura été dû à l'intervention énergique, à la fois militaire et diplomatique, de la Roumanie qui a envoyé son armée intacte sous les murs de la capitale bulgare et réuni à Bucarest, sous la vigoureuse présidence du premier ministre roumain, M. Majoresco, les représentants des nations en guerre.

Ainsi la Roumanie occupe actuellement le premier plan de l'actualité et elle n'aura pas eu besoin de victoires pour jouer un grand rôle dans les Balkans. Ses troupes, hâtivement mobilisées dès les premiers coups de feu entre alliés, ont commencé, le 11 juillet, de passer, sans rencontrer de résistance, la frontière bulgare, se sont emparées de Silistrie et se sont étendues ensuite sur la région Turtukaï-Dobritch-Baltchik, revendiquée par la Roumanie. Peu de jours après, les troupes du prince royal Ferdinand passaient le Danube pour prendre la direction de Sofia, et la traversée du fleuve s'opéra dans des conditions qui témoignent de la perfection du matériel et de l'instruction des corps techniques de l'armée roumaine. L'ouvrage le plus important et le plus surprenant fut le pont édifié sur le Danube à Corabia, le 14 juillet, en moins de sept heures. La longueur de ce pont, construit sur des pontons métalliques, est en effet de 1.147 mètres sur une largeur de 4 mètres. La force de résistance de chaque ponton est de 12 tonnes. Un passage de 80 mètres est réservé à la circulation des bateaux. Le matériel nécessaire fut fourni par trois chantiers du pays, d'après les plans du colonel Robesco, ancien élève de notre École polytechnique et commandant du bataillon des pontonniers de Braïla.

Sur la rive bulgare du Danube, le drapeau du bataillon
des pontonniers salue le prince Ferdinand et son état-major qui
franchissent le pont de Corabia.
--Phot. O. Burca.

Lorsque ce remarquable travail fut terminé, le prince royal Ferdinand de Roumanie traversa le pont le premier, salué, sur la rive bulgare, par le drapeau des pontonniers et suivi par le 27e régiment de la 13e brigade d'infanterie.

Le deuxième pont construit sur le Danube, en neuf jours,
entre Turnu-Magurele et Nikopol.
Phot. O. Burca.

Un autre pont, sur le Danube, par lequel, de Turnu-Magurele déboucha à Nikopol une seconde colonne roumaine, à 35 kilomètres environ en aval de Corabia, fut improvisé en neuf jours avec le matériel que les corps trouvèrent à leur portée. Les supports furent donc formés de chalands et de pontons d'accostage de la navigation fluviale roumaine. Sur ce pont, qui mesure 721 mètres de long sur 5 de large, deux passages, de 2 mètres chacun, ont été réservés pour l'infanterie et les troupes non montées. Dès le 15 juillet, la cavalerie, bientôt suivie de l'avant-garde, put faire des reconnaissances sur la rive droite et prendre, sans rencontrer d'obstacles, le chemin de Sofia. Ce fut, comme nous l'ont appris les dépêches, une simple promenade militaire, en très bon ordre, et qui prit fin seulement à une journée de marche de Sofia, lorsque les troupes roumaines eurent occupé les défilés stratégiques au nord et au nord-est de la capitale bulgare.

L'ARMÉE ROUMAINE EN CAMPAGNE.--Départ du régiment de
cavalerie de Ramnieu-Valcea: le service religieux.

--Phot Iorgu Arsenie.

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LA CONFÉRENCE DE BUCAREST.-Une réunion plénière des délégués des États balkaniques: on reconnaît, à la droite du premier ministre roumain M. Majoresco (2), le premier délégué bulgare M. Tontchef (1), et à sa gauche M. Venizelos (3); M. Pachitch est en face
--Phot. Franz Manty.

A chaque étape, cependant, de l'avance roumaine, le roi Ferdinand adressait au roi Carol de pressants télégrammes pour solliciter non seulement l'arrêt et le retrait de ses troupes, mais encore l'intervention de la Roumanie pour mettre fin à la guerre en Macédoine. Et ce fut, effectivement, sur l'initiative du gouvernement roumain qui, par ses forces intactes, devenait l'arbitre tout-puissant de la situation que les délégués de la Serbie, de la Grèce, du Monténégro et de la Bulgarie se réunirent à la conférence de Bucarest et qu'un premier armistice de cinq jours fut consenti par les alliés à leur adversaire.

Les demandes roumaines étaient connues et acceptées d'avance. La Bulgarie ne fit point, cette fois, de difficultés de principe pour céder le territoire Turtukaï-Baltchik, sacrifice très dur cependant si l'on songe à la richesse de cette province agricole, le grenier du royaume, et dont les 250.000 habitants sont instruits et vivent tous dans une prospérité relative.

Les exigences des alliés basées sur les droits de la victoire et sur la nécessité de rétablir l'équilibre des forces, par l'égalité des populations dans les Balkans, rencontrèrent plus de résistance. Soutenues par MM. Venizelos pour la Grèce et Pachitch pour la Serbie, elles furent combattues par M. Tontchef, représentant la Bulgarie. On fut même tout près de ne plus s'entendre du tout et il fallut que la Roumanie jetât une fois de plus son épée dans la discussion et menaçât d'entrer à Sofia si l'on recommençait à se battre pour que la Bulgarie se résignât aux suprêmes concessions.

Nos lecteurs trouveront, sommairement tracées sur la carte ci-contre, les frontières nouvelles arrêtées, le 7 août, à Bucarest.

La frontière serbo-bulgare part du nord des sommets qui partagent les eaux du Vardar de celles de la Strouma et qui sont très proches du cours de cette dernière. Les villes de Kotchana et d'Istip, la vallée de la Bregalnitza restent serbes. La frontière ensuite va vers l'ouest, contourne Stroumitza qui reste aux Bulgares et vient rejoindre les collines de la Bela-Planina qui deviennent frontière commune entre la Serbie et la Bulgarie et celle-ci et la Grèce. De là, la frontière bulgare va vers l'est jusqu'au Kara Sou qu'elle descend jusqu'à l'archipel en laissant, à l'ouest, Cavalla à la Grèce.

Depuis plusieurs jours déjà la Grèce et la Serbie s'étaient entendues sur l'attribution de Guevgheli qui reste en territoire serbe.

En comparant d'après les indications de notre carte: 1° les frontières de la Bulgarie avant la première guerre balkanique; 2° les limites des territoires occupés par elle après cette première guerre; 3° le recul impressionnant auquel l'offensive serbo-grecque, l'envahissement roumain, la reprise de la Thrace par les Turcs, avaient contraint la Bulgarie; 4° les frontières actuellement convenues à Bucarest, on voit que, malgré les pertes cruelles dues aux fautes du gouvernement Danef, la Bulgarie cependant conserve d'importantes acquisitions territoriales et prend accès, par une ligne de côtes et un port, sur la mer Égée.

Quant à la Thrace, maintenant réoccupée par les Turcs, quant à Andrinople redevenue musulmane, il n'en a pas été question à Bucarest. Ce sera le problème de demain à résoudre soit par la diplomatie des puissances, soit par une entente... ou une nouvelle guerre bulgaro-turque.
A. C.

Les nouvelles frontières des États balkaniques arrêtées à Bucarest.

Limite extrême atteinte par les armées bulgares avant la nouvelle guerre.

Limite du recul des Bulgares devant les Grecs, les Serbes, les Roumains et les Turcs.

Frontières nouvelles. (A l'Est la rencontre de la frontière serbo-grecque avec celle de la future Albanie reste indéterminée.)


Lèse-Majesté: des punaises dans le képi royal.

Un officier est Chargé de l'exécution des coupables.
--Instantanés de M. Jean Leune.